Mesdames, Messieurs,

Je suis professeur de génétique à l’Université Paris-Descartes.

Je dirige le département de génétique de l’Hôpital Necker et l’Institut Imagine qui reçoit chaque année 25,000 enfants atteints ou à risque de maladies génétiques.

Aussi, suis-je bien placé pour venir vous le dire ce soir : Il n’existe pas de marqueur génétique des ethnies.

Pas de carte d’identité génétique des races, pas plus blanche que noir ou jaune. Aucune ethnie n’est génétiquement supérieure à une autre.

Nous sommes tous semblables et tous différents. Tous porteurs de variations, et même de maladies, que nous n’exprimons pas. Elles sont le fruit de notre diversité.

Parce que notre richesse, c’est précisément notre diversité.

Mais il est une manipulation qui a la vie dure. C’est celle qui consiste à invoquer la science, à s’emparer d’elle, pour étayer des postulats pseudo-scientifiques à des fins idéologiques.

Les régimes totalitaires ont tous invoqué les sciences pour étayer leurs idéologies. Rompant avec le scepticisme rationnel et la méthode expérimentale, Lyssenko, serviteur de Staline entendait appliquer la dialectique marxiste aux sciences de la nature. Et inversement valider le marxisme par les sciences de la nature.

Les généticiens soviétiques qui osaient discuter ses postulats étaient systématiquement dénoncés et déportés au Goulag.

L’histoire bégaie, Mesdames et Messieurs, et l’extrême droite brandit aujourd’hui les statistiques autour d’une maladie génétique, la drépanocytose, comme preuve de «l’invasion migratoire».

Cette maladie génétique du globule rouge est fréquente aux Antilles, en Afrique de l’Ouest et au Maghreb. Elle a été sélectionnée par l’évolution car elle confère aux porteurs sains du gène une résistance au paludisme.

Du fait de l’immigration postcoloniale, la drépanocytose est aujourd’hui la maladie génétique la plus fréquente en France : 12.000 malades et 400 nouveau-nés atteints par an.

Elle est responsable d’anémie, d’infections bactériennes et d’accidents vasculaires. L’espérance de vie ne dépasse pas 35 ans en Occident, elle n’est que de 13 ans en Afrique.

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En mars dernier, notre Institut a réussi une grande première mondiale : la thérapie génique de la drépanocytose. Mais tout ce qui est techniquement possible n’est pas économiquement supportable. Et mieux vaut prévenir que guérir.

Depuis l’an 2000, cette maladie fait, comme quelques autres, l’objet d’un dépistage à la naissance en France.

Hélas, il ne s’agit pas, d’un dépistage en population générale mais d’un dépistage ciblé sur les nouveau-nés des familles originaires des zones à risque.

Pour de mauvais prétextes, des économies de bouts de chandelles, le dépistage décidé par les autorités sanitaires se fait sur des critères suspects : faciès des parents, nom de famille, pays d’origine…

Les associations de malades, et beaucoup d’entre nous dénonçons ce dépistage ciblé aux conséquences désastreuses. C’est de la dynamite. Ce sont des verges pour se faire battre, d’autant que la maladie n’est plus aujourd’hui l’apanage de certaines ethnies. Elle s’est mondialisée avec le métissage, le brassage des gènes.

Tous les pays comparables au nôtre, ont pour ces raisons opté pour un dépistage de masse et non sélectif.

Comme les statistiques ethniques sont interdites en France, les militants d’extrême droite se sont emparés de ces chiffres pour alimenter leur idée fixe : celle du « grand remplacement » des populations autochtones par celles issues de l’immigration.

Les militants identitaires publient régulièrement des cartes supposées prouver, dépistage néonatal à l’appui, le «grand remplacement».

Tout est faux dans leur argumentation.

Selon l’Insee, la France a compté 820.000 naissances vivantes en 2012 et le dépistage ciblé a concerné 38 % des nourrissons. Faut-il en conclure, comme le font les militants identitaires, que 38 % des nourrissons sont «d’origine étrangère» ?

Non, bien sûr. Ou alors il faut s’entendre sur ce qu’on appelle «étranger». Peut-on dire des Antillais, Réunionnais ou Guadeloupéens qu’ils sont «d’origine étrangère» ?

Non. Ils sont français depuis des générations, des siècles. Leurs pères, leurs grands pères sont morts pour la France. La seule grille de lecture appliquée par les militants d’extrême droite est donc bien ethnique.

Autre contresens : qu’ils soient blancs ou noirs, tous les enfants nés en outre-mer sont testés, car c’est la zone géographique, et non l’ethnie, qui induit un risque.

Selon l’Insee, 80% des nouveau-nés ont deux parents français et 20 % seulement ont un ou deux parents étrangers, originaires ou non d’un pays de l’UE. Evidemment, certains départements concentrent une population d’origine étrangère plus forte. En Seine-Saint-Denis, par exemple, plus des deux tiers des naissances sont issues d’un ou deux parents nés à l’étranger.

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Mais d’autres ne sont pas du tout dans ce cas. En Vendée, dans le Cantal, le Pas-de-Calais ou la Manche, on comptait plus de 93 % de naissances issues de deux parents nés en France en 2012.

Le taux de nouveau-nés testés à la naissance ne peut donc pas être un indicateur de «l’immigration», comme le prétendent les militants d’extrême droite.

Encore selon l’Insee, un quart des Français sont issus de l’immigration, au sens où ils ont au moins un grand-parent immigré. Au cours du XXe siècle, la France a connu des vagues migratoires successives : Belges, Polonais, Russes, Italiens, Espagnols, Portugais, Maghrébins… Parler de «population autochtone» n’a donc aucun sens.

En fait, l’hystérie entretenue par l’extrême droite autour de la drépanocytose ne fait que masquer le racisme des tenants de ces théories. Ce que visent les militants identitaires, c’est bien la question de l’ethnie. Ceux qu’ils ont dans leur viseur sont des personnes nées en France, mais issues de l’immigration.

Ce qui les obsède, ce sont les naissances non «blanches», que les enfants soient nés de personnes de nationalité française ou non, qu’elles soient intégrées ou pas.

Il faut dire, expliquer, répéter tout cela inlassablement tout cela. C’est aussi la mission sociétale des scientifiques de le faire.

Car le vote FN, ce vote de près d’un français sur quatre n’est pas un vote fasciste, c’est un vote d’inquiétude, de désespoir, de rejet de l’autre qui ne me ressemble pas.

A tous mes étudiants en médecine qui arrivent à Necker, je montre quand ils arrivent, ce premier volume du très prestigieux «Annals of Eugenics» britannique fondé par Sir Francis Galton, gendre de Darwin et théoricien de l’eugénisme.

Et cet article de 1925 qui traite des caractéristiques anthropométriques des enfants juifs polonais issus de l’immigration en Grande Bretagne : couleur des yeux, des cheveux, périmètre crânien, coefficient intellectuel. Oui, Mesdames et Messieurs de grands scientifiques aussi ont pavé la route de l’eugénisme.

De la théorie génétique de l’échec social de Galton à la stérilisation de masse des handicapés il n’y avait qu’un pas. Il a été franchi . Et on connaît la suite.

Il faut déconstruire le discours extrémiste en l’empêchant d’instrumentaliser la science à des fins idéologiques et partisanes. Il faut le répéter sans relâche : il n’y a pas de génome parfait, de génome supérieur à un autre.

Ce n’est pas du jour au lendemain qu’on a basculé dans l’horreur il y a 75 ans. Non, c’est à mordre la ligne jaune jour après jour, par une succession de lâchetés et de compromissions qu’on bascule dans l’horreur.

Et c’est pourquoi, nous les chercheurs, les scientifiques français, nous sommes ici ce soir et c’est pourquoi nous ne voulons plus rien laisser passer.

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