Peut-on parler d’un attrait nouveau pour la morale traditionnelle hébraïque, pour le Moussar, en France, depuis six mois ? Ce serait très exagéré de le dire mais coup sur coup deux livres parus à quelques mois d’intervalle lui sont consacrés en totalité ou partie. Ainsi, Bruno Charmet, le responsable de la revue de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, publia Juifs et Chrétiens, partenaires de l’unique Alliance dont tout le premier chapitre est consacré au sujet, « Emmanuel Levinas, Rav E. E. Dessler, l’école du Moussar face au récit de l’hospitalité d’Abraham » et, à l’automne, le livre de Rabbi Israël Lipkin Salanter dans l’édition de Georges-Elia Sarfati, Ohr Israël (La lumière d’Israël).

Ce qui est remarquable dès le premier livre, c’est de constater l’intérêt puissant que Bruno Charmet, en chrétienté – une chrétienté certes marquée profondément par le judaïsme, ses lettres carrées, depuis la Torah, le Talmud puis les commentaires de Rashi de Troyes (acronyme de Rabbi Salomon ben Isaac le Français, né vers 1040-1105) jusqu’aux Lectures talmudiques de Levinas et les auteurs actuels dont Georges-Elia Sarfati – porte précisément au Moussar.

On sait gré à un grand érudit, Georges-Elia Sarfati, professeur des Universités, linguiste et philosophe du langage, spécialiste d’analyse des discours politiques, de rendre accessible en langue française l’un des grands livres de la Morale juive traditionnelle ou Moussar, dû au rabbi Israël Lipkin Salanter (1810-1883) sous le titre Ohr Israël (La Lumière d’Israël) texte du Moussar. Les multiples parcours de G.-E. Sarfati à travers la philosophie, la linguistique, la poétique ou la psychanalyse, après l’avoir conduit à travailler sur l’antisémitisme autour du pamphlet Protocoles des sages de Sion, comme sur l’antisionisme, le font approcher aujourd’hui les grands mouvements de la tradition juive. Il est l’auteur de nombreux livres parmi lesquels on peux citer L’histoire à l’œuvre. Trois études sur Emmanuel Lévinas[1], et son Dictionnaire de pragmatique[2]. Sarfati explique l’universalité du Moussar :

« Au sein de la culture juive, le Moussar se distingue encore par son universalité : ses références se rencontrent à toutes les époques, et sous toutes les latitudes, dans le monde oriental aussi bien que sépharade et ashkénaze, tandis que ses enseignements relèvent de la sensibilité rationaliste ou mystique. »

Depuis ces lettres de rabbi Israël Lipkin Salanter, le fondateur du Moussar, posons un pont inattendu parmi les derniers livres publiés fin 2015 pour atteindre les Sermons, traités, poème. Les Ecrits allemands de Maître Eckhart[3] (1260-1328). Tout sépare nos deux livres : l’époque autant que la foi, la théologie ou la philosophie religieuse des deux maîtres. Mais rien ou peu les sépare si l’on fait fi des différences religieuses pour aller au cœur du sujet, qui est le rapport de l’Homme à Dieu à travers la morale religieuse. « On ne sent que par comparaison » disait avec quelque génie Malraux, qui était capable de confronter les arts du monde entier sans jamais s’éloigner de la confrontation vertigineuse avec une transcendance absolue, à l’œuvre chez les plus grands artistes, les plus grand écrivains ou poètes, comme chez les philosophes. Rav Salanter et maître Eckhart ! Quel dialogue rêvé entre de si hautes consciences spirituelles, séparées par tant de siècles, mais dont les œuvres dialoguent à n’en point douter de notre vivant ? Nous savons tous que maître Eckhart était fasciné par l’indicible divin, devant lequel nous faisons l’épreuve d’une inconnaissance fondamentale : « Qui peut dire cette parole ? Personne ne le fait », écrit Eckhart von Hochheim, dit Maître Eckhart.

Pour Rav Salanter, au contraire, si l’indicible aussi surplombe le rapport au divin – comment en serait-il autrement ? –, la morale pallie cette inconnaissance par l’agir. Mais le détachement de l’âme, la présence de Dieu au cœur de l’homme, sont des questions universelles pour un croyant, de quelque tradition qu’il soit. Il est bien plus précieux de tenter de rapprocher des textes que tout sépare, plutôt que d’en appréhender les différences.

L’extraordinaire intérêt des lettres et textes de Rav Salanter, annotés et commentés par G-E Sarfati, on peut le résumer par sa substantifique moelle et dire qu’il s’agit en fait de l’apprentissage de la perfection chez tout homme, toute femme, mettant l’âme au-dessus de tout et que même s’il s’agit ici de morale juive, ce livre concerne tous les vrais mystiques. La perfection de l’être humain est de fait le seul véritable héroïsme, auquel Levinas donnait un nom, un mot : la sainteté. « La seule valeur absolue, c’est la possibilité humaine de donner sur soi une priorité à l’autre », écrit le philosophe dans Entre nous[4]. Maître Eckhart, Rav Salanter, l’eussent-ils désavoués, qu’ils se seraient eux-mêmes désavoués ! Sur beaucoup d’approches aussi, il faut aussi parler de la parenté très nette entre Rav Salanter et rabbi Haïm de Volozhyne (1749-1821), l’auteur de Nefesh Hahaïm – L’Âme de la vie[5], qui avait capté l’attention et l’admiration de Levinas, qui lui consacra plusieurs études.

Dans une comparaison poétique saisissante, Rav Salanter disait que la spiritualité « est comme un oiselet : si on le comprime, il étouffe, si on le laisse libre, il s’envole au loin[6]. »

Si on comprend que le Moussar ordonne à la morale sa conduite la plus haute, on peut aimer – en disciple de Levinas – que le but le plus haut de la morale, son acumen, soit plus que le seul rapport à Dieu – ou que le rapport à Dieu seul– , rapport par essence impondérable car ne pouvant être évalué. En effet, le rapport qui coûte le plus est le rapport à l’autre homme, à l’étranger, à la veuve, à l’orphelin, comme l’enseigna la Bible, la Torah, pour toute l’histoire humaine, aujourd’hui on peut ajouter : aux sans domicile fixe, aux migrants, aux exilés politiques ou économiques. Que le Moussar conduise au comportement de l’homme juif, de la femme juive avec le divin, on le sait, mais ces textes comme ceux de rav Dessler relus par Bruno Charmet, n’oublient pas que l’essence de toute morale spirituelle est le rapport au prochain, à l’autre (ici sans doute juif mais nous voulons croire plus encore qu’il s’agit du non-juif). Voilà qui importe par-dessus tout.

C’est cette morale par excellence, cette seule morale qui passe toutes les morales, que Levinas nommait sainteté. Cette théologie première dont nous parlent avec tant de conviction et de science, rav Dessler comme Rav Salanter et son porte-parole et disciple Georges-Elia Sarfati, mais aussi Levinas, nous dit le génie du judaïsme à vouloir rendre morale la mystique… Quelle gageure toujours à recommencer !


[1] Paris, L’Harmattan, 2012.

[2] Armand Collin, collection « Dictionnaires », 2012.

[3] Edition de Jeanne Ancelet-Hustache et Eric Magnin, Seuil, 864 pages, 38€.

[4] Essais sur le penser-à-l’autre, Biblio-essais, LGF, 1993.

[5] Edition de Benno Gross, préface d’Emmanuel Levinas, Verdier,

[6] Réflexions sur la délivrance. Contribution à l’épanouissement des conduites morales. Recueil d’éthique juive, rav Sh. Zohn, trad. fr. de Raphaël Schwob et Mme Gozlan, Gallia, librairie française, Jérusalem, 1991, p. 107.

 

Bruno Charmet, Juifs et Chrétiens, partenaires de l’unique Alliance, Parole et Silence, Ecole Cathédral, 4 mai 2015, 292 pages

Rabbi Israël Lipkin de Salant, Ohr Israel (la Lumière d’Israël), Berg International, 5 novembre 2015, 277 pages