Il n’y a pas d’incompatibilité entre psychanalyse et Islam

13 octobre 2011

L'expérience d'une psychologue d'origine marocaine en soutien à Rafah Nached

Le combat pour la libération de Rafah, première psychanalyste à exercer en Syrie, résonne en moi en tant que femme de culture arabo-musulmane, engagée dans une analyse – engagée aussi pour la cause de la psychanalyse.
La religion, la culture, la tradition – tout cela ne dit rien de ce que c’est que d’être une femme. Elles répondent : être une femme, c’est être une épouse, fidèle à son mari, et une mère, dévouée à ses enfants – soit ce que Freud avait lui-même mis en avant, tout en ajoutant que cette réponse restait insatisfaisante. Impasse donc. Si les traditions étouffent la féminité, l’écrasent sous la loi phallique, la femme ne se laisse pas si aisément ranger sous un signifiant. Une femme, une jeune fille rangée, étouffe… Le prix à payer pour se conformer à une tradition phallique, c’est de céder sur son désir, son désir de femme. Mais c’est aussi par le biais du symptôme et de la souffrance qu’il y a chance pour la femme de se libérer du carcan traditionnel, en ayant recours à la psychanalyse, afin que puisse émerger pour elle un « devenir-femme » au-delà du regard de l’Autre.

Mon parcours d’analysante a commencé il y a plusieurs années, il n’est pas terminé. L’école fut d’abord le lieu de mon combat pour m’émanciper. Dans son article du 29 Septembre dans le magazine Le Point, Jacques-Alain Miller évoque la place centrale de l’école dans l’accueil des enfants d’immigrés. J’ai été touchée par cette remarque, car mes parents sont nés au Maroc, et sont arrivés en France dans les années 70. Mon père était ouvrier. L’école n’a pas toujours véhiculé pour nous un visage rayonnant de la France, elle a souvent glissé vers les préjugés et la stigmatisation, tenant un discours causaliste, moralisateur, et aussi intolérant.

J’ai eu la chance de faire de bonnes rencontres. Mon désir était de faire des études. Mes lacunes ne m’ont pas empêché de batailler. J’ai tenu tête face à certains profs qui voulaient expliquer mes difficultés par l’analphabétisme de mes parents. J’ai eu assez de volonté pour forcer les choses, et réussir malgré ce discours platement déterministe. J’étais portée par le désir de mon père, qui accordait la plus grande importance à l’école, alors que lui-même n’avait jamais été scolarisé. Il avait une confiance aveugle dans les profs, il nous répétait : « Ecoutez vos professeurs. Si vous ne comprenez pas, demandez-leur de vous expliquer… ».

Je ne partageais pas le regard fataliste de certains jeunes de ma génération, qui disaient « Quand tu es beur, on ne te donne pas ta chance, tu n’as pas de travail ». Je suis entrée en analyse à l’obtention de mon titre de psychologue, poussée, et même contrainte par une urgence subjective. L’effet thérapeutique fut rapide. Je parlais de toutes choses, sauf une : ma religion, ma culture. J’avais peur que mon analyse me détourne de l’Islam et me coupe de mes racines.
Au bout de plusieurs années, je ne pouvais plus différer d’aborder ces thèmes évités, car les symptômes en rapport avec ces significations flambaient de plus belle. Je ne cessais de me plaindre du poids de la famille, de ma relation à ma mère, du lien noué avec mon mari. Mon analyste vint rompre la ritournelle de ces plaintes : « ça ne cesse pas de revenir », me dit-il. Je reçus ce mot très simple comme une claque : je sentis que j’avais du plaisir à me plaindre, que l’envers de la plainte, c’était ma jouissance.

L’analyse leva alors le refoulement qui voilait mon désir de femme, longtemps étouffé par ma culture arabo-musulmane. Je découvrais qu’en voulant aimée par mes parents, en désirant incarner le désir de l’Autre, j’avais cédée sur mon propre désir. L’interprétation de l’analyste me délogea de la place de victime, modifiant du même coup mon rapport à la réalité, aux autres, et à la parole. Je compris que j’étais responsable de ce que je suscitais chez l’Autre.

L’effet fut immédiat. Je m’attelais pour la première fois avec rigueur au déchiffrement de mon inconscient. Je me libérais de mes préjugés, pour donner enfin à l’inconscient une place exceptionnelle dans ma vie. Mes constructions familières volaient en éclats, je vacillais, je plongeais dans une profonde solitude, je menais combat contre moi-même. Mes plaintes incessantes, mes difficulté à prendre la parole en public, et ma phobie des araignées, étaient le signe que quelque chose clochait, que mes idéaux ne tenaient pas le coup face au désir.
Je n’étais jamais à la hauteur des idéaux de ma mère : elle me trouvait trop française, trop rebelle, trop effrontée, elle me voulait plus traditionnelle. Je découvrais qu’en vérité, je n’étais pas une rebelle, même si je m’étais toujours pensée ainsi. Si je commençais par dire non aux demandes de mon père, je finissais toujours par obéir, parce que je cherchais avant tout à obtenir son amour. Ma révolte dévoilait son envers, qui était ma soumission inconsciente au désir du père.

Pour ma mère et pour mon mari, j’étais étiquetée sous le signifiant « musulmane », qui laissait en souffrance mon être de femme. Ce mot ne disait rien de ce que j’étais en tant que femme. Du côté paternel, j’avais attrapé le signifiant « école ». Mon père aimait à dire combien je lui ressemblais, combien il était fier que je réussisse dans mes études, il me poussait à travailler, je m’accrochais à l’école pour lui. L’analyse me fit découvrir que je désirais réussir là où lui avait échoué, être ce qu’il n’avait pas été, et, ce faisant, lui donner une dignité. Pourquoi la phobie des araignées ? La toile d’araignée représentait, d’une part, les mailles du discours de l’Autre, de l’Autre maternel, celui de la religion, mais c’était aussi la castration, le voile mis sur la féminité, sur la castration féminine, qui me faisait horreur.

Partagée entre « française » et « marocaine musulmane », je me divisais. D’un côté, à mes copines d’origine marocaine je ne disais que ce qui était acceptable par la communauté marocaine. A mes copines d’origine française, je parlais ouvertement de mes désirs d’adolescente. Les deux groupes ne se croisaient jamais. Je me sentais incomprise, j’étais tiraillée par ce bricolage. Le choix de mon partenaire portait cette même marque de division subjective : mon mari est d’origine française, converti à la religion musulmane. Le refoulement faisait que je ne voyais en lui que ses origines françaises. La mise à jour de mes identifications au père aura pour effet de me faire quitter les oripeaux identificatoires qui masquaient mon corps de femme. Je gagnais en densité d’être, et aussi en légèreté. Je n’étais plus la femme voilée, terrorisée. Je relisais mon histoire avec un regard nouveau.

Mon désir pour la psychanalyse est devenu un désir décidé. Le poids de la religion, des traditions, ne m’écrase plus, cela fait partie de moi, c’est une boussole qui m’oriente. Je me suis émancipée d’un discours qui jusque-là m’écrasait, et, en même temps, je me suis réconciliée avec lui. Disons que la psychanalyse m’a réconciliée avec les deux parties de moi-même, française et marocaine, longtemps en conflit.
La psychanalyse est émancipatrice. Elle fait de votre singularité une force. Elle éclaire votre désir. Elle dérange votre « Je n’en veux rien savoir », qui fait obstacle au désir. Résultat : en vacances cet été au Maroc, j’ai pu parler à ma famille et aux amis, pour la première fois, de mon travail, de la psychanalyse, et de ses effets. Quelle ne fut pas ma surprise quand j’ai vu combien ils étaient admiratifs, et leurs nombreuses questions concernant la psychanalyse. En même temps, pour la première fois au Maroc, j’ai entendu parler de psychanalyse dans une série marocaine, diffusée sur la chaîne nationale. Cette série mettait en scène un homme venu de la campagne pour rencontrer une psy, une femme analyste, à laquelle il pose des questions naïves, notamment sur le portrait de Freud affiché dans son cabinet. Il consent à la règle analytique, et accepte de parler de ses symptômes allongé sur un divan… J’apprendrais par quelques uns qu’on parle de plus en plus de psychanalyse au Maroc.

Il n’y a pas d’incompatibilité entre psychanalyse et Islam. Ma pensée va droit à Rafah, première psychanalyste à exercer en Syrie, aujourd’hui injustement emprisonnée. Je comprends et je partage son combat. J’ai la chance de le faire en France.

he56

11 Commentaires

  1. Bel article.Mais j’ai été dévié sur certain point que j’espère me l’expliqué au Bled incha’alah

  2. J’ai grandi dans une société qui se définit comme Musulmane, appris ce qu’on appelle les connaissances de la charria, depuis l’école primaire au baccalauréat; Actuellement, je fais des études en psychologie dans une université Française, dont la psychanalyse Freudienne est très présente dans les enseignements.
    La religion musulmane nous apprend et nous pousse à “demander le savoir du berceau à la mort, de le demander même si ça se trouve en chine”. Les sciences de la nature nous apprennent à comprendre et étudier tous ce qui est sensé être palpable, la psychanalyse nous propose son approche de la psyché. Comme vous le savez tous, nous ne somme pas que corps. Et si la psychanalyse peut nous permettre de comprendre la psyché, l’être humain dans son (ses) fonctionnement(s) psychique, alors pourquoi ne pas s’orienter dans cette voie, tout en précisant que la psychanalyse avance que l’objectif du développement psychique est que l’individu parvienne à la féminité ( pour les individus de sexe féminin) et à la masculinité ( pour les individus de sexe masculin), car c’est l’issue qui permettra la procréation et la continuité de la vie, dans le cas contraire il y a déviance, ou si vous préférer “PATHOLOGIE”; ce qui constitue un des points que l’islam défends il me semble.

  3. Elle est à combien, la livre de liberté ?

    Élevons un peu le débat, si vous le voulez bien. L’espoir de liberté mène droit à la dictature de la liberté, la vraie, celle que l’on vit aujourd’hui.

    En mathématique probabiliste, quand le nombre de degrés de liberté d’une variable aléatoire tend vers l’infini, sa courbe de distribution tend vers celle d’une distribution… qu’on appelle, il doit bien y avoir à cela des raisons profondes, normale. Demandez à n’importe quel mathématicien, il confirmera certainement.

    Dans le même ordre d’idées, mais sur un autre plan, il ne faudrait pas réduire l’essence du fait religieux au dieu des théologiens… et des journalistes et autres athées de profession —dieu qui est absolument le même, même s’ils n’en savent rien—. Il en résulte, entre autres choses, que le rapport à Dieu de la part de l’homme et de la femme n’est pas le même, et que, par nécessité logique, sa nature n’est pas la même dans les deux cas, donc que, finalement, il n’existe que comme fait de langage, mais fait tout à fait réel : donc, il ne cesse pas de ne pas exister. C’est bien pourquoi il est inamovible.

    Sixto Quesada Blanco.

  4. “Il n’y a pas d’incompatibilité entre psychanalyse et islam”. Cette formule servant au titre laisse entendre l’existence d’un postulat de départ comme quoi psychanalyse et islam serait incompatible, quand on est une femme doit-on ajouter. L’islam n’est pas la seule religion à assigner une place particulière à la femme, ce qui devrait poser une question plus générale du rapport de la psychanalyse avec la religion. La religion est un discours dans lequel chacun, femme mais aussi homme, est pris plus ou moins selon son éducation religieuse et l’usage que l’on en fait, en particulier comme mode possible de refoulement. Or, c’est bien de cela qu’il s’agit dans le témoignage de Fouzia Liget, de la religion comme formidable mode de défense contre son être de désir et pulsionnel. Il faut la cure analytique pour lever ce refoulement, pour se décrocher du discours de l’Autre de la religion.
    Je suis donc gêné par ce que cette expérience singulière soit élevée au rang d’une généralité et que l’islam soit ainsi mis en avant devant les autres religions. Rafah Nached n’est pas là pour l’instant pour le dire mais les écrits dont nous disposons ne soutiennent pas cette idée d’incompatibilité. Son approche est tout autre : l’islam peut enseigner la psychanalyse (comme le fait aussi l’artiste) sur les expériences mystiques, dont elle précise qu’elles concernent autant les femmes que les hommes. Il faut donc à mon sens se méfier du message délivré par ce témoignage : la psychanalyse libère la femme des chaînes que l’islam lui pose. On perçoit bien ici que la réalité de l’islam de Fouzia Liget n’est en rien comparable à celle de Rafah Nached. Seul son désir est le levier de son intégration et celui-ci reste encore à déchiffrer.

  5. Je ne comprends pas du tout cet article. En effet, si cela signifie comme le laisse entendre le premier commentaire que la psychanalyse libère de l’Islam, dans ce cas, de quelle compatibilité s’agit-il ? Au contraire, un choix semble s’opposer. Ou bien faut-il comprendre qu’il est possible de faire sa prière entre deux patients ou qu’il est possible de faire le Ramadan et d’être un bon psychanalyste ?
    En outre, je ne suis pas sûre qu’un rapport avec Rafah Nached soit pertinent. Cette dernière se considère-t-elle comme « musulmane » ? Pas forcément, il me semble. En outre, les activistes syriens, quant à eux, veulent pour bon nombre d’entre eux être libres du poids de la religion.

  6. Ce témoignage de Fouzia Liget est très subtil. Il défend l’idée qu’il est possible à une femme d’origine musulmane de se défaire du poids délétère d’une tradition prescrivant une place toute désignée aux femmes. Ce qu’elle montre, justement, c’est que l’Islam ne se confond pas avec la position des talibans d’Afghanistan.
    Je suis psychanalyste, je fais donc avec le réel tel qu’il est. Je considère qu’il n’est ni souhaitable ni possible que la psychanalyse puisse être la chasse gardée de l’Occident.

  7. Je voudrais exprimer un point de vue différent de celui de Fouzia Liget sur la compatibilité entre islam et psychanalyse et je profite de l’occasion pour l’interpeler sur le sort réservé aux femmes dans la religion islamique.

  8. Contrairement à vous, je pense qu’islam et psychanalyse sont parfaitement incompatibles. Dans les sociétés musulmanes, c’est l’existence de la communauté des croyants, la “umma”, qui définit le sujet. Il n’est pas un sujet singulier, il n’est envisagé que comme un membre du groupe. La notion de sphère privée n’existe pas chez les musulmans. les valeurs sont collectives.
    Vous êtes une femme et j’aimerais savoir comment vous vous accommodez, en tant que femme et peut-être future psychanalyste, des attaques dont les femmes sont l’objet dans le texte coranique. Pour reprendre un terme qui revient souvent sous votre plume : qu’avez-vous à dire du terrible poids des “signifiants” qui les affligent dans cette religion?

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