Nous sommes en avril 1983. J’ai quinze ans depuis quelques jours. Je suis en 3eme A au Collège Dunois d’Orléans. Patrice M. arrive un jour avec un disque étrange, sorti en 1979, qu’il a subtilisé à son grand frère. Mais Patrice M. n’a jamais eu de grand frère. Il était mythomane. On me dit qu’il l’est toujours. Je crois qu’il est aujourd’hui devenu homosexuel. Ce qu’il n’était pas à l’époque. Son petit ami est un nain. Une « personne de petite taille ».
Patrice arrive, je me souviens du temps qu’il faisait : ciel bleu, trop bleu pour la saison. Il serre son cartable assez fort contre lui. Il a l’air content (de lui). Il m’emmène dans un coin et sort le vinyle : le vinyle s’intitule 20 Jazz Funk Greats. J’adore immédiatement ce titre. Le nom du groupe est Throbbing Gristle. «Throbbing Gristle bring you 20 Jazz Funk Greats», titre exact de l’album, avec le logo « Stereo » en haut à droite, comme sur les albums des sixties. Comme sur les albums des Beatles. Des Stones. Pochette bucolique, très Kinks, très Byrds. Le groupe au milieu des pâquerettes… Une voiture (bleue) garée au loin. On devine la mer. Une brume, des brumes. La chanteuse en mini jupe, socquettes et talons hauts. Mais ce n’est pas la chanteuse. C’est la guitariste. C’est Cosey Fanni Tutti. Le vrai nom de Cosey Fanni Tutti n’est pas Cosey Fanni Tutti. Le vrai nom de Cosey (Fanni Tutti) est Christine Newby. Ses cheveux recouvrent son regard. Sa ceinture est très bien sanglée ; taille de guêpe. Nous comprenons assez vite que son pseudonyme provient de Mozart. Christine Newby ne sait pas jouer de guitare. Personne ne sait jouer d’aucun instrument dans ce groupe, c’est la nouveauté, c’est la trouvaille (révolutionnaire). « Musique industrielle ». Aucune importance, les dénominations… Les punks viendront. Ils seront encore pires. Pas certain. Personne ne sait jouer donc : le chanteur et leader, qui joue aussi du violon mais ne sait pas jouer de violon, ne sait pas chanter, et ne sait pas mener un groupe. Il ne sait rien faire. Il crie alors. Fort. Il s’appelle Neil Megson. Il sa fait appeler (tout) autrement. Je vais vous dire comment. Je m’apprête à vous dire comment. Il se fait appeler Genesis P-Orridge. Je laisse mes lecteurs (qui sont très nombreux), je laisse les moixothèqueurs, les moixothiciens, les moixologues s’entretenir longuement sur le sens de ce jeu de mots. Le groupe ne joue pas de musique, il émet des sons. Il se forme en (19)75. Il vend 800 exemplaires. C’est un groupe scato : vidéos d’étrons pendant les concerts. Et d’horreurs nazies. Ils se roulent dans la pisse ; parfois dans le vomi. Au milieu des larsens et de cut-up enregistrés de William Burroughs. Pour dénoncer des choses – on ne sait pas quoi. Ce n’est pas un groupe gai. Je ne vous conseille pas de l’écouter.

https://www.youtube.com/watch?v=SFakiZzn6rw

 

Un commentaire

  1. Alors pour la petite histoire, la photo est prise à Beachy Head, (titre d’un des morceaux du disque) l’endroit où il y avait (a encore?) le plus de suicide en angleterre (d’où la voiture abandonnée…).

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