En 2008, à Levallois, devant quatre cents personnes venues de France et d’Europe, un Rinpotché énonce que « Il fut un temps où une seule instruction pouvait mener à l’éveil ». (Un Rinpotché, c’est un lama tibétain considéré comme un maître). Dans l’assemblée venue l’écouter : Isabelle Sorente. Elle est là un peu par hasard. Et soudain, alors que l’assemblée après des heures d’écoute est au bord de l’assoupissement, l’instruction surgit : « Une très ancienne tradition bouddhiste recommande à celui qui cherche une vie nouvelle de se mettre à la place d’un animal conduit à l’abattoir. » Dans L’Instruction, tout se joue à la page 79. Cet ouvrage autobiographique est un exemple magistral de mise en abyme du travail littéraire. Tous les lecteurs fidèles d’Isabelle Sorente auront identifié, dans cette instruction, la trame de son roman 180 jours, paru en 2013. Un des grands romans français contemporains. Le Rinpotché énonce cette instruction en 2008.L’Instruction, publiée en ce mois de janvier 2023, ne décrit pas la naissance d’un roman. Au contraire. L’Instruction montre que le roman est un jalon nécessaire, une fiction impérieuse, dans le « dénouage », et pas dans le dénouement. 

Reprenons. Isabelle Sorente publie en 2013 un roman intitulé 180 jours, dans lequel elle met en scène un chercheur en philosophie à qui l’on confie la responsabilité d’un séminaire sur l’animal. Pour aller jusqu’au bout de l’idée, le chercheur sort des locaux de l’université et sort de son appartement – autant dire qu’il sort de sa zone de confort – pour aller voir comment ça se passe, dans un élevage intensif de porcs. Dans une « unité de production ». Ce roman-là est exemplaire à plus d’un titre. Il se démarque de la tendance animaliste par une réflexion ontologique sur la naissance, la vie, la mort, le crime. Je le répète : 180 jours est un des grands romans français contemporains. Ce que nous apprend L’Instruction, qui n’est pas un roman, c’est que le roman 180 jours était un détournement. Un jalon dans l’œuvre littéraire d’une autrice formidable, mais aussi un jalon d’écriture indispensable à l’enchaînement de l’œuvre dans son ensemble. Isabelle Sorente est de ces écrivains qui offrent à leurs lecteurs une clé sur le maillage de leurs publications. C’est à la fois vertigineux, généreux, et déroutant. 

Dans la deuxième partie de L’Instruction, la décision est prise : prendre l’instruction au pied de la lettre, et découvrir le parcours d’un porc, de sa gestation à l’abattoir. Le fait que ce soit l’autrice qui raconte cette « descente » – nous reviendrons sur ce terme –, « sa » descente, n’est pas à mettre forcément en parallèle avec la publication de 180 jours, dix ans auparavant : 

« Printemps 2013. Je termine l’écriture d’un roman qui se passe à l’intérieur d’une porcherie industrielle. Il parle de truies aux yeux immenses, de porcelets boiteux, et de verrats qui gémissent tandis qu’une main gantée de caoutchouc recueille leur semence. Il parle d’amitié. Il ne parle pas de l’instruction. »

Le roman a été écrit, mais l’histoire n’est pas finie. Pour que l’histoire finisse, c’est-à-dire pour qu’elle puisse être écrite sans le filtre du roman, il faut que toutes les générations de porcs rencontrées et à venir soient passées. Il faut aussi que les battements de cœur reprennent un cours normal, et que l’on s’en aperçoive. Car L’Instruction est aussi un récit sur ce que le corps nous dit de nos émotions et de nos secrets. Ce n’est pas par hasard qu’Isabelle Sorente s’est retrouvée à Levallois à écouter un rinpotché. Elle dit « je ne suis pas bouddhiste, et je ne suis pas végétarienne. » Mais quelque chose dans sa vie, en 2008, a « craqué », quelque chose qui a à voir avec la condition d’écrivain, la condition précaire d’écrivain. Burn out. Trop de projets, trop peu de temps pour soi, trop peu de temps à partager avec un compagnon dont la vie est tout aussi remplie. Il faut trouver une voie nouvelle pour reprendre pied. « Celui qui cherche une vie nouvelle doit se mettre à la place d’un animal conduit à l’abattoir. » C’est ce que l’amie de la narratrice, Grace, identifie comme la « magie sympathique » mise en relief par Marguerite Yourcenar dans les carnets de notes des Mémoires d’Hadrien. Plus que de l’empathie, de la magie sympathique. Là est le défi. Là est le chemin :

« Avant même d’être un lieu consacré au rendement, une structure de production est un lieu où la magie sympathique est interdite. »

Sorente prend des tonnes de notes fébriles dans le train qui la ramène à Paris entre deux séjours sur l’unité de production. Tout cela ne fait pas un texte, pas un roman. Mais tout cela prend place dans le corps : larmes, tachycardie. Le cœur s’affole. Il ne s’affole pas seulement à cause de la violence de l’usine à cochons et de l’abattoir, il s’affole parce qu’il est impossible de rester spectateur. D’ailleurs, l’intention première était bien de dépasser l’état de spectateur pour « se mettre à la place de… » Mais ce n’est pas par ce biais que l’expérience pénètre au cœur et au corps d’Isabelle Sorente. C’est par la participation. Sur une invite qu’elle se voit mal refuser, elle insémine une truie qu’elle a appelée en secret « Coré 9887 ». 9887, c’est le numéro de la truie, son identification. Coré, c’est autre chose, c’est la jeune fille, en grec. De cette jeune truie, Sorente va faire une mère, la confirmant dans sa condition de produit industriel, et la condamnant à être à nouveau inséminée, jusqu’à ce qu’épuisement du corps s’ensuive, et qu’elle soit conduite à la réforme, c’est-à-dire à l’abattoir, sans jamais avoir vu le ciel, ni la lumière du jour. Coré 9887 va obséder Isabelle Sorente, mais l’autrice ne parviendra pas à dénouer l’intention première : a-t-elle réussi à se mettre à la place de l’animal que l’on conduit à l’abattoir ? Sans doute pas. Mais l’instruction aura été menée à bien si l’on considère le retour à la normale des battements de cœur. 

L’Instruction, contrairement au roman 180 jours, s’est écrit vite, sans heurt, comme une évidence. Non que le temps ait fait son œuvre et masqué le souvenir de Coré 9887, mais parce que l’apaisement arrive, toujours, et presque par surprise. Plus haut nous parlions de « descente ». « Descendre », c’est le verbe qu’emploie le directeur de l’unité de production porcine pour signifier qu’il se rend dans les bâtiments où sont les bêtes, alors que son bureau et les bâtiments se situent au même niveau. « Descendre », c’est le verbe qui pour Sorente représente l’acte littéraire. Pas forcément descendre en soi et se mettre à nu, mais plus précisément descendre en l’humaine humanité, encore et toujours « se mettre à la place de… » Mais la petite truie inséminée par l’autrice, elle, s’appelle à jamais Coré – laissons tomber ici le numéro d’identification. Et Coré, c’est Perséphone, la fille de Déméter volée par Hadès et autorisée à remonter des Enfers six mois par an. L’instruction conduit Isabelle Sorente à Eleusis, où elle ne trouve que des ruines dans une banlieue industrielle, et des ouvriers épuisés traités comme des chiens, ou comme des porcs de production industrielle.

L’instruction est un texte d’une force inouïe. Un récit qui sur les bases de la fragilité personnelle se construit en spirale empathique, ontologique, mythologique, généreuse. Un livre qui ouvre des perspectives sur la création, sur l’acte littéraire, et sur le métier d’humain autant que d’écrivain. 


Isabelle Sorente, L’instruction, éd. J.-C. Lattès, 11 janvier 2023, 245 p.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*