Montréal-la-Cluse est une toute petite ville d’environ 3000 âmes, située dans l’Ain, sur le territoire du Haut-Bugey, à quelques kilomètres d’Oyonnax. Nous sommes dans la Plastics Vallée, dénomination qui laisse flotter l’idée de développement industriel et de modernité. Mais nous sommes aussi sur des terres anciennes, où l’on conserve le souvenir des travaux des champs et du petit élevage, où la vieille ville ressemble à un village de carte postale avec sa fontaine, ses maisons typiques et son petit bureau de poste. Le 19 décembre 2008, Catherine Burgod, en charge du bureau de poste annexe de la vieille ville, est retrouvée assassinée, on l’a tuée de vingt-huit coups de couteau et l’argent du coffre a disparu. Les enquêteurs ne retrouvent aucune preuve matérielle, il n’y a pas d’empreinte, et les traces ADN ne renvoient à aucun suspect potentiel. C’est à ce fait divers que Florence Aubenas consacre son dernier livre.

Florence Aubenas est grand reporter. Ses enquêtes, elle ne les mène pas au plus près du réel, elle les mène dans le réel-même, amasse documents et témoignages, plonge au cœur du territoire et de ses habitants. L’Inconnu de la poste n’est en rien un roman, c’en est l’exact contraire. C’est un récit charpenté, étayé, mis en forme de manière impressionnante. L’inconnu de la poste se lit comme un roman qu’il n’est pas, nous sommes ici dans la non-fiction, mais aucun doute : c’est un livre d’écrivain. 

A l’époque où Catherine Burgod est assassinée dans le bureau de poste dont elle a la charge, Gérald Thomassin s’est installé à Montréal-la-Cluse, un peu par hasard. Il vit dans un petit appartement semi-enterré, où le jour n’entre que par un soupirail donnant sur le trottoir. D’ailleurs, Gérald et ses copains appellent l’appart’ « la grotte ». Gérald Thomassin ? Oui, l’acteur, découvert et révélé par Jacques Doillon pour Le Petit Criminel, film qui lui a valu de remporter le César du meilleur jeune espoir masculin à l’aube de sa majorité. Thomassin est un acteur brut, sans concession, qui tourne et disparaît entre les tournages, qui vit une vie d’errance. Il peine à se fixer, souffre de plusieurs addictions – drogue, alcool –, touche le RSA et fait la manche. Parce que l’argent de ses tournages, il le dépense très vite, comme s’il lui brûlait les doigts. Thomassin a connu les foyers de la DDAS, les placements en foyers, les violences et le viol, en lui l’enfance douloureuse ne s’éteint pas. Il fait un coupable idéal : il habite en face de la poste, il est alcoolique et drogué, il est à court d’argent, il traîne avec des types pas plus clairs que lui, il n’a pas d’alibi. Et quelques jours après l’enterrement, il pleure sur la tombe de la victime et explique à deux femmes du coin, venues là « parce qu’il fait un temps de cimetière », comment a dû se dérouler l’agression. 

L’itinéraire de Gérald Thomassin occupe une grande partie de la narration du récit de Florence Aubenas, mais il n’en est pas le centre. Dans L’Inconnu de la poste, c’est bien la sociologie de la petite ville qui est envisagée, et, un peu comme dans un roman de Simenon, tout un pan provincial français, immuable, apparaît. La victime, tout d’abord : fille de notable, elle roule en petit bolide aux selleries de cuir, offert par son père. Mère de deux enfants, lorsqu’elle est assassinée à 41 ans elle est enceinte d’un nouveau compagnon qu’elle désigne elle-même comme un « paysan », même s’il n’en est pas un. Elle, elle aime s’habiller classe, assortit toujours ses chaussures et son sac à sa tenue, et même la laisse de son chien est de la couleur de son manteau. Son poste à la poste, elle le doit à son père. Un bureau annexe qui aurait dû disparaître dans les grandes restructurations des services publics, mais qui a été sauvegardé rien que pour elle. D’ailleurs, le responsable régional de La Poste, venu sur place après l’assassinat, dira qu’il ignorait tout de l’existence de ce bureau. Ensuite, le père : figure prééminente de la municipalité de Montréal-la-Cluse sans en avoir jamais été le maire, Raymond Burgod marie sa fille et s’adresse à elle lors de la cérémonie en l’appelant « ma petite mésange ». Ce père dévasté par le crime se focalisera entièrement sur la personnalité de Gérald Thomassin, convaincu qu’il est l’assassin. Face aux notables, les sans-grades : la délinquance locale, incarnée par Thomassin et ses copains. Et soudain, lorsque Thomassin est accusé et incarcéré pour le meurtre, voilà qu’apparaît Eric Dupont-Moretti en défenseur, face aux parties civiles représentées par un avocat local. 

L’histoire, on la connaît, ou l’on peut la retrouver si on l’a oubliée en googueulisant « affaire Thomassin » ou « Catherine Burgod » sur le web : incarcération de l’acteur malgré l’absence de preuve puis remise en liberté après des années de préventive, un rebondissement des lustres après les faits grâce aux traces ADN, disparition de Gérald Thomassin à Nantes alors qu’il s’apprêtait à prendre un TGV pour Lyon où il devait comparaître pour être, à coup sûr, blanchi. L’Inconnu de la poste interroge aussi, et peut-être en premier lieu, les arcanes de la justice. Voilà une affaire non résolue à ce jour pour cause de pourvoi en cassation, dont l’instruction s’est étalée sur des années et a été dépaysée, qui a vu disparaître nombre de ses protagonistes – certains sont morts, Thomassin reste introuvable. 

Florence Aubenas nous emporte dans son récit. Toute la documentation qu’elle a accumulée pendant des années est transmutée en un texte d’une force inouïe. Nulle trace d’extrapolation psychologique dans L’Inconnu de la poste. Les faits, rien que les faits. Tout ce matériau journalistique est mis en forme de façon impeccable, chaque témoignage apparaît à son heure dans le déroulé de l’affaire, on revient en arrière lorsque c’est nécessaire, non seulement du point de vue de l’avancée de l’affaire, mais surtout du point de vue de l’avancée du récit. Deux exemples : c’est en toute fin d’ouvrage que nous apprenons ce qu’il est advenu de la statuette remportée par Gérald Thomassin pour son rôle dans Le Petit Criminel ; c’est aussi dans la dernier versant du récit que nous découvrons un pan de la vie mystérieuse d’une fratrie paysanne incongrue sur ces terres vouées à l’industrie du plastique. 

Voilà un texte qui se dévore comme un page turner mais qui, la dernière page tournée, au lieu de nous donner le nom de l’assassin, nous renvoie de plein fouet au réel le plus réel : la douleur d’un père, l’enfance ballotée et sacrifiée, les lenteurs de la justice, le quotidien loin des terres parisiennes. Du grand reportage, oui, mâtiné de Simenon et d’un peu de Balzac, et de Zola, sous une plume d’exception. A lire absolument. 


Florence Aubenas, L’Inconnu de la poste, éd. de l’Olivier, 5 février 2021, 240 p.

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