Les lieux que l’on hante durant l’enfance et l’adolescence sont tout aussi cruciaux que les premières découvertes de lecture. Souvent, d’ailleurs, les rêveries suscitées par les textes sont imprégnées des paysages premiers. A moins que ce ne soit l’inverse… Toujours est-il que le décor réel est indissociable de l’imaginaire que l’on se forge, que l’on est en train de se forger. Philippe Vasset a passé les vingt premières années de sa vie, ou à peu près, «en l’air», comme le dit le titre de son très beau récit que publient en cette rentrée les éditions Fayard. Une vie perchée à sept mètres de hauteur, sur un rail de dix-huit kilomètres de longueur. Un rail, oui. Celui de l’aérotrain de l’ingénieur Bertin, projet qui n’a jamais vu le jour – on lui a préféré le TGV – mais dont subsiste un vestige vertigineux, au plein cœur de la Beauce. Là où Philippe Vasset a passé son enfance et son adolescence.

Ce vestige, que l’auteur qualifie de «ruine du futur», c’est sa cabane d’enfant. Ouverte à tous les vents, sans toit ni paroi, on y grimpe comme l’on peut, et ils sont bien peu à y grimper. Dans les années 70, le vestige sert surtout de support pour les graffitis – politiques, le plus souvent – et ce sont les piliers qui intéressent. Piliers qui servent aussi d’abri pour les couples d’amoureux, et les adolescents venus boire des bières en cachette. Vasset, lui, considère le rail comme son domaine. Le rail, pas les piliers. Il prend possession de l’édifice par le haut. Et là-haut, tout seul, il découvre et invente le monde.

Il faut une sensibilité généreuse pour offrir ainsi au lecteur le secret de son enfance et de ses années de formation sans tomber dans la mélancolie gnangnan ou l’évocation démonstrative. Dans le récit de Philippe Vasset alternent les passages sur l’histoire – manquée – de l’aérotrain, et sur les projections et constatations personnelles. Et c’est une grande partie des années 70 et 80 qui nous est contée : de son perchoir, Vasset observe le paysage. Ce paysage beauceron est représentatif des mutations de l’ère des Trente Glorieuses. La société de consommation est symbolisée par l’apparition, au beau milieu de rien, de centres commerciaux, de parkings afférents, et de lotissements aux pavillons tous identiques, peuplés de jeunes parents et de jeunes enfants. C’est la ville à la campagne. La «ruine du futur» semble à la fois l’expression-même, concrète, des projets industriels de l’époque, et le rempart contre l’expansion à tout crin. Parce que ce rail, devenu inutile mais qu’aucune institution locale ou nationale ne veut ou ne peut détruire, sur ses piliers de sept mètres de hauteur, protège aussi la forêt. On ne construit et déconstruit que d’un côté. Le rail est comme une frontière tangible. Il n’est pas un mur – on peut passer sous les piliers – mais il balise le territoire.

Les observations sociologiques de l’écrivain qui revient sur ses pensées de jeunesse sont justes et intéressantes. Mais ce qui touche le plus, dans Une vie en l’air, c’est la part personnelle. Philippe Vasset a vécu, sur son promontoire, des années de solitude recherchée. Le rail est le lieu où il vient lire, où il dévore les bouquins publiés dans la Série Noire. Lorsque l’adolescent redescend sur terre, il a encore dans la tête ses lectures d’en-haut et à l’heure de rédiger les dissertations pour le lycée, il cite les auteurs qu’il aime. Les professeurs lui en font la remarque, et le reproche. Comme s’il y avait des lectures officielles – celle que l’on fait à ras-de-terre, et où l’on peut puiser pour réussir ses études – et des lectures divergentes, non encore reconnues, n’ayant pas droit de cité, ou d’êtres citées. Le rail est le lieu de la lecture marginale, et celui de l’élargissement du monde. D’en haut, on voit mieux. Et plus loin. Ces camions remplis de betteraves sucrières, là, qui font la ronde, arrivent pleins et repartent à vide, pour revenir remplis quelques heures plus tard, etc., ils sont prétextes à fantasmes de voyages, ils permettent à l’imagination de suivre à la trace les betteraves, leur mise en container, leur périple sur les océans, leur arrivée dans des terres inconnues, paradisiaques. Et que dire de la projection amoureuse ? Vasset est à la proue de son vaisseau de béton, à sept mètres au-dessus de vagues imaginaires, imaginant qu’une jeune fille vient le rejoindre pour des amours secrètes et magiques. Le rail de l’ingénieur Bertin, pour Vasset, est une rampe de lancement des possibles. Un dernier exemple, parmi tant d’autres : à contempler le monde perché sur un rail infréquenté, on se surprend à se penser stylite. Et l’on imagine, et rédige selon la règle de Saint-Benoît, le règlement d’une congrégation qui vivrait entre Ciel et Terre.

Une vie en l’air, dont nous ne soulignons ici que quelques aspects, est un récit merveilleux, au sens où l’imaginaire, tout mêlé au contingent, dévoile des trésors de compréhension sur l’enfance et la jeunesse en général, et sur l’œuvre d’un auteur en particulier. On connaît les livres de Philippe Vasset, on sait son attirance pour les zones blanches, les cartes muettes, l’exploration du tu et du caché et aussi, et peut-être avant tout, pour les narrateurs invisibles, observant et fouillant, mais ne dérangeant rien – comme dans son roman La Conjuration, par exemple.

«Expatrié volontaire, je n’ai jamais pu refermer la porte de mon ancien domaine. […]
Les indices de ma sujétion étaient multiples, mais je ne voyais rien. Obsessionnellement, j’arpentais les voies abandonnées de la Petite Ceinture, autour de Paris, sans jamais saisir que ce fossé ferroviaire était l’exact négatif du rail de Jean Bertin, aussi profond, surtout entre la Porte d’Aubervilliers et la Porte de la Chapelle, que l’aérotrain était haut.» (p.88)

Et, dans le même paragraphe, Vasset évoque les nuits passées dans les catacombes, comparant leurs bifurcations et couloirs à la lente évolution des zones pavillonnaires de la Beauce, observée depuis son promontoire. L’imaginaire d’un écrivain s’enracine dans le paysage de ses premières années. Pour Philippe Vasset, c’est évident : le rail déjeté de l’aérotrain de l’ingénieur Bertin est «ce ponton dont le périmètre avait fini par se confondre avec l’intérieur de [son] crâne» (p.80). Une vie en l’air est un récit écrit comme une confidence, loin de l’idée du Baron Perché de Calvino. Une très jolie façon d’aborder l’œuvre singulière et sensible de Philippe Vasset.

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