«Je suis Turc et je suis un homme droit. Mon devoir est de protéger mes cadets, de respecter mes aînés, d’aimer mon Etat et ma nation plus que moi-même. Mon idéal est de m’élever toujours plus haut. Je dédie ma vie à la Turquie.»

Je récitais ce serment chaque lundi, chaque mercredi et chaque vendredi à mon école primaire.

Ma voix d’enfant de dix ans attira l’attention des professeurs et me valut de monter sur le podium de la cour de récréation où les meilleurs élèves déclamaient le fameux serment.

Je me rappelle ma première cérémonie sur ce podium. Mon instituteur fut touché par le sentimentalisme de ma diction en dépit du ton emprunté dont j’usais. Mais je ressentis une grande confusion au terme de ma péroraison. «Ne suis-je pas aussi un Kurde, demandais-je à mon père en rentrant ? Pourquoi me permet-on seulement de me dire turc ?»

L’identité est un sujet maudit dans les familles kurdes assimilées d’Ankara, ma ville natale. Si les enfants arrivent à comprendre d’eux-mêmes leur identité kurde, elle reste une révélation traumatisante.

Ce n’est qu’aujourd’hui que je saisis pourquoi mon père avait besoin d’une quasi bande passante devant ses yeux pour affronter mes questions sur notre identité. Début des années 90 : l’opinion publique en Turquie se focalise sur une femme, Leyla Zana, et son prix Sakharov pour la liberté de penser décerné par le Parlement européen, suivi de sa nomination pour le prix Nobel de la paix. A peine élue, Leyla Zana, première femme parlementaire kurde, se voit privée de son immunité et condamnée en 1991 à dix ans de prison pour trahison, coupable d’avoir prononcé en kurde son serment de parlementaire et d’avoir prêté serment à la fraternité entre les peuples kurde et turc.

Mon père en conclut que si le courage et le pacifisme de la première femme parlementaire kurde n’avaient pu convaincre les Turcs que le peuple kurde et sa langue ont droit de cité au Parlement d’Ankara, qui étions-nous pour mettre en cause la charge nationaliste du serment qu’il m’était revenu de prononcer enfant ?

Un beau jour, mon père finit par me dire : «Tu es un Kurde turc.» «Moitié moitié» ajouta ma mère.

Longtemps, j’ai remué dans ma tête : «Je suis un demi, pas un double.»

J’ai toujours eu des doutes à propos des ethnicités de synthèse. J’ai grandi en Turquie et j’ai souvent observé comment l’occidentalisation du pays servait à occulter les dogmes d’Etat sous-jacents. La rhétorique obsessionnelle sur les deux moitiés complémentaires, kurde et turque, se confondant en une seule et même identité, débouchait en fait sur une «turquicité» unique.

Etaient dits kurdes «les Kurdes des montagnes» et eux seuls. Ou bien encore, le kurde était présenté comme un dérivé du turc. Notre moitié kurde devait s’assimiler à notre moitié turque, et l’autre moitié était purement et simplement niée. Le sujet n’était pas de savoir si les Kurdes sont kurdes par essence, mais comment ils se projetaient comme non-turcs. Pour moi, être kurde était une royauté fictive, dans une appréhension assimilationniste démocratique. Pourquoi une consanguinité démocratique ne reconnaîtrait-elle pas, ne chérirait-elle pas la pluralité des identités ? Pourquoi le concept de nation ne pourrait-il être à double, triple voire quadruple entrée ?

Cela me prit jusqu’au lycée, pour remplacer la dévotion à la nation turque qui m’avait été inculquée tout jeune, par la pleine perception de mon identité kurde qui m’avait été cachée jusque-là. Mais de recouvrer mon identité ne m’apporta ni espoir ni optimisme en raison des circonstances et du climat qui régnaient en Turquie. Le massacre de Cizre venait d’être perpétré.

Le siège de la ville de Cizre dans le sud-ouest de la Turquie en 2015 serait le Guernica des Kurdes. Le bras armé de la Turquie fut sans merci, l’abaissement moral de la soldatesque turque sans limite : couvre-feu urbain, détentions arbitraires, banalisation de la torture, usage intense de l’artillerie contre les civils, tout ressemblait à s’y méprendre au nettoyage ethnique qui suivit le coup d’Etat de 1980, par lequel l’usage de la langue kurde et toute référence à la culture kurde furent bannis de la vie publique ; ce qui entraîna le début de la guérilla du PKK.

Cizre ne compromit en rien dans le processus d’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne. Occupée à conclure un accord sur les réfugiés de Syrie, cédant au chantage à l’ignorance sur ce qui venait de se produire à Cizre, l’Union Européenne garda le silence.

L’Union Européenne et les Etats-Unis ne furent pas les seuls à se renier devant le chaos humanitaire au Proche-Orient. La grande majorité des Turcs séculiers délaissèrent les medias indépendants, et mes propres amis s’autocensurèrent pour ne pas voir ce qui se passait dans le sud-est de la Turquie. Ce silence de leurs amis blessa les Kurdes bien plus que les hurlements de leurs ennemis. J’en fus blessé moi-même. Mais adolescent, je cachai l’empathie que j’éprouvais pour eux, et j’enterrai mon identité kurde dans les profondeurs d’un chagrin baigné d’angoisse.

De fait, sur l’échelle de la méritocratie, la courte-échelle et les coups de pouce commencent avec les dénégations et les reniements. C’est pourquoi concernant la Dispute kurde avec les Turcs, l’ignorance énigmatique de bien des dirigeants étrangers en dit plus sur eux-mêmes que sur les Kurdes. De même, en déniant aux Kurdes le droit de jouir de leur identité, le nationalisme turc dévoile ses objectifs cachés. Cizre et les massacres du même type ne relèvent pas du problème kurde, mais du problème turc. J’irais plus loin : ils relèvent même d’une Dispute propre à l’Occident, voire, plus encore, d’une Dispute humanitaire.

La même situation prévaut dans les trois pays où sont dispersés les Kurdes, l’Iran, la Syrie, l’Irak : tous les Kurdes y étalent sans fin leur crise d’identité personnelle sur la question kurde. Comme une déchirure sur un tissus très fin, ces trois pays ont eu soin de ne pas mettre en pièce ce que l’autoritarisme d’Etat est toujours parvenu jusqu’ici à rapiécer. Et la question kurde, de ce fait, n’est jamais mise sur la table.

Baignant dans les ténèbres du massacre de Cizre, j’obtins une bourse d’étudiant à l’université de Chicago. Cette opportunité de sortir de Turquie représente un privilège inaccessible pour tous les opprimés que demeurent les Kurdes.

Avant que je ne quitte la Turquie en septembre 2016 pour des études en biologie, l’histoire, déjà, se répétait. Les grands titres des journaux sur Cizre étaient remplacés par d’aussi grands titres sur les nouvelles actions de la Turquie hors de ses frontières, actions qui étaient autant de leurres, à Kobane, au Rojava syrien et à Afrin. L’histoire des déceptions cinglantes essuyées par les Kurdes tout au long des siècles brillait de nouveau comme jamais. Une fois de plus, les Kurdes n’avaient d’autres amis que leurs propre montagnes.

Rétrospectivement, mon départ tombait à pic. En 2015, mon père sortit indemne de l’attaque à la bombe la plus meurtrière survenue en Turquie depuis des lustres. Ma mère fut tout aussi chanceuse : elle arriva sur les lieux cinq minutes après l’attaque d’une gare d’autobus près d’une base militaire dans le centre d’Ankara.

Deux mois avant mon départ pour Chicago, une tentative de coup d’Etat par le bombardement du Parlement échoua. J’assistai à cette horrible attaque à plus d’un kilomètre de distance du Parlement. Mon sentiment d’appartenance à ma ville natale en fut profondément affecté, alors qu’un sentiment d’insécurité couvait déjà en moi. Et les massacres commis dans le sud-est de la Turquie que j’apprenais par des fuites dans les medias défiaient mon imagination.

La solidarité avec les populations de l’est du pays était si vissée en moi que quand les professeurs kurdes furent démis et jetés en prison en raison de leurs origines, lors de la répression qui suivit la tentative de coup d’Etat, ma compassion le céda à un sentiment irrépressible de transgression et au désir brûlant de m’exprimer haut et fort.

Ces expériences gravées en moi, je me sentais plus fort pour aller à Chicago. Là-bas, je m’inscrirai de plein titre dans la culture kurde sans avoir à redouter que mon passé, mes origines se retournent contre moi. C’était comme une libération. A peine à Chicago, je me rendis dans un restaurant kurde du nord de la ville. Pour la première fois de ma vie, je voyais flotter un drapeau kurde, à des milliers de kilomètres du Kurdistan. Aucune force de police ne ferait irruption dans le restaurant pour le jeter à bas, mais je n’en eus pas moins du mal à finir de dîner sous cette oriflamme. Quelque chose en moi ne me permettait pas d’être moi-même et seulement moi-même.

Le jaune de ce drapeau kurde était le jaune de Miro, sa couleur qui me faisait penser à la lutte sans fin entre l’esprit et la matière faisait office de porte d’entrée à une cosmologie de la survie. Ce jaune brillait comme pour signifier que la situation des Kurdes n’avait jamais été enviable, mais qu’elle était suffisamment sereine pour apaiser ce sentiment d’urgence toujours en suspens chez les Kurdes, masqué sous les dehors d’un stoïcisme accumulé au cours des âges.

Bientôt je conviais mes amis américains et européens à un dîner kurde. Tous me demandèrent qui étaient les Kurdes. Commentaires : «Oh j’aime les Kurdes ! Ils combattent Daech.» C’était comme si les combats séculaires des Kurdes leur avaient valu de posséder un compte en banque historique où ils étaient, une fois de plus, crédités d’être de braves et bons anti-bad guys. Cette narrative anti-Daech était bienvenue mais si simpliste et sans aucune mesure avec le noyau dur des attentes et des revendications kurdes.

Daech n’est pas ce qui aura réveillé la résistance kurde. Daech n’a été qu’une des forces d’oppression auxquelles, de toujours, les Kurdes furent confrontés pour défendre leur terre. Aucune guerre ne mérite d’être exaltée, parce que toute guerre défigure l’humain en l’homme. Mais l’absence de soutien et de protection dont l’Occident a constamment régalé les Kurdes, aura été comme une tape de Sisyphe sur leur malheureux dos. L’Occident invitait les Kurdes à s’accommoder de leurs souffrances et d’en triompher en faisant fi de la part d’absurdité qu’ils affrontent depuis des lustres. Le deuil et la mort auront été naturalisés comme des prérogatives propres de tous temps à l’Être kurde.

Je fus sollicité l’an dernier pour devenir un ambassadeur étudiant de Justice pour les Kurdes, une organisation fondée par Thomas S. Kaplan et Bernard-Henri Lévy. JFK s’emploie à populariser la cause kurde aux Etats-Unis et en Europe. J’adhérai sur le champ à JFK, car je ne voulais plus que mes amis américains, parlant des Kurdes, évoquent Daech et cela seul, mais qu’ils pensent aussi à Leyla Zana, à Nadia Murad et à Dilshad Zaïd. De même, cela me ferait chaud au coeur que la diaspora kurde approuve le référendum sur l’indépendance du Kurdistan irakien de septembre 2017, qu’elle se fasse l’avocat d’une démocratie séculière basée sur le pluralisme qui ferait du peuple kurde la pointe avancée d’un Moyen-Orient partout ailleurs en déshérence.

Je suis devenu un des ambassadeurs étudiants de JFK, parce que le moment est venu de m’identifier complètement avec les Kurdes, avant que les aléas futurs de l’histoire n’obligent à céder sur les principes démocratiques qui nous animent aujourd’hui. L’Association des étudiants kurdes de l’université de Chicago que j’ai fondée avec une poignée d’amis a célébré la fête de Newroz en mars dernier et, avec nos amis américains, nous avons adressé un salut fraternel à tous les Kurdes empêchés de célébrer le nouvel an kurde pour des raisons politiques.

Tels sont les pas que nous devons faire pour apporter espoir et honorer le peuple kurde.

L’herméneutique de l’injustice est simple, c’est l’humanisme. Tel est, au plus haut, le cas, quand le coût humain des revendications en faveur de la démocratie s’est révélé hors de prix, quand l’histoire des trahisons subies n’a pu être effacée de la mémoire d’une nation, quand la culture kurde et son passé ont été délibérément enterrés par les quatre Etats dans lesquels, bon gré mal gré, vivent les Kurdes. Tout cela a engendré un climat constant d’insécurité, où la justice n’arrive jamais.

Bien des Kurdes se sentent dépossédés, à devoir vivre avec une identité blessée. Ils ne le supportent plus. Le besoin d’une justice imminente implique une confrontation sans faux-fuyants avec les valeurs fondamentales de l’Occident et avec ceux qui se disent nos vrais amis. Ce dialogue sera long à établir, serait-il tardif, mais il est incontournable.

De l’absence de consensus sur les Kurdes des deux côtés de l’Atlantique, découle la nécessité au premier chef d’une approche apolitique, dégagée des manoeuvres et des calculs à courte vue des stratégies politico-militaires en cours au Moyen-Orient. Un tel préalable est impératif pour protéger les Kurdes des interférences des quatre puissances en équilibre instable dont ils dépendent sur place, afin que soit abordée en priorité la question des valeurs dont se réclame l’Occident mais que l’Occident a manquées de garantir aux Kurdes jusqu’à ce jour.

La sécurité que les citoyens des démocraties libérales tiennent pour acquise est un besoin humain fondamental. De même, que justice soit rendue aux Kurdes est essentiel pour leur permettre de recouvrer l’identité qui n’a cessé de leur être déniée dans les quatre pays insécures dont ils restent les obligés. En Syrie comme en Irak, le combat des Kurdes a prouvé leur profonde compatibilité avec les valeurs de la démocratie occidentale.

Les milieux internationaux devraient en finir avec leur vérification sans fin que les Kurdes sont ou non des gens de bonne compagnie démocratique. La justice que l’on doit aux Kurdes peut promouvoir les valeurs que l’Occident aimerait tant voir fleurir au Moyen-Orient. Reste que la résolution de la Dispute kurde nécessite une conscience aiguë de son importance, et, non moins, qu’une intelligentsia s’y dédie sans faille.

Avec sérénité et empathie, les ambassadeurs étudiants de Justice pour les Kurdes continueront à informer leurs pairs, la communauté académique et au-delà, du problème kurde. Être ce type d’ambassadeur étudiant, jouir du soutien intellectuel de Justice pour les Kurdes, me rend optimiste dans ce combat contre l’injustice.

L’heure est venue de s’engager pour que la justice l’emporte.

(Traduit de l’anglais par Gilles Hertzog)