Impossible de saisir vraiment la folie et tout l’art de Prince sans l’avoir vu sur scène, au moins une fois.

Ni totalement funk, ni absolument rock, l’univers de Prince est métis, généreux, provocateur, sulfureux, moelleux, aussi sucré que transgressif.

 

Il aura excellé tout au long d’une carrière prolifique dans son interprétation de la rébellion, manifeste ou latente, comprise ou non par le public, rendant l’usuelle comparaison avec Michael Jackson finalement hors de propos.

 

De batailles plus ou moins publiques avec sa maison de disques jusqu’à son émancipation définitive et un album éponyme, il aura été avant-gardiste à moult égards. Pionnier dans la violence de textes à scandale – atténuée par le temps et l’avènement du mouvement rap –, investissant très tôt les potentialités d’Internet en terme de diffusion musicale, s’en détachant complètement ensuite, Prince aura contrecarré ses contrats, les majors, les disquaires, les exigences de promotion, les interviews et son propre nom de scène par une ingéniosité iconoclaste et une volonté de fer : celle d’être libre, à tout prix. Et c’est bien en raison de ces épisodes télescopiques que peu de son œuvre finalement, à cette heure, réside sur la toile, au regard de l’ampleur de sa discographie réelle.

 

Prince Rogers Nelson compte aussi parmi l’un des rares de cette envergure qui aura pu se permettre de projeter une performance surprise, parfois en 24h, et être suivi par une équipe constituée des meilleurs et de nuées de spectateurs fidèles. Là où il voulait. Quand il le souhaitait. Certains prétendent qu’il s’agissait de court-circuiter les reventes de billets des plateformes plus ou moins professionnelles. Trop réducteur. Ces folies témoignaient surtout d’une absolue liberté, et d’un besoin quasi vital de s’extraire des contingences marketing traditionnelles. Ces concerts et showcases intimistes sont devenus cultes. On nous avait raconté ceux de l’époque du Palace, on aura vécu ceux du New Morning, notamment le dernier, un 22 juillet 2010. De purs chefs-d’œuvre. Des moments d’une rareté inouïe et délirante pour n’importe quel être sensible aux notes : se retrouver en petit contingent autour de la star, jubilante de tout donner, jusqu’au petit matin, enchaînant les instruments en génial musicien, les featurings improbables et les improvisations avec un charisme dingue. Une présence hors-norme. Des joies qui scelleront des liens indéfectibles parmi les heureux élus les ayant partagés, presque malgré eux. On gardera aussi en mémoire un choc de géant du genre lors de son apparition surprise au concert de Stevie Wonder, à Bercy, en septembre 2010, annoncé et circulant tel un fake plus tôt dans l’après-midi. « Il est là ! Il est  là ! » m’avait-on hurlé dans l’oreille d’un ton presque psychotique, dans ce palais déjà ivre de la présence du roi de la soul, lorsque sa silhouette s’étant bien précisée était apparue au côté du master Wonder, ce dernier en suspens depuis quelques minutes, filant, ravi de son teasing, la célèbre ligne de basse d’introduction de « superstition ». Pour tous les biberonnés, entre autres, à la Motown Records : il s’agit  d’un souvenir musical inoubliable. Le Prince, sûr de lui, a relevé haut et fièrement le col de sa chemise, pourpre, évidemment, en un geste certes anodin pour les néophytes, mais recouvrant en une demi-seconde tous les champs possibles des synonymes du mot « classe ». Et la salle de s’enflammer, amoureuse. On s’est incliné. Ce sont bien eux les rois, dans leur panthéon de guitares et de claviers.

 

Le 1er juin 2014, deux Zéniths parisiens sont rapidement remplis après l’annonce d’un nouveau concert inattendu de l’enfant de Minneapolis. De Stockholm à Budapest, de Arras à Montreux, toujours ce même sentiment d’exception après ses performances. Un talent brut. LA bête de scène. Mais c’est parce que Prince aimait follement Paris qu’il a particulièrement choyé cette « citée des arts » et « symbole contre la tyrannie » – selon ses propres mots – avec ses sessions toujours suspendues entre deux mondes.

 

D’où peut-être l’idée de ce projet parfait, inespéré, programmé pour le 11 décembre 2015 : un “piano-voix” à l’Opéra Garnier. L’artiste magique en ce lieu mythique ! Et se délecter d’avance de ce décalage magistral, de cette promesse du fabuleux qui nous aurait rempli de l’authentique bonheur de mélomane comblé.

 

Ce dernier concert n’a pas lieu, reporté qu’il fut, après les attentats du 13 novembre qui ensanglantèrent sa ville fétiche. Le symbole est désormais gravé dans l’inachevé essentiel d’une époque personnelle définitivement révolue. L’annonce du 21 avril 2016 tonne comme une prophétie. La légende est née. Et pour moi, en particulier.

 

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5 Commentaires

  1. D’après Philippe Manoeuvre, il existerait 500 morceaux inédits de Prince !! Nous n’aurons plus jamais la chance de le voir sur scène, mais cela devrait nous aider à supporter sa disparition…

  2. Un destin de légende brisé, à cause de la drogue, comme ses rivaux et camarades Michael Jackson et Whitney Houston. Quelle tristesse

  3. Le génie absolu. Il a su révolutionner la musique et la performance scénique, mais a aussi joué un rôle décisif dans de nombreux combats sociaux importants. Il incarnera à jamais la modernité et la liberté.

  4. C’est bien la fin d’une époque… Combien de temps faudra-t-il attendre avant de voir émerger des artistes de l’envergure de Prince ou David Bowie?

  5. Prince était le « love symbol, ses chansons n’était qu’amour. Aujourd’hui, rendons lui hommage en propageant son message d’amour et de tolérance.