Le débat sur le mariage homosexuel fait apercevoir combien la psychanalyse fait aujourd’hui partie de la culture française. Jamais on a entendu autant de psychanalystes donner leur avis « d’experts » sur ce débat. Et pourtant jamais non plus la psychanalyse n’aura été aussi violemment critiquée. On attaque Lacan au motif qu’il serait homophobe, ou contre les transsexuels, on se sert d’une citation hâtivement sortie d’un index et interprétée à contresens pour étayer des propos dont l’intention malveillante est déjà établie. Par ailleurs, dans le domaine de la santé mentale et dans le domaine universitaire, on assiste à une politique décidée d’éradication de la formation psychanalytique. On fait à Freud le procès d’avoir trompé sa femme avec sa belle sœur : la belle affaire !

Je ne crois pas que les psychanalystes aient à légiférer et à se substituer aux politiques et aux juristes concernant le bien et le mal en matière de sexe, ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas dans le profilage des activités sexuelles… des autres. Lacan l’a définitivement, selon moi, établi : il n’y a pas de rapport sexuel (ce qui n’empêche pas que bien des choses s’inscrivent dans cette place vide).

En démocratie, c’est à dire dans les régimes non totalitaires — ceux qui permettent l’exercice de la psychanalyse —, c’est par les voies légalement prévues que la législation se fabrique et que s’élaborent les codes qui régissent les conduites. En tant que citoyen, je suis favorable à l’homomariage. Le mariage est un contrat civil, ceux dont les croyances religieuses font qu’ils considèrent que c’est un sacrement réservé à deux personnes de sexe opposé peuvent aussi se marier religieusement.

Si je m’interroge à l’inverse sur l’obstacle qu’il y aurait aujourd’hui pour la doctrine psychanalytique à voir se mettre en place selon les voies légales un mariage homosexuel (de grâce, pas « pour tous » !), et même une parenté homonormée, je dirai que je n’en vois aucun.

Je ne crois pas à l’idéalisation de la famille, qui d’ailleurs n’a cessé d’évoluer depuis la famille romaine, en passant par la famille patrimoniale du XIXe siècle et les familles recomposées d’aujourd’hui. Mon analyse m’a aidé à traiter cela. Et Lacan n’avait sur la famille aucune illusion non plus. Dès 1938, il avait prédit la fin du modèle standard, et tout son enseignement a consisté à se départir graduellement de la normativité oedipienne. La phase de son élaboration dite du « Nom du père » était déjà une prise de distance par rapport au père de la réalité et aux devoirs que lui imposait la religion.

Lacan —  qu’on critique ou dont on se prévaut à tort et à travers —  nous a appris, spécialement dans le Séminaire XX et le Séminaire XXIII, que la logique du lien social et de la sexuation n’est pas une logique de l’identification, mais une logique de la jouissance.

Je pense que c’est cela qui trouble une bonne partie des Français; ce n’est pas que les homosexuel(le)s se marient, c’est qu’une place a été conquise de nos jours par ceux qu’on tolérait dans les marges, et qui se retrouvent par un retournement socio-topologique au centre de l’attention.

La jouissance est autistique, tant du coté féminin que du côté masculin. La solitude de chacun est assurée, sauf à trouver dans un partenaire son symptôme comme moyen de jouissance. C’est l’amour qui permet ce passage, et qui favorise le lien social : les femmes plus que les hommes y sont sensibles. Certains éprouvent le besoin de faire en sorte que cet amour puisse prendre une forme officielle, cela étaye et soutient leur position de jouissance, cela les « stabilise » dans une place au grand jour. Il n’y a aucune raison psychanalytique de le leur refuser.

La psychanalyse n’est pas née au ciel platonicien des idées mais dans une pratique inventée à Vienne, où Freud s’est laissé enseigner par ses patients. Aujourd’hui plus que jamais, il importe de le rappeler : la jouissance des autres est toujours difficile à supporter ; la sienne propre aussi, bien souvent. C’est là qu’on s’adresse à un psychanalyste.

Si d’aventure on me demandait si je suis en faveur du divorce homosexuel, je dirais aussi : oui.

Pour signer l’appel contre l’instrumentalisation de la psychanalyse.

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Eribon D., Une morale du minoritaire, Fayard, Paris, 2001, p 235-275

Rapport de la HAS sur « La situation actuelle et les perspectives d’évolution de la prise en charge médicale du transsexualisme », daté de novembre 2009, publié en février 2010.  (signalé par Laetitia Jodeau-Belle)

2 Commentaires

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