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La démission de Petraeus ou l’honneur perdu de l’Amérique libérale

Bernard Schalscha

Le général Petraeus

Le général Petraeus

Général Petraeus, vous venez de donner un très mauvais exemple au monde. Qu’on partage ou non vos options politiques, il faut reconnaître, général, que vous avez eu une très brillante carrière. Avant d’être nommé par Obama directeur de la CIA  en septembre 2011, vous aviez été le grand patron militaire de la coalition internationale en Irak (une guerre qu’il n’aurait pas fallu faire, mais passons, là n’est pas le sujet). Puis, en avril 2008, vous aviez été nommé à la tête du United States Central Command, le commandement central supervisant les opérations en Irak et en Afghanistan. Parmi les connaisseurs, chacun s’accordait à vous considérer comme l’un des plus grands généraux de l’histoire américaine. Avec votre doctorat en sciences politiques obtenu à Princeton, vous faisiez figure d’intellectuel brillant et étiez très apprécié pour vos conférences dont on vantait la limpidité.

Vous aviez beaucoup d’ennemis politiques car chez les Démocrates on voyait en vous la dernière figure importante de l’ère Bush. Il se disait même que vous envisagiez peut-être de vous présenter pour le Parti républicain aux les élections présidentielles de 2016. Héros militaire, cerveau bien fait, ouvertement attaché aux valeurs traditionnelles, vous auriez pu devenir une menace particulièrement inquiétante face à celle ou celui que le Parti démocrate désignera pour succéder à Obama. A 60 ans, vous aviez devant vous un avenir tellement éblouissant qu’il ne pouvait être regardé qu’avec des lunettes de soleil (pour reprendre les paroles d’un vieux tube de rock que vous ne connaissez sans doute pas).

Mais voilà que vous avez démissionné. Ou du moins avez-vous été contraint de donner votre démission. Car vos concitoyens ont découvert que vous, marié et père de deux enfants, vous le parfait dépositaire des normes chéries par l’Amérique profonde, vous aviez une liaison adultère. Général Petraeus, c’est scandaleux. Attention, évitons tout quiproquo : ce qui est scandaleux n’est pas que vous ayez (eu ?) une amoureuse clandestine, mais que vous ayez accepté, très officiellement, de devoir remettre votre démission pour cette raison. Vous rendez-vous seulement compte, général, qu’en vous inclinant ainsi devant un ordre moral archaïque, vous rendez illisible la cause que votre pays est censée défendre face aux talibans afghans et aux fanatiques islamistes en Irak ? Avez-vous pensé aux ricanements qui doivent parcourir les rangs des fous de Dieu depuis qu’ils ont pris connaissance de votre pitoyable message : « J’ai fait preuve d’un manque de jugement [...], semblable comportement est inacceptable à la fois comme époux et comme patron d’une organisation telle que la nôtre. »

L’idéologie puritaine des barbus, cette fois dans sa version chrétienne et Tea Party, s’impose de plus en plus dans votre pays. Vous, le grand guerrier, vous voilà mis à genoux par la coalition des Tartuffe de l’intérieur. Et allez que vous faites votre mea culpa, et allez que vous vous rendez sans combattre. Savez-vous, général – non, ça vous l’ignorez certainement – que, jusqu’au début des années 60, dans beaucoup d’organisations trotskistes l’adhésion était interdite aux homosexuels ? On redoutait que, honteux de leur orientation sexuelle, ils puissent céder au chantage policier et devenir des indicateurs. Mais le mouvement gay a réussi à imposer à la société qu’elle accepte les homos et les lesbiennes. Dès lors adieu les risques de chantage. Mais vous, en 2012, vous avez accepté qu’on vous considère en haut lieu comme susceptible de céder devant d’hypothétiques maîtres-chanteurs qui auraient pu tirer parti de votre liaison, de votre coupable, forcément coupable liaison, pour vous soutirer des secrets d’État. Ne vous est-il pas venu à l’esprit de dire tout bonnement : « Ben oui, j’ai une maîtresse, comme sans doute la moitié au moins des hommes d’hier et d’aujourd’hui dans de ce pays. Et alors ? » En acceptant de remettre ainsi votre démission, vous venez de porter un coup bas à tous ceux qui par le monde luttent pour le triomphe des sociétés ouvertes, ces sociétés où, par exemple, on veut à la fois vivre durablement en couple mais où on ne peut s’empêcher de céder au désir ou à une autre love affair, ces sociétés où l’adultère n’est plus réprimé par la loi, ces sociétés où infliger des blessures amoureuses n’est ni un péché d’État ni un délit. Des sociétés un peu adultes, apaisées et pas trop névrosées. Ah général, comme il est triste que vous ayez capitulé comme un petit garçon devant la conjuration des imbéciles ! Mais le pire est peut-être ailleurs : que le président Obama ait accepté votre démission pour les raisons que vous avez officiellement avancées.


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