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	<title>Suivez-Moix</title>
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	<description>Yann Moix</description>
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		<title>Orgie numérique</title>
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		<pubDate>Tue, 07 Feb 2012 11:52:22 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Redaction La Règle du Jeu</dc:creator>
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		<description><![CDATA[L'e-booker est le nouveau bourgeois : il possède tout sans rien connaître.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify"><a rel="attachment wp-att-657" href="http://laregledujeu.org/moix/2012/02/07/656/orgie-numerique/ebook_inside_book/"><img class="alignleft size-full wp-image-657" style="margin-top: 6px;margin-bottom: 6px" src="http://laregledujeu.org/moix/files/2012/02/ebook_inside_book.jpg" alt="ebook_inside_book" width="258" height="232" /></a>L&#8217;e-book s&#8217;arrache et on sait bien pourquoi : c&#8217;est le livre qu&#8217;il s&#8217;agissait de tuer. Le livre fait peur : il intimide. Il s&#8217;agissait d&#8217;avoir sa peau. C&#8217;est pratiquement fait. C&#8217;est la revanche de l&#8217;analphabétisme et de la barbarie sur ce qui restait de civilisation et de culture. Avec la mise en place, parfaitement huilée, des procès qui accompagnent ceux qui (ce sont les derniers) lisent <em>vraiment</em>. Lisent <em>véritablement</em>. Le numérique (livre, mais disque aussi, mais film) aussi a déclenché une maladie neuve, un mal inédit :  « l&#8217;intégralite ». <em>L&#8217;intégralite</em> est une maladie qui consiste à vouloir posséder l&#8217;intégralité de quelque chose dans le seul but de sa possession. On télécharge les œuvres complètes de Balzac, de Proust, de Tolstoï, etc., mais c&#8217;est dans l&#8217;unique intention de les faire taire une bonne fois pour toutes, comme si le simple fait de les télécharger nous les faisait lire et digérer à la vitesse même de ce téléchargement. Implicitement, on demande à la lecture d&#8217;avoir lieu autrement, à notre insu, par l&#8217;illusion qu&#8217;on aura, par la magie numérique, de s&#8217;y adonner plus tard, demain, un autre jour, <em>n&#8217;importe quel jour pourvu que ce ne soit pas aujourd&#8217;hui</em>.</p>
<p style="text-align: justify"><a rel="attachment wp-att-658" href="http://laregledujeu.org/moix/2012/02/07/656/orgie-numerique/ebook_print/"><img class="alignright size-full wp-image-658" style="margin-top: 6px;margin-bottom: 6px" src="http://laregledujeu.org/moix/files/2012/02/ebook_print.jpg" alt="ebook_print" width="204" height="268" /></a>On a remplacé le fait de lire vraiment par l&#8217;illusion de lire un jour : l&#8217;accumulation d&#8217;œuvres téléchargées fonctionne comme un faux mirage : notre lecture n&#8217;aura jamais lieu, elle est fictive, on le sait, mais on se fait croire à soi-même (vraie fausse illusion) qu&#8217;on lui accordera le temps qu&#8217;elle réclame. Téléchargeant des centaines de livres, l&#8217;e-booker, qui n&#8217;est jamais un lecteur mais un simple liseur (c&#8217;est un surfeur, ce n&#8217;est jamais un plongeur) oublie qu&#8217;il ne télécharge pas seulement des livres, mais aussi le temps qu&#8217;il lui faudra (qu&#8217;il lui faudrait) pour les lire. Seul un non lecteur, seul un faux lecteur, seul un pseudo lecteur peur rêver d&#8217;avoir à portée de main des millions d&#8217;ouvrages à lire : l&#8217;intégralité remplace l&#8217;avoir par l&#8217;être. Le but du jeu est d&#8217;enterrer à jamais les œuvres par le seul fait de les posséder toutes. Posséder tout Balzac revient à obtenir la permission de ne jamais avoir à en lire une ligne. L&#8217;e-booker s&#8217;achète du fantasme, s&#8217;offre du mensonge, loue de la sensation. C&#8217;est le nouveau bourgeois : on possède tout sans connaître rien. L&#8217;e-booker, en ce sens, est un salaud. Il baigne et barbote dans une boue cultureuse, ébahi par sa propre puissance nulle. Orgie numérique oblige.</p>
<p style="text-align: justify"><a rel="attachment wp-att-659" href="http://laregledujeu.org/moix/2012/02/07/656/orgie-numerique/vieira-da-silva-la-bibliotheque-en-feu/"><img class="alignleft size-full wp-image-659" style="margin-top: 6px;margin-bottom: 6px" src="http://laregledujeu.org/moix/files/2012/02/Vieira-da-Silva-La-Bibliotheque-en-feu.jpg" alt="Vieira-da-Silva-La-Bibliotheque-en-feu" width="251" height="234" /></a>Un véritable amoureux de la littérature préférera ne posséder qu&#8217;un seul livre (<em>Ulysse </em>? <em>La Recherche</em> ? <em>L’Iliade</em> ? ) et le relire en boucle toute sa vie. Le lecteur est supérieur au liseur parce qu&#8217;à la quantité qui ne veut plus rien dire, il préfère la qualité qui veut dire quelque chose. Les lecteurs numériques, c&#8217;est-à-dire les liseurs, sont des morts glacés, des cuistres et des bourgeois. Ce sont des hommes d&#8217;amoncellement et de stockage, de ceux qui gardent et entassent ce qui est gratuit. Ce sont des radins. Ce sont des petits. Ils sont dans leur librairie comme dans un harem : accès à tout, tout le temps. L&#8217;écoeurement pourrait guetter : mais non. Ils ne liront pas plus demain qu&#8217;ils ne lisaient hier : ils se font simplement davantage croire à eux-mêmes qu&#8217;ils deviendront demain les lecteurs qu&#8217;ils ne furent jamais. Lire, c&#8217;est s&#8217;absorber dans une œuvre et une seule, ce n&#8217;est pas, ce ne sera jamais, se dissiper dans toutes. Quant au sacro-saint argument du « c&#8217;est pratique », je le récuse comme la dernière des choses vulgaires, grossières, pornographiques. Car cela laisse plus de place pour quoi ? Pour la console de jeu ? Les fringues ? Les produits de beauté ? Les lunettes de soleil ? Les ustensiles de la frime ? Combien de livres comptez-vous lire quand vous partez en voyage ? 1 234 ? Cessons la rigolade : vous n&#8217;en lisez que deux (mettons : trois) dans une année, et encore : en les frôlant, en surfant dessus.</p>
<p style="text-align: justify">L&#8217;e-booker veut la mort du livre, et il l&#8217;aura. Le livre l&#8217;a trop humilié, l&#8217;a trop dominé, l&#8217;a trop remis à sa place. Sur une tablette, le livre fait moins le malin, et avec lui le texte, qui doit se faire une place parmi les liens, l&#8217;hypertextualité permanente et les dessins animés. Bien joué, les gars. A ceci près que vous êtes des morts qui jouent aux vivants.</p>


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		<title>Apologie de l&#8217;e-todafé</title>
		<link>http://laregledujeu.org/moix/2012/02/02/649/apologie-de-le-todafe/</link>
		<comments>http://laregledujeu.org/moix/2012/02/02/649/apologie-de-le-todafe/#comments</comments>
		<pubDate>Thu, 02 Feb 2012 09:52:28 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Redaction La Règle du Jeu</dc:creator>
				<category><![CDATA[Selon Moix]]></category>
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		<category><![CDATA[Tablette]]></category>

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		<description><![CDATA[Brûlons les e-books. Organisons des e-todafés.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="margin-bottom: 0cm;text-align: justify"><a rel="attachment wp-att-654" href="http://laregledujeu.org/moix/2012/02/02/649/apologie-de-le-todafe/etodafe/"><img class="alignleft size-full wp-image-654" src="http://laregledujeu.org/moix/files/2012/02/etodafe.jpg" alt="e-todafé" width="329" height="360" /></a>Brûlons les e-books. Organisons des e-todafés. Il se passe quelque chose, ces temps-ci, qui démontre la confusion intellectuelle de l&#8217;époque. On veut, à toutes forces, à tout prix (c&#8217;est-à-dire « modique ») nous faire acheter des tablettes numériques au prétexte qu&#8217;elles sont révolutionnaires, pratiques, faciles, j&#8217;en passe. Qu&#8217;on nous en vante les qualités paraît normal. Ce qui est plus troublant, c&#8217;est qu&#8217;un des arguments de vente soit quantitatif : un e-book contiendrait, contiendra, contient des millions d&#8217;ouvrages. La belle affaire. On ne mesure pas une civilisation à sa capacité de stockage. Mais, bien au contraire, à sa capacité de pouvoir se soulager de son propre sang, à sa capacité de pouvoir s&#8217;alléger de ses propres stocks, de ses milliards de milliards de références. Une société qui va bien n&#8217;est pas une société dans laquelle tout est gardé, sauvegardé, accumulé, stocké, répertorié, emmagasiné. Il s&#8217;agit, pour avancer, de se délester du poids des documents, des monuments, des volumes. Les œuvres, comme les êtres vivants (mais une œuvre est un être vivant) doivent avoir un destin, c&#8217;est-à-dire une naissance, une vie et une mort. Leur itinéraire doit avoir un début, un milieu et une fin. Cet infini stockage, cette sauvegarde universelle et absolue, ce sauvetage permanent, cet archivage fou n&#8217;a aucun sens, si ce n&#8217;est souligner la maladie historiciste, historicisante, qui gangrène le monde moderne.</p>
<p style="margin-bottom: 0cm;text-align: justify">Ce qui compte, c&#8217;est la diffusion de la parole. Cette parole est plus forte que la plupart des ouvrages, qui par ailleurs ne la diffusent pas. Un livre contenant une parole, transmettant une parole, autrement dit un livre qui pense, parviendra toujours à se faire connaître, à persévérer dans l&#8217;éternité, à se frayer un passage dans le temps, à se hisser jusqu&#8217;à la postérité, qui transmettra à la postérité suivante, et ainsi de suite. Que des ouvrages, dans cette diffusion de l&#8217;essentiel, de la parole qui dit, de la parole poétique (celle qui pense), restent en rade est inévitable ; est, à vrai dire, heureux. N&#8217;aggravons pas l&#8217;état des stocks. N&#8217;encombrons pas les mémoires, ni la mémoire. Nous vivons dans la fiction suivante : « ces archives serviront un jour ». Sauf que les historiens n&#8217;ont pas à prendre le pouvoir : pour respectable que soit leur science, elle n&#8217;est qu&#8217;une science.</p>
<p style="margin-bottom: 0cm;text-align: justify">La science, hélas, n&#8217;accompagne pas l&#8217;éclosion de la parole, du dire, de la pensée. La pensée est ailleurs. L&#8217;histoire, avec sa manie de l&#8217;empilement, de la capitalisation des données, de l&#8217;obèse accumulation des détails et du moindre fait, participe d&#8217;une saturation universelle que rien, jamais, ne revient mettre en cause hormis, puisque ce temps viendra, la mort de la civilisation qui l&#8217;abrite et dont on ne doute pas que, telle la grenouille de La Fontaine, elle finira par exploser d&#8217;indigestion.</p>
<p style="margin-bottom: 0cm;text-align: justify"><a rel="attachment wp-att-651" href="http://laregledujeu.org/moix/2012/02/02/649/apologie-de-le-todafe/1221-the-e-book-e-reader-future-reading-3_full_600/"><img class="alignright size-full wp-image-651" src="http://laregledujeu.org/moix/files/2012/02/1221-The-e-book-e-reader-future-reading-3_full_600.jpg" alt="The-e-book-e-reader-future-reading" width="360" height="240" /></a>Internet, soi-disant, le numérique, soi-disant, incarne la fluidité absolue, la légèreté suprême : on est dans le liquide, dans l&#8217;aérien ; eau et plume. Tout circule, tout slalome, tout se faufile. Rien, en vérité, n&#8217;est plus faux : jamais quantité d&#8217;information ne fut plus importante, plus imposante, jamais les individus n&#8217;ont été, depuis la création du monde, affublés  d&#8217;une masse de renseignements aussi énorme, aussi gigantesque, aussi ineffaçables, sur eux-mêmes. Internet recueille sur votre compte des mégatonnes de données que rien jamais ne vient gommer, alléger, filtrer, nettoyer, astiquer, aérer, épurer, nettoyer. On actualise, mais les strates restent, empilées comme des assiettes. Chacun devient son propre pachyderme. Se déplace avec ses montagnes de mots, de descriptions, de jugements. Quant au moindre événement, il est source de millions d&#8217;avis, d&#8217;analyses, de commentaires, de descriptions, de témoignages, de récits, de négations, d&#8217;affirmations, sous lesquels c&#8217;est la réalité elle-même qui semble crouler, et la vérité s&#8217;effacer.</p>
<p style="margin-bottom: 0cm;text-align: justify">La véritable révolution serait, non pas de pouvoir amasser, emmagasiner des centaines de milliers d&#8217;ouvrages sur une tablette lumineuse, mais au contraire d&#8217;accepter, sans pleurnicher, que les livres meurent, que seuls quelques uns subsistent, sans obéir à d&#8217;autre logique que leur propre mystère et que leur seul pouvoir immanent, contre lesquels personne ne peut rien. Ce n&#8217;est pas nous qui faisons qu&#8217;une œuvre perdure : c&#8217;est l’œuvre elle-même. Elle brave le temps, nargue les modes, et nous traverse, et nous transperce : elle est parole, cette œuvre. Fluide, le net ? Rien n&#8217;est plus encombrant. Rien n&#8217;est plus massif. Rien n&#8217;est plus mastoc. Rien n&#8217;est plus roc. Rien n&#8217;est plus amoncellement. Rien n&#8217;est plus gros monument. Rien de plus granitique que le Web.</p>
<p style="margin-bottom: 0cm;text-align: justify">Seulement, le gogo, satisfait d&#8217;avoir tout à portée de main à tout moment, vit dans la fiction que ce tout lui parle, et qu&#8217;il parle à ce tout. Ce tout, qui n&#8217;est qu&#8217;effleuré, est une matière qui, comme tout ce qui est granit et pierre, se refuse, se tait, reste close, à la manière des tombeaux. L&#8217;accessibilité aux réservoirs galactiques de la connaissance humaine interdit tout accès à la simplicité de la parole. L&#8217;e-lecteur fait face à une tour de ciment remplie de livres qu&#8217;il ne lira que fantasmagoriquement, qu&#8217;hypothétiquement, que virtuellement.</p>
<p style="margin-bottom: 0cm;text-align: justify"><a rel="attachment wp-att-652" href="http://laregledujeu.org/moix/2012/02/02/649/apologie-de-le-todafe/1221-the-e-book-e-reader-future-reading-1_full_600/"><img class="alignleft size-full wp-image-652" src="http://laregledujeu.org/moix/files/2012/02/1221-The-e-book-e-reader-future-reading-1_full_600.jpg" alt="1221-The-e-book-e-reader-future-reading-1_full_600" width="420" height="280" /></a>Qu&#8217;on ne vienne pas, surtout, nous vanter les fabuleuses possibilités de l&#8217;intertextualité, cette joyeuse trouvaille qui permet au texte de s&#8217;échapper à lui-même, de glisser sous lui comme s&#8217;il était son propre savon. D&#8217;un instant à l&#8217;autre, le texte se transforme en autre chose que lui-même, il s&#8217;évade de son propos, il échappe à son contexte pour aller courir ailleurs, il s&#8217;arrache à sa pensée pour penser autre chose qui ne pensera d&#8217;ailleurs pas : un dessin, une photo, une illustration, un film, une « explication ». Le hors-texte devient plus important, plus attrayant surtout, que le texte d&#8217;origine. Tout est mis en branle, évidemment, pour que ce que le texte voulait dire ne soit jamais entendu, pour que ce qu&#8217;il fallait vraiment lire ne soit jamais lu. Il s&#8217;agit de couper la parole au texte. De couper la parole du texte. L&#8217;hyper-textualité, ce gadget ignare, signifie la mort de la littérature : l&#8217;e-book est le tombeau de l&#8217;écrivain puisque le texte s&#8217;y envole, s&#8217;y abandonne lui-même, s&#8217;y ennuie avec lui-même.</p>
<p style="margin-bottom: 0cm;text-align: justify"><a rel="attachment wp-att-655" href="http://laregledujeu.org/moix/2012/02/02/649/apologie-de-le-todafe/ebook_skull/"><img class="alignright size-full wp-image-655" src="http://laregledujeu.org/moix/files/2012/02/ebook_skull.jpg" alt="ebook_skull" width="224" height="254" /></a>A peine téléchargé, le roman pense à un autre roman que lui-même, il cherche un prétexte pour s&#8217;ouvrir vers autre chose, vers des horizons plus drôles. Tout est toujours renvoyé à tout, selon un parcours tacite qui irait, pour le dire vite, du plus ennuyeux au plus divertissant. Car c&#8217;est bien de cela qu&#8217;il s&#8217;agit : la littérature doit être quelque chose d&#8217;un peu plus divertissant que la littérature. Pour ce, il faut qu&#8217;elle accepte de s&#8217;abandonner un peu. Le lecteur d&#8217;e-book est heureux de pouvoir, sans cesse, passer à <em>autre chose</em>. Exactement comme il a peur de rester seul avec lui-même, il a la trouille de se retrouver tout seul en face d&#8217;un texte qui n&#8217;offre d&#8217;autre échappatoire, d&#8217;autre échappée que lui-même. Le lecteur, qui ne tient pas en place, a fini par mettre au point un texte qui lui-même ne tient pas en place. Un texte qui s&#8217;extraie de lui-même. Un texte qui démissionne de lui-même. Un texte qui quitte son navire. Un texte qui se vend à l&#8217;ennemi. Un texte collabo qui couche à la première occasion avec le plus petit divertissement venu. Les e-lecteurs ne sont pas des lecteurs : ce sont des liseurs. D&#8217;ailleurs, ils sont équipés d&#8217;une liseuse. Ce n&#8217;est pas simplement le livre qui disparaît avec l&#8217;e-book, c&#8217;est la littérature.</p>
<p style="margin-bottom: 0cm;text-align: justify">Nous sommes entrés dans l&#8217;ère de la lecture liseuse, lisante. On ne lit plus pour s&#8217;évader, mais pour s&#8217;évader de la lecture elle-même. On est passé d&#8217;un lecteur évadé à un lecteur évasif. Il n&#8217;est pas question, ici, de défendre un fétichisme du livre imprimé, avec sa texture, son odeur, sa chair, etc. Je ne suis pas, je n&#8217;ai jamais été bibliophile. Non, je parle d&#8217;autre chose. Les e-lecteurs ne pourront, hélas, comprendre de quoi il retourne. Je parle d&#8217;une chose qui s&#8217;appelle la rareté face à cette autre chose qui s&#8217;appelle la quantité. Je parle de la mémoire et non pas de l&#8217;histoire. Je parle de soulagement et non pas de l&#8217;empilement. Je parle de liberté et non pas de fétichisation. Je parle d&#8217;aération et non pas d&#8217;historification. Je parle de littérature et non pas de modalité de lecture. Je parle de parole et non pas de luna-park littéraire.</p>
<p style="margin-bottom: 0cm;text-align: justify">Tous les satisfaits de la technologie, les petits chantres gais du computing planétaire, fixés béats sur les innovations qui pleuvent et le réclament immédiatement de l&#8217;argent, tous ceux-là, manipulés par la ruse de la raison commerciale, éblouis par la ruse de la raison progressiste (le progrès n&#8217;existe jamais) me lanceront cet anathème (c&#8217;est l&#8217;anathème des sots) : « réactionnaire ». Que répondre à des visionnaires aveugles ?</p>


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		<title>L’Homo-twittus et la question du temps</title>
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		<pubDate>Thu, 26 Jan 2012 10:00:35 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Redaction La Règle du Jeu</dc:creator>
				<category><![CDATA[Selon Moix]]></category>
		<category><![CDATA[Facebook]]></category>
		<category><![CDATA[Réseaux sociaux]]></category>
		<category><![CDATA[Tweet]]></category>
		<category><![CDATA[Twitter]]></category>
		<category><![CDATA[WikiLeaks]]></category>

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		<description><![CDATA[L’homo-twittus n’en finit pas d’être ici et d’y être maintenant. Il se drogue à l’hic et nunc.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-643" href="http://laregledujeu.org/moix/2012/01/26/642/l%e2%80%99homo-twittus-et-la-question-du-temps/twitter-man/"><img class="alignleft size-full wp-image-643" src="http://laregledujeu.org/moix/files/2012/01/twitter-man.JPG" alt="twitter-man" width="400" height="301" /></a></p>
<p style="text-align: justify">Je viens de m’inscrire sur Twitter. Je ne vais pas y rester très longtemps. Une semaine, tout au plus. Je vais retourner à la lecture, cette dimension essentielle du temps, cette déchirure dans l’espace-temps. On ne vit pas dans une accélération du temps, mais dans une exagération du temps. Plus exactement : dans une société de surproduction du temps présent. Twitter, Facebook, Wikileaks, les réseaux sociaux, les messages en temps réel forment un réseau où la simultanéité préside à tout : tout est en direct et, au pire, en différé. Mais le différé n’est pas conçu comme un écoulement : il est appréhendé comme de la simultanéité en retard, comme de l’instant pur qui ne s’est pas <em>présenté</em> à l’heure, comme du présent qui n’a pas fait son travail. La quantité de présent fournie est devenue effroyable. On ignorait que l’instant pouvait contenir autant de présent. Auparavant (il y a cinq ans, cette préhistoire) le présent était simplement vécu. Aujourd’hui, il est commenté et relayé. C’est-à-dire que chacun relaie les commentaires de tous, et que tous commentent les relais de chacun. Le présent s’emballe et ne s’arrête jamais. Ni pour se tourner vers le passé ni, par conséquent, pour se tourner vers l’avenir. On fournit du présent destiné à rester du présent. Du présent à faible teneur mémorielle et à maigre capacité anticipatrice. Oui, on produit trop de présent ; on le remplit de plus qu’il n’en peut contenir, sauf à s’effacer à chaque seconde, sauf à nettoyer perpétuellement cette mémoire qu’il ne peut plus transmettre puisqu’il est bondé, puisqu’il est saturé. Nous sommes dans l’ère du présent au cube, du présent élevé à la puissance dix, élevé, ce qui est pire, à la puissance de lui-même. Nous entrons dans une époque, irréversible, de présent exponentiel et tautologique. Le présent, qui ne dépend que de lui-même, n’est assis que sur son seul magistère, se soulage incessamment, de ce qui l’alourdit ; le passé n’est que sujet de dérision.</p>
<div id="attachment_645" class="wp-caption alignright" style="width: 346px"><a rel="attachment wp-att-645" href="http://laregledujeu.org/moix/2012/01/26/642/l%e2%80%99homo-twittus-et-la-question-du-temps/jesus-facebook/"><img class="size-full wp-image-645 " src="http://laregledujeu.org/moix/files/2012/01/Jesus-Facebook.jpg" alt="Le compte Facebook de Jesus" width="336" height="336" /></a><p class="wp-caption-text">Le compte Facebook de Jesus</p></div>
<p style="text-align: justify">On ignorait que le présent possédait autant d’extensibilité, qu’il était aussi élastique. Avec ce présent, le futur n’existe jamais. Plus grave : l’avenir ne peut exister. On n’insistera pas ici sur la différence entre le futur et l’avenir : le futur est un contenant, l’avenir un contenu. Mais le présent avale tout : il se succède à lui-même parce qu’à peine achevé il renaît sous la forme tweetée de son propre commentaire, il devient difforme, il part de presque rien pour devenir presque tout. Le présent d’aujourd’hui n’appelle aucun futur ; il se photocopie lui-même, infiniment, comme une cellule malade. Ce n’est pas un présent fait pour passer, mais pour durer, s’allonger. Commentaire de son propre commentaire, seul objet de sa seule science, il n’a que lui comme unique souci, comme sujet unique dont il est par ailleurs le seul objet. C’est un présent qui n’accepte pas de laisser la place à quelque chose d’autre que lui-même. En cela, nous vivons dans un omni-présent. Le passé ne régit plus rien, la tradition s’efface, la mémoire est moquée, elle est bloquée &#8211; notamment par cet ignoble processus de commémoration qui permet au présent de renforcer son autorité, de décupler sa force, d’élargir son emprise, d’augmenter sa géographie, de gagner encore davantage de terrain. Le futur, lui, est perpétuellement relégué dans un ailleurs insituable : il ne semble plus véritablement appartenir au temps. Le futur est devenu une sorte de strapontin, il est mis à l’écart, il n’est plus de l’ordre de « l’après » mais du latéral, du subsidiaire, du marginal. On ne lui permet d’exister que par incidences, on va le chercher lorsqu’éventuellement on en a besoin. Mais, de même que le passé, il ne contente personne. Le passé est tué par la commémoration ; la commémoration est la tombe de la mémoire ; une dalle vient qui la recouvre, d’où on lui demande de ne plus s’échapper. La commémoration est la muselière de la mémoire ; elle demande au passé mémoriel de ne plus s’écouler, d’interrompre sa mobilité, de cesser de slalomer entre l’oubli des siècles ; la commémoration est une stèle. Elle demande au passé mémoriel de devenir un passé strictement historique : clos. Cloué sur une date, ou plutôt cerné par deux dates, comme il en va des existences humaines : date de naissance de l’événement &#8211; date de sa commémoration ; le reste du temps, il est mort. La commémoration entérine la mort du passé. La mémoire permet au passé de se hisser jusqu’au présent et de continuer d’y vivre sa vie. Encore faut-il que la texture du présent lui permette ; encore faut-il que le présent accepte en lui, dans ses tissus, la présence d’un corps étranger. L’homme moderne, l’homo-twittus, ne se projette pas dans autre chose que son propre océan. Il est sa propre archive et sa propre perspective. L’homo-twittus n’en finit pas d’être ici et d’y être maintenant. Il se drogue à l’<em>hic et nunc</em>.</p>
<p style="text-align: justify"><a rel="attachment wp-att-644" href="http://laregledujeu.org/moix/2012/01/26/642/l%e2%80%99homo-twittus-et-la-question-du-temps/facebook-like-tampons/"><img class="size-full wp-image-644 alignleft" src="http://laregledujeu.org/moix/files/2012/01/facebook-like-tampons.jpg" alt="facebook-like-tampons" width="230" height="230" /></a>A cela, il y a plusieurs raisons : d’abord, il s’invente sa propre célébrité ; une célébrité qui n’est plus corrélée à une œuvre, à un savoir-faire, à un avoir-fait, ni même à une promesse d’œuvre, mais une célébrité reposant sur le maximum de présent accumulé : ainsi, on fait provision « d’amis » (en quantités de grossiste) sur Facebook ou bien de « suiveurs » (d’abonnés) sur Twitter comme on fait comptabilité et accumulation de ses miles Air France. D’où une célébrité auto-entretenue par elle seule, par sa propre fiction, une célébrité réalisée au nom de sa singulière virtualité. C’est une célébrité mordeuse de sa propre queue : non seulement je suis célèbre <em>parce que</em> je suis célèbre, mais cette légitimité cesse d’être qualitative pour être quantitative. On empile les fans avant même d’avoir décidé en qualité de quoi on allait satisfaire à cette célébrité. Le résultat, parfaitement absurde, hautement abject, ressemble à un concours de notoriété : n’est pas récompensé celui qui a œuvré, mais le désœuvré qui a amassé. Le dénuement n’a plus cours : il faut se renflouer. Faire des réserves, non d’idées, de pensées, de vie intérieure, mais de vie extérieure suivie ligne à ligne, seconde après seconde, par une ribambelle d’autres sans-œuvres encore plus désœuvrés. Ensuite, il y a cette maladie qui consiste à concevoir l’écriture, non comme le lieu possible d’une parole, non comme le lieu d’une parole possible, mais comme une étendue infinie de bavardage. Le commentaire, habituellement, est censé enrichir ce qui est commenté (c’est-à-dire la vie, ou l’œuvre). Ici, le commentaire appauvrit. Par sa redondance, par sa jactance, par sa perpétuelle dérision, par sa moquerie incessante, il aggrave le cas d’un texte ou d’un vécu originels déjà indigents. Je dis « vécu » mais le vécu, automatiquement, se transforme en écriture. Le vécu n’est plus qu’un prétexte à l’écrit. Mais c’est un écrit sans parole ; c’est un écrit d’où est absente toute forme de poésie : ce n’est pas un écrit qui met le vécu en parole, en pensée, en péril, en question. C’est un écrit caisse-enregistreuse. C’est un compte-rendu, « rendu » étant entendu ici dans son acception vomie. L’écriture devient, même pas une excroissance du vécu, ce qui serait déjà trop demander, mais une sécrétion. Le présent, en perpétuelle indigestion de sa propre matière, se sécrète sous forme dictée, abrégée, textoïsée, twittée : il est en continuelle correspondance avec tous ces reporters du néant simultané qui lui donnent vie en décrivant la leur.</p>
<p style="text-align: justify"><a rel="attachment wp-att-646" href="http://laregledujeu.org/moix/2012/01/26/642/l%e2%80%99homo-twittus-et-la-question-du-temps/facebook/"><img class="alignright size-full wp-image-646" src="http://laregledujeu.org/moix/files/2012/01/facebook.jpg" alt="facebook" width="314" height="309" /></a>Mais, de même que l’avenir est supérieur au futur, l’existence est métaphysiquement supérieure à la vie. Il n’est pas suffisant de vivre pour exister. A cette vie vécue mais non « existée », on adjoint un fichier, comme il est courant lors des envois de courrier électronique : un fichier écrit. Le rien est commenté par rien. Le commentaire et la chose commentée s’entredigèrent dans ce présent qui n’existait pas il y a cinq ans, dans ce présent nouveau, nouvellement inventé, nouvellement proposé aux masses. Quant au présent ancien, on se demande où il est passé. On se demande où il est parti, où il vit, et comment il vit, et de quoi.</p>
<p style="text-align: justify">Il existe, pourtant, enfermé dans quelques-uns. Ces quelques-uns, disait Gide, qui (peut-être, rien n’est moins sûr) sauveront le monde. Il existe dans la lecture, non dans les livres mais dans la lecture. Il est réservé à ceux qui savent se <em>déconnecter</em> du présent tel qu’il est livré actuellement, sous sa forme technologico-divertissante. Il est réservé à quelques élus réfractaires à ce « présent puissance présent », effarant de narcissisme et de tautologie, qui savent et veulent se <em>débrancher</em>. Se <em>dé-brancher</em> : quitter la branche, quitter la branche et ses réseaux infinis de branches qui dessus poussent, milliards de bourgeons par seconde, et bourgeons de ces bourgeons, ramifications de ramifications, réseaux de réseaux, amis d’amis d’amis, fans de fans de fans, abonnés d’abonnés d’abonnés.</p>
<p style="text-align: justify"><a rel="attachment wp-att-647" href="http://laregledujeu.org/moix/2012/01/26/642/l%e2%80%99homo-twittus-et-la-question-du-temps/twitter-gone-too-far/"><img class="alignleft size-full wp-image-647" src="http://laregledujeu.org/moix/files/2012/01/twitter-gone-too-far.JPG" alt="twitter-gone-too-far" width="350" height="225" /></a>La virtualité des amis permet de les stocker dans le temps présent, jusqu’à l’ultime limite de l’incompressibilité. Les vrais amis véritables, ceux de la réalité, ceux de la vraie vie, sont moins nombreux, mais ils prennent davantage de place. Ils créent un encombrement stérique. Les amis virtuels, eux, peuvent se capitaliser, s’amonceler. Ce ne sont pas de vrais amis, ni de faux, mais des amis-réceptacles dans lesquels nous n’avons plus qu’à injecter, comme dans un spectacle où nous serions à la fois le personnage principal et la scène, nos peurs, nos attentes, nos névroses, nos jugements, nos exigences, pire : nos <em>préférences</em>. L’homme d’aujourd’hui, <em>l’homo-twittus</em>, est guidé par la préférence ; il livre les siennes, attend de vérifier celle des autres. On se renifle par préférence interposée.</p>
<p style="text-align: justify">Nous sommes dans un présent fait de crêtes innombrables, un présent qui rebondit sur lui-même à l’infini, incapable de passer au futur, encore moins à l’avenir : c’est, par conséquent, un présent incapable de s’émanciper de lui-même, un présent incapable de grandir, un présent qui refuse de vieillir, ne serait-ce que d’une seconde, d’une fraction de cette même seconde. Un présent sans passé, un présent qui refuse de se livrer au futur, c’est là la définition d’un présent infantile, et même d’un présent enfantin : d’un présent qui fait l’enfant, d’un présent-enfant. Tracer son propre présent dans le présent modifié, dans le présent atrophié, dans le présent modernisé, c’est continuer (avec des amis humains de chair et d’os) à vouloir, coûte que coûte, être adulte dans une société qui ne l’est pas, qui empêche qu’on le soit. Infantilisation par le jeu, les consoles de jeu, les dessins animés pour adultes, le téléphone portable gadgétisé à la <em>Pif</em>. Tout tourne au jeu, au maniement ludique, à la fonction récréative. Il s’agit de se distraire. Et de distraire l’homme pour évacuer, en lui, toute possibilité de penser en adulte, de créer en homme, de se révolter en citoyen. Tout est bâillon, tout est camisole : nul ne s’en rend compte. Il y a un fascisme du divertissement. Un totalitarisme twitterisant qui, engluant l’homme dans un présent génétiquement modifié, sur mesure, à la mesure de la récréation généralisée, l’empêche de se souvenir et de se projeter, de se construire et de se libérer. Vivre l’instant présent comme un aboutissement absolu, comme le seul mode possible d’existence, revient à être toujours déjà mort. Cela, je ne pouvais pas le dire en 140 signes.</p>


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		<title>Mort et vie des bibliothèques</title>
		<link>http://laregledujeu.org/moix/2012/01/24/631/mort-et-vie-des-bibliotheques/</link>
		<comments>http://laregledujeu.org/moix/2012/01/24/631/mort-et-vie-des-bibliotheques/#comments</comments>
		<pubDate>Tue, 24 Jan 2012 07:48:47 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Redaction La Règle du Jeu</dc:creator>
				<category><![CDATA[Selon Moix]]></category>
		<category><![CDATA[Astolabe]]></category>
		<category><![CDATA[bibliothèque]]></category>
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		<category><![CDATA[Pascale Krémer]]></category>

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		<description><![CDATA[A l'heure du livre numérique, je viens de me faire construire une bibliothèque.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div id="attachment_632" class="wp-caption alignleft" style="width: 233px"><a rel="attachment wp-att-632" href="http://laregledujeu.org/moix/2012/01/24/631/mort-et-vie-des-bibliotheques/arcimboldo/"><img class="size-full wp-image-632  " src="http://laregledujeu.org/moix/files/2012/01/arcimboldo.jpg" alt="Le bibliothécaire par Giuseppe Arcimboldo" width="223" height="315" /></a><p class="wp-caption-text">Le bibliothécaire par Giuseppe Arcimboldo</p></div>
<p style="text-align: justify">Je suis en train de lire un excellent, un remarquable article publié dans <em>Le Monde</em>, celui d&#8217;aujourd&#8217;hui, de maintenant, et daté du samedi 21 janvier 2012&#8230;  Un excellent, un remarquable article de Pascale Krémer intitulé « Ma médiathèque mute » . Nous sommes arrivés à quai : le voyage est terminé. Les bibliothèques, ça y est, cette fois ça y est, sont condamnées. Elles sont transformées, révolution numérique oblige, en lieux morts où des écrans plats attendent l&#8217;internaute. J&#8217;aimerais revenir sur quelques points – et témoignages – mis en lumière par Pascale Krémer.</p>
<p style="text-align: justify">Nous apprenons, tout d&#8217;abord, à la lecture de l&#8217;article, que la bibliothèque de Melun n&#8217;est pas une bibliothèque. La bibliothèque de Melun, comme toutes les bibliothèques versées à la mode des années 90, est une médiathèque. (Son nom ? « L&#8217;Astrolabe ». Vous avez bien lu. Ne vous suicidez pas immédiatement. Attendez. Ce n&#8217;est pas terminé.) C&#8217;est là, dès les années 90, que nous aurions dû tiquer. Le ver était déjà dans le fruit. Observez bien le tour de passe-passe. Une bibliothèque, cela vient du mot grec  <em>biblion </em>, le livre. C&#8217;est, étymologiquement, le lieu où se trouvent les livres. C&#8217;est, plus exactement, l&#8217;endroit où les livres sont conservés, déposés : <em>thèké</em>, c&#8217;est le coffre. « Bibliothèque » : lieu de conservation des livres, lieu de conservation du livre. C&#8217;est pour cette raison qu&#8217;il y a, du moins qu&#8217;il y avait, dans ces lieux de conservation du livre, des conservateurs. On était conservateur de telle bibliothèque. Georges Bataille était conservateur, par exemple, de la bibliothèque d&#8217;Orléans. Et puis le livre, doucement, a été occulté : il a été évincé au profit de quelque chose d&#8217;apparence plus large que lui, mais qui en réalité est plus restrictif. De quelque chose qui semble plus général, mais qui est atrophiant : le média. Le média, c&#8217;est ce qui se veut plus universel que le livre puisque, naïvement, avec lui, le livre semble non seulement se surpasser, mais être dépassé : il est élargi. Mais élargi en apparence, seulement. En réalité il est rétréci.</p>
<p style="text-align: justify">
<div id="attachment_633" class="wp-caption alignright" style="width: 347px"><a rel="attachment wp-att-633" href="http://laregledujeu.org/moix/2012/01/24/631/mort-et-vie-des-bibliotheques/biblio_dublin/"><img class="size-full wp-image-633 " src="http://laregledujeu.org/moix/files/2012/01/biblio_dublin.jpg" alt="Trinity College Dublin" width="337" height="253" /></a><p class="wp-caption-text">Trinity College Dublin</p></div>
<p style="text-align: justify">Un média est un moyen. Un livre est une fin. Cela fait une grande différence. La bibliothèque est un lieu de conservation d&#8217;un objet, le livre, qui n&#8217;est pas un simple support. Ce n&#8217;est pas le livre, le support. Le livre est le lieu où habite cet art qu&#8217;on nomme la littérature. Non, je veux le répéter encore : ce n&#8217;est pas le livre, le support. Le support, en l’occurrence, c&#8217;est la bibliothèque elle-même, la bibliothèque tout entière. Dans le cas de la bibliothèque, c&#8217;est la bibliothèque le média. C&#8217;est la bibliothèque le support. Car la bibliothèque, elle, est un moyen. Un moyen de conservation, et de diffusion, de distribution, de transmission. C&#8217;est pourquoi le mot de « médiathèque », très logiquement, pourrait désigner « l&#8217;ensemble de toutes les bibliothèques ». La bibliothèque est un média, un moyen. Elle a pour rôle d&#8217;assurer la diffusion d&#8217;un être qui, comme tous les êtres, ne saurait être envisagé que comme une fin et seulement comme une fin. Cette fin, c&#8217;est le livre. Le livre, non pas considéré sous son aspect d&#8217;objet bibliophilique, bien entendu, non pas considéré sous son aspect objectal esthétique ou selon qu&#8217;il possède une valeur marchande en tant que volume rare, particulier (tel un incunable). Non pas le livre, autrement dit, jugé comme contenant, mais comme contenu. Car le livre contient une œuvre. Le contenu du livre – et c&#8217;est pourquoi les livres de cuisine, de bricolage ou de bien-être n&#8217;ont à mon avis strictement rien à faire dans les bibliothèques – a à voir avec l&#8217;art, c&#8217;est une œuvre. Une œuvre n&#8217;est jamais un moyen. Une œuvre est livrée dans une gratuité pure : elle n&#8217;a ni à enseigner, ni à dicter, ni à démontrer quoi que ce soit. Et si elle a quelque chose à transmettre, ce qui est un autre débat et qui nous emmènerait trop loin, ce ne sont certainement pas des « connaissances ». On ne lit pas <em>Le Père Goriot</em> pour se cultiver, améliorer son orthographe ou acquérir des connaissances en grammaire. On ne lit pas Proust pour « s&#8217;y connaître en littérature ». L’œuvre n&#8217;a qu&#8217;une fin, et c&#8217;est elle-même.</p>
<p style="text-align: justify">
<div id="attachment_634" class="wp-caption alignleft" style="width: 310px"><a rel="attachment wp-att-634" href="http://laregledujeu.org/moix/2012/01/24/631/mort-et-vie-des-bibliotheques/mediatheque-quai_lightbox/"><img class="size-full wp-image-634 " src="http://laregledujeu.org/moix/files/2012/01/Mediatheque-Quai_lightbox.jpg" alt="Médiathèque Astrolabe de Melun" width="300" height="118" /></a><p class="wp-caption-text">Médiathèque Astrolabe de Melun</p></div>
<p style="text-align: justify">Quand je dis que le livre est une fin et non un moyen, ou que l&#8217;art est une fin et non un moyen, je ne dis pas que cette fin soit limitée, circonscrite, réductible au livre, à l&#8217;art. Il y a une transcendance de l’œuvre. L&#8217;art pour l&#8217;art, c&#8217;est l’œuvre qui se vise elle-même comme œuvre, qui couronne elle-même l’œuvre en elle, son aboutissement d’œuvre, son résultat d’œuvre, son aboutissement d’œuvre, son parachèvement. Sa grandeur et sa fierté d’œuvre aboutie, finie, fermée, close, parfaite. Conclue. Il en va ainsi des œuvres mineures, ou ratées. Car l’œuvre – littéraire, restons-en là pour aujourd&#8217;hui, c&#8217;est bien assez – réussie, l’œuvre majeure, le chef-d’œuvre, si vous voulez, ou du moins la véritable littérature, c&#8217;est celle qui, une fois le livre achevé, s&#8217;ouvre à la transcendance. Quand il y a littérature, le roman est toujours plus grand que lui-même. Il se dépasse lui-même. Il s&#8217;élève au-dessus de lui-même, en lévitation. Il dit plus qu&#8217;il ne dit – peu importe que cela soit, ou non, à son insu. Le livre, alors, est un contenu qui dit. Qui délivre une parole. L&#8217;art pour l&#8217;art ne délivre aucune parole. C&#8217;est du texte, c&#8217;est de l&#8217;écrit, c&#8217;est imprimé, c&#8217;est bavard, ça parle, ça « raconte », ça « narre », mais ça ne <em>dit </em>pas. Ça ne <em>dit</em> rien. Là où il y a livre, là où, dans le livre où elle habite, il y a littérature, il y a une parole qui se dégage, qui naît, qui se déclenche, qui s&#8217;élève. On « voit une voix », comme dans <em>Shemot</em>. L’œuvre d&#8217;art littéraire n&#8217;est donc pas tant une parole « écrite » que l&#8217;écriture d&#8217;une parole, avec sa mobilité, sa volatilité, sa liberté, sa possibilité de s&#8217;arracher à la littéralité du texte et du contexte. Le livre est une fin parce qu&#8217;il abrite une parole. Une parole qui ira se mélanger à celle de ses prédécesseurs, faire chorus avec celle de ses successeurs.</p>
<p style="text-align: justify">
<div id="attachment_636" class="wp-caption alignright" style="width: 310px"><a rel="attachment wp-att-636" href="http://laregledujeu.org/moix/2012/01/24/631/mort-et-vie-des-bibliotheques/van-gogh-03/"><img class="size-medium wp-image-636" src="http://laregledujeu.org/moix/files/2012/01/van-gogh-03-300x223.jpg" alt="Les livres jaunes par Vincent Van Gogh" width="300" height="223" /></a><p class="wp-caption-text">Les livres jaunes par Vincent Van Gogh</p></div>
<p style="text-align: justify">La littérature <em>libère</em> cette parole. Le livre la renferme. Mais pas au sens où il est un objet lourd et carré qui ressemble à une brique, un tombeau, un caveau, un coffre-fort&#8230;. Le livre, avec ses pages, accueille la littérature, il est sa terre d&#8217;accueil : il permet à la parole, du moins pour un temps, non de se figer, mais de se poser. Le livre est à la fois une piste d’atterrissage et de décollage. J&#8217;insiste sur cette notion de livre car il n&#8217;est pas  un simple support. Oublions son côté « collection », oublions sa rareté, son prix, son allure, son aspect – poche, édition de luxe, Pléiade, collection Blanche, etc. – : ce qui m&#8217;intéresse c&#8217;est son volume. La notion de page. De page que l&#8217;on tourne et dont on voit, dont on sent et perçoit la quantité : le nombre de pages, devenu invisible en versions numériques où un roman de 121 pages et un roman de 3 456 pages se présentent, sous nos yeux, sous la forme de la seule et unique page que nous sommes en train de lire. Un livre numérique fait toujours une page. Il se résume infatigablement à la page que nous sommes en train de lire. Il est aplati. Or, son volume, la manière dont nous appréhendons son volume, la façon dont nous évoluons dans cette quantité, la façon dont cette quantité nous résiste, la manière avec laquelle nous finissons par la vaincre, ce combat avec l’œuvre si je puis dire, sa résistance, cette lutte avec la matière, la perception que nous avons au fur et à mesure de sa masse, du parcours qu&#8217;il nous reste à faire en elle, font partie intégrante de cette œuvre. La sensation d&#8217;infini, d&#8217;ouverture non bornée, ouverte, jamais close, jamais conclue que propose le livre numérique, tout en rapetassant le livre à une seule page, me dérange, car elle fausse ma vision de la nature de l’œuvre que j&#8217;aborde. Quand je lis Proust, je veux savoir où j&#8217;en suis. Je veux connaître mes coordonnées dans <em>La Recherche du Temps perdu</em>. Je veux pouvoir me situer dans l’œuvre. Quand je lis un livre de 800 pages, je ne lis pas, comme c&#8217;est le cas sur l&#8217;e-book, 800 fois un livre d&#8217;une page. Je pense que les auteurs eux-mêmes sont concernés par cet aspect psychologique de la quantité, du volume de leur œuvre : Joyce n&#8217;a pas écrit 800 fois une page d&#8217;<em>Ulysse</em>, mais une seule fois 800 pages.</p>
<p style="text-align: justify">
<div id="attachment_635" class="wp-caption alignright" style="width: 190px"><a rel="attachment wp-att-635" href="http://laregledujeu.org/moix/2012/01/24/631/mort-et-vie-des-bibliotheques/pascale-kre%cc%81mer-journaliste-au-monde/"><img class="size-full wp-image-635" src="http://laregledujeu.org/moix/files/2012/01/Pascale-Krémer-journaliste-au-Monde.jpg" alt="Pascale Krémer" width="180" height="214" /></a><p class="wp-caption-text">Pascale Krémer</p></div>
<p style="text-align: justify">Le problème est que le mot « livre » a disparu au profit du mot « média » et que le mot « média » implique qu&#8217;il est question d&#8217;information. Autrement dit, que lire de la littérature et lire les journaux, c&#8217;est la même chose, c&#8217;est strictement équivalent. Faulkner et <em>Libé</em>, même combat ! Je me souviens, à Orléans, les gens venaient à la médiathèque, entourés de Pléiades, pour feuilleter <em>La République du Centre</em>. Ils se situaient à quelques centimètres de <em>La République</em> de Platon, mais non : ils étaient plongés dans les rubriques chats écrasés de <em>La République du Centre</em>. Autrement dit, la « médiathèque » n&#8217;était pas un lieu pour les curieux, mais pour les radins. Le lieu du livre, le lieu de conservation du livre est donc devenu dans les années 90 un lieu de circulation de l&#8217;info. Une sorte d&#8217;antenne de l&#8217;AFP. L&#8217;excellente Pascale Krémer, dans son article, cite un sinistre personnage, un certain André-Pierre Syren, dont elle nous dit, dont elle nous apprend qu&#8217;il est à la tête – vous imaginez un peu la tête ! – de « l&#8217;Association des directeurs de bibliothèque des grandes villes »&#8230; Le dit André-Pierre Syren se pose la question suivante : «  A quoi sert une bibliothèque quand l&#8217;information est partout ? » Une tel questionnement fait froid dans le dos. C&#8217;est <em>précisément </em>quand l&#8217;information est partout qu&#8217;on a besoin de bibliothèques ! Rarement je n&#8217;aurai entendu propos plus consternant de bêtise. Le sieur Syren (André-Pierre de son prénom) fait, lui le bibliothécaire en chef, partie de ces gens qui, lorsqu&#8217;on leur demande s&#8217;ils lisent, répondent : « oui, mais surtout des journaux » ! Le livre, en bref, et avec lui la littérature, étaient déjà moribonds dans les médiathèques. Dans ces lieux d&#8217;infos et de « com ». Tout ce qui est écrit se vaut. Heidegger s&#8217;en plaignait déjà. « L&#8217;essentiel et l&#8217;inessentiel, disait-il, sont jetés sur le même plan. » La littérature, et par conséquent le livre, ne sont même pas le contraire de l&#8217;information : ils en sont sa négation. Ils en sont le contre-poison. Mais André-Pierre Machin, lui, veut faire coexister dans un même lieu, veut confondre dans un même concept, veut ranger dans un même tiroir <em>Le Parisien</em> et les œuvres complètes de Plotin. Et ce n&#8217;est pas tout, lisons Pascale Krémer, lisons cette chère Pascale jusqu&#8217;au bout : «  &#8221;Le cœur de l&#8217;activité de la BPI (bibliothèque de Beaubourg), à Paris, sera bientôt de traiter l&#8217;actualité du monde&#8221;, à en croire son directeur, Patrick Bazin. » On voit un peu l&#8217;ampleur des dégâts. L&#8217;actualité du monde, relative, éphémère, anecdotique, toujours déjà périmée, a cent fois plus d&#8217;importance que sa compréhension, que la possibilité d&#8217;en avoir – par la lecture des grands écrivains – une vision. Les bibliothèques sont mortes, et les médiathèques sont devenues aujourd&#8217;hui des lieux où l&#8217;on prête, non plus des livres, mais des liseuses. C&#8217;est-à-dire des machines, de la technologie. On prête une machine qui permet de lire 200 000 livres. Pourquoi ne prêterait-on pas des motos ? Des machines à laver ? Et surtout, on se demande pourquoi continuer à faire accroire que ces lieux ont un sens : pourquoi continuer à matérialiser le lieu même de la dématérialisation ? C&#8217;est absurde.</p>
<p style="text-align: justify">
<div id="attachment_637" class="wp-caption alignleft" style="width: 207px"><a rel="attachment wp-att-637" href="http://laregledujeu.org/moix/2012/01/24/631/mort-et-vie-des-bibliotheques/attachment/16925/"><img class="size-medium wp-image-637  " src="http://laregledujeu.org/moix/files/2012/01/16925-246x300.jpg" alt="Nicolas Georges" width="197" height="240" /></a><p class="wp-caption-text">Nicolas Georges, directeur adjoint du livre et de la lecture au ministère de la culture</p></div>
<p style="text-align: justify">Pascale (Krémer) cite également les propos d&#8217;un dénommé Nicolas Georges, directeur adjoint du livre et de la lecture au ministère de la culture&#8230; Ses propos sont très risibles, mais ils ne font pas rire.  « Il y a, dit-il, un rôle d&#8217;intermédiation avec le monde numérique à développer. Faire de la guidance, aider à se repérer sur Internet, à découvrir des choses intéressantes que la bibliothèque valide. » Notez bien que lui utilise toujours, c&#8217;est cocasse, le terme de « bibliothèque ». Je doute que Georges Bataille, quand il arpentait les couloirs au parquet très ciré de la bibliothèque de la rue Dupanloup, à Orléans, eût compris, eût accepté qu&#8217;on lui demandât de faire de la « guidance » ! On entend bien : de la « guidance ». La bibliothèque, à l&#8217;entendre, est en passe de devenir un lieu où l&#8217;on va apprendre à se servir d&#8217;un media, Internet, dont l&#8217;existence a en particulier assassiné les livres. Mais je vais vous dire une chose : c&#8217;est que si les bibliothèques ont véritablement comme rôle de conserver les livres, alors leur existence, selon cette définition, ne devrait poser aucun problème, au contraire. On devrait en ouvrir de plus en plus, puisque précisément le livre est menacé !</p>
<p style="text-align: justify">A l&#8217;heure où je vous parle, je suis en train de me faire confectionner une grande, très grande bibliothèque, absolument magnifique, dans mon appartement. Je ne puis personnellement lire que des livres non numériques, et personne ne m&#8217;obligera à lire sur une « liseuse ». En outre, le problème est un faux problème. 99% des livres qui me restent à lire, d&#8217;ici ma mort, je les possède déjà. Vous achetez cent Pléiade et vous en avez pour une vie tout entière de lecture ! Le numérique est un faux problème. Quand au poids des livres en voyage, je l&#8217;assume. J&#8217;aime tout dans les livres, à commencer par leur poids. Ils s&#8217;allègent quand ils sont lus. Quand se libère, quand se déploie, par la littérature, leur <em>parole</em>.</p>


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		<title>François Hollande et la désincarnation</title>
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		<pubDate>Thu, 19 Jan 2012 10:36:06 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Redaction La Règle du Jeu</dc:creator>
				<category><![CDATA[Présidentielle-Moix]]></category>
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		<description><![CDATA[Yann Moix inaugure son "carnet de campagne". ]]></description>
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<p><em> </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> </em></p>
<p style="text-align: left"><em> </em></p>
<p style="text-align: left"><em>Tu veux parler politique, cette semaine, paraît-il…</em></p>
<p style="text-align: justify">Exact Bertil, exact ! J’inaugure cette semaine mon « carnet de campagne ». Ce n’est guère glorieux : rien n’est plus critiquable que la politique et les hommes (et les femmes) qui l’incarnent. Ils l’incarnent, mais sont pourtant eux-mêmes, la plupart du temps, désincarnés. C’est-à-dire privés de leurs corps. Non au sens mystique, évidemment, puisqu’ils sont la négation même des mystiques. Mais pourtant, j’observe que les hommes politiques sont dans l’oubli du corps. Là où les mystiques oubliaient le corps par manque de confiance en lui, par peur que la chair ne les trahisse ou surtout ne leur mente, les hommes politiques oublient le leur pour une raison symétriquement opposée : ils l’oublient parce qu’ils ont trop confiance en lui. François Hollande, par exemple, dit qu’il ne s’adonne jamais à la moindre activité sportive : il part du principe que son corps lui fait crédit, il l’oublie parce que son corps est quelque chose d’accessoire, de secondaire, de subsidiaire, d’anecdotique. Mais le mystique prend le temps de se séparer de son corps, cela lui demande parfois une vie, toute la vie. Tandis que François Hollande n’a pas le temps de lui consacrer une seule minute. Le mystique est dilué dans l’éternité dans laquelle il s’agira de retrouver le corps, de reprendre corps, un corps de lumière mais un corps. Le politique n’a de corps qu’instrumental, instrumentalisé : le corps est un moyen de locomotion pour aller d’une ville à une autre, le corps est mis au service, comme un vulgaire employé ou un assistant lambda, d’une ambition ; le corps (politique) est une machine qu’il s’agit de sustenter, de remplir, pour que l’homme qui l’habite (qui s’en sert) puisse escalader les marches du pouvoir. Cet oubli du corps est un mépris par le bas : le corps est utilitaire. L’oubli du corps, chez les mystiques, est un mépris par le haut : il s’agit de dépasser son magistère, de provoquer son autorité, de hisser à son impressionnant niveau d’influence quelque chose qui n’a rien à voir avec lui : l’âme, l’esprit. Les chrétiens ont trouvé l’astuce, et c’est une astuce géniale…</p>
<p style="text-align: left"><em> </em></p>
<p style="text-align: left"><em>Comment ça ? Quelle astuce ? Le Verbe est chair ?</em></p>
<p style="text-align: left">
<p style="text-align: left">
<p style="text-align: justify">
<div id="attachment_626" class="wp-caption alignright" style="width: 244px"><a rel="attachment wp-att-626" href="http://laregledujeu.org/moix/2012/01/19/625/francois-hollande-et-la-desincarnation/rubens/"><img class="size-full wp-image-626  " src="http://laregledujeu.org/moix/files/2012/01/rubens.jpg" alt="Christ sur la croix par Rubens" width="234" height="380" /></a><p class="wp-caption-text">Christ sur la croix par Rubens</p></div>
<p style="text-align: justify">L’incarnation, c’est lorsque que quelque chose ayant trait au divin forme viande, forme chair. Le mystique, par l’imitation du Christ, est certain de rester par la chair au cœur du Logos. Il n’oublie son corps que pour se fondre totalement en lui. Le Saint-Esprit n’est pas une simple invention visant à « souder » le Père et le Fils, mais une intervention digestive par laquelle ce qui est Fils et Chair parvient à l’état de Père et Verbe. Le Saint-Esprit transforme la viande en lumière. Mais son action fonctionne dans l’autre sens : de la lumière vers la carnation. L’incarnation, c’est, pour la lumière, faire son entrée dans la viande. Le mystique se situe au point d’écluse, frappé par le Saint-Esprit, en lequel sa chair de Fils atteint, par un mouvement ascendant le Verbe du Père, et où le Verbe du Père est con-descendant : il y a l’idée de descente aux chairs. Le mystique se situe au lieu de la con-ascendance et de la con-descendance. Il y a un perpétuel mouvement d’aller et retour du corps vers l’âme et de l’âme vers le corps. C’est un mouvement, déclenché par le Souffle, qui va du pondérable vers l’impondérable et de l’impondérable vers le pondérable. Le mystique revient toujours au corps, à la pondérabilité du Fils, puis s’en retourne vers l’impondérabilité du Père. Dieu ne fait pas le poids, c’est au Fils de le faire. Face aux malheurs du monde, de l’Histoire, le Père ne fait pas le poids. Il n’est pas là pour ça. Le poids, c’est le poids de l’Histoire, c’est le poids du corps, c’est le poids du Fils. Vouloir se débarrasser de son corps, pour un mystique, reviendrait à vouloir, non tuer le Père, mais tuer le Fils – or le fils, c’est lui, c’est lui par imitation, c’est lui par com-passion. Le mystique n’étant pas suicidaire, il va prendre corps autrement. Le corps et l’âme sont appelés à se réunifier. A coïncider. Chez le politique, ils se scindent, ne s’unissent jamais plus : Hollande se désincarne en perdant des kilos, il modifie son corps parce que ce corps renvoie une mauvaise image. Un corps gros n’est pas un bon corps électoral. Sa chair n’est pas appelée à devenir Verbe, mais à dissimuler le Verbe au contraire. L’image (le pondérable) n’ira pas se fondre dans la Parole (l’impondérable) : mais elle va la recouvrir. Hollande montre une image neuve de son corps destinée à masquer le discours. Le contenant du corps occulte le contenu de l’esprit. Il n’a rien à dire, donc il montre à voir. Et ce faisant, il objectivise de nouveau son corps : il l’utilise. Il s’en dissocie : son corps n’est pas là pour le trahir, mais pour lui obéir, pour lui obéir au doigt et à l’œil.</p>
<p style="text-align: justify"><em>Il y a quelque chose que je ne comprends pas… Tu dis que le mystique opère des va-et-vient corps-âme, âme-corps, Chair-Verbe, Verbe-Chair, mais en début d’entretien tu dis qu’il cherche à se débarrasser de son corps en lequel il n’aurait pas confiance… C’est un peu contradictoire.</em></p>
<p style="text-align: left">
<p style="text-align: left">
<p style="text-align: justify">
<p style="text-align: justify">
<div id="attachment_629" class="wp-caption alignleft" style="width: 234px"><a rel="attachment wp-att-629" href="http://laregledujeu.org/moix/2012/01/19/625/francois-hollande-et-la-desincarnation/william-blake-l-ancien-des-jours/"><img class="size-full wp-image-629 " src="http://laregledujeu.org/moix/files/2012/01/william-blake-l-ancien-des-jours.jpg" alt="L'ancien des jours par William Blake" width="224" height="320" /></a><p class="wp-caption-text">L&#39;ancien des jours par William Blake</p></div>
<p style="text-align: justify">Oui : « mon Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Pourquoi n’as-tu pas confiance dans le Corps? Dans le corps du Fils. Dans le Corps du Christ. Le premier mouvement est le doute. Le Verbe doute de la Chair. La foi sans le doute, cela n’a aucun sens. C’est un mouvement de balancier. L’esprit peut douter du corps, mais le corps ne peut douter de l’esprit. Le corps demande à l’esprit de ne pas l’abandonner. C’est l’épisode de la Passion. L’esprit éprouve le corps, le Père met le Fils à l’épreuve. Mais il ne l’oublie pas. Il l’abandonne, mais ne l’oublie pas. L’abandon n’est pas l’oubli. C’est même le contraire : en abandonnant, on est certain de ne plus jamais pouvoir oublier. Voyez les femmes qui abandonnent leurs enfants. Chez le politique, le corps est totalement oublié. Pas abandonné : puisqu’on s’en sert. On l’instrumentalise. L’incarnation, c’est l’épreuve de l’abandon du corps par l’esprit, de l’abandon du Fils par le Père. La désincarnation (la politique, donc), c’est l’oubli du corps par l’esprit, c’est l’oubli du Fils par le Père. Reniement de l’Enfance, de l’Enfant-Jésus, du petit enfant, pour devenir adulte, père, père de la nation. Le président de la République peut incarner à son tour (la République, l’autorité) ; mais nullement le candidat, qui est une suite de moyens mis à la disposition d’un but à atteindre, d’une ambition à assouvir. Le candidat est désincarné, il incarne la désincarnation.</p>
<p style="text-align: justify"><em>Donc s’il est élu, il « incarne » ?</em></p>
<p style="text-align: justify">Oui, mais il incarne la modernité. Il incarne du présent. Il incarne le présent. Il s’incarne lui-même, puisqu’il est son propre dieu. Il est un Fils qui se prend pour le Père, il ne met plus rien au-dessus de lui alors qu’il n’a fait que se faufiler entre des obstacles politiques, où aucune transcendance n’est possible. Le politique « se fait tout seul ». Il s’auto-engendre. Il se fait naître tout seul tous les jours. Il a tué le Père, sans savoir qu’il n’en a jamais eu.</p>
<p style="text-align: left"><em>Propos recueillis par Bertil Scali le mercredi  18 janvier 2012.</em></p>


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		<pubDate>Thu, 12 Jan 2012 07:29:43 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Redaction La Règle du Jeu</dc:creator>
				<category><![CDATA[Selon Moix]]></category>
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		<category><![CDATA[Edith Stein]]></category>
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		<description><![CDATA[Yann Moix s'entretenait avec Bertil Scali ce mercredi 11 janvier.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div id="attachment_620" class="wp-caption alignleft" style="width: 250px"><a rel="attachment wp-att-620" href="http://laregledujeu.org/moix/2012/01/12/619/sur-franz-rosenzweig/edith_stein-400x355/"><img class="size-full wp-image-620 " style="margin-top: 9px;margin-bottom: 9px" src="http://laregledujeu.org/moix/files/2012/01/edith_stein-400x355.jpg" alt="Edith Stein" width="240" height="213" /></a><p class="wp-caption-text">Edith Stein</p></div>
<p><em>Yann, bonjour…</em></p>
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY">
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY">Bonjour Bertil…</p>
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY">
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY">
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY"><em>Nous en étions restés la semaine dernière à Edith Stein… Au fait de savoir trouver sa place dans le monde… A l’athéisme…</em></p>
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY">
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY">Oui. J’ai à ce propos reçu un mail très sympathique de Stéphane Zagdanski. Je profite d’ailleurs de cet entretien, cher Bertil, pour lui présenter publiquement des excuses. En effet, il y a quelques années, je l’avais malmené dans un article paru dans <em>Elle</em>, puis remalmené dans une revue. Franchement, je le regrette. Je n’aurais pas dû. Se faire des ennemis, bon, pourquoi pas – et c’est sans doute même vital. Mais se faire des ennemis qui pourraient, qui devraient être des amis, c’est idiot. Les raisons de ces attaques sont un peu confuses aujourd’hui : disons qu’une tierce personne, par ailleurs écrivain hystérique et mineur, avait jeté pas mal d’huile sur le feu. Je ne suis pas juif, mais dans le judaïsme, la médisance est un des péchés les plus graves. Heureusement, le pardon est quelque chose d’essentiel dans ce même judaïsme, et peut-être Stéphane me pardonnera-t-il un jour. Je considère que quelqu’un qui s’intéresse autant à Gombrowicz et aux aphorismes de Kafka ne peut que (re)devenir mon ami. Par ailleurs, Zagdanski est très proche je crois de quelques jeunes auteurs de chez Sollers, eux aussi férus de littérature, comme notamment Valentin Retz et Jean-Philippe Rossignol, qui sont à mon avis en train d’ébaucher des œuvres importantes. Bon, mais nous n’allons pas passer tout cet entretien dans les excuses et les compliments, n’est-ce pas ?</p>
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY">
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY">
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY"><em>Non, ce n’est pas le genre de la maison… Quel est ce gros livre que tu caches là</em> ?</p>
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY">
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY">
<p style="text-align: justify">
<div id="attachment_623" class="wp-caption alignright" style="width: 288px"><a rel="attachment wp-att-623" href="http://laregledujeu.org/moix/2012/01/12/619/sur-franz-rosenzweig/franz/"><img class="size-full wp-image-623  " style="margin-top: 9px;margin-bottom: 9px" src="http://laregledujeu.org/moix/files/2012/01/franz.jpg" alt="Franz Rosenzweig" width="278" height="170" /></a><p class="wp-caption-text">Franz Rosenzweig</p></div>
<p style="text-align: justify">Oh, je ne cache rien. Je n’ai rien à cacher. Seulement, je déteste, par pudeur, que les gens sachent, dans la rue, dans les cafés ou dans le métro, dans le bus, quel livre je suis en train de lire. Je trouve que cela fait un peu cuistre. D’une certaine manière, je suis gêné qu’on sache avec quel ouvrage je partage, à un instant « t », mon intimité. Il s’agit là, pour répondre à ta question, de <em>L’Etoile de la Rédemption</em>, de Franz Rosenzweig. Un livre majeur, accessible en français depuis seulement trente ans – ça fera trente ans pile cette année – et qui pose la question (juive) du Retour. Edith Stein se convertit au christianisme. Mais on peut voir dans sa mort, dans son choix de mort, dans son vœu de mourir auprès des siens, avec les siens, et d’une certaine façon pour les siens, à Auschwitz – je précise qu’elle avait eu l’opportunité de s’échapper – une manière de Retour <em>in extremis</em>. Mais ce que je dis là n’est pas tout à fait satisfaisant : car son Retour est aussi Mystère. Et si le Retour est juif, le Mystère est chrétien. Je dirai donc qu’Edith Stein est redevenue juive par le christianisme. Et qu’elle est redevenue juive à la condition d’être aussi chrétienne. Elle ne s’est pas déchristianisée à la dernière minute : mais elle est morte chrétienne ET juive. Ce qui pose un problème quasiment insondable.</p>
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY">
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY">
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY"><em>Rosenzweig, lui, s’est arrêté au seuil de l’Eglise ? Il a tout arrêté au dernier moment pour rester finalement juif ?</em></p>
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY">
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY">Exactement. A la base, Rosenzweig avait été très impressionné par la personnalité d’un de ses amis, d’origine juive, converti au christianisme.</p>
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY">
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY">
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY"><em>Rosenstock… Converti au protestantisme… C’est bien ça ?</em></p>
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY">
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY">
<p style="text-align: justify">
<div id="attachment_621" class="wp-caption alignleft" style="width: 210px"><a rel="attachment wp-att-621" href="http://laregledujeu.org/moix/2012/01/12/619/sur-franz-rosenzweig/eugen-9/"><img class="size-full wp-image-621  " style="margin-top: 9px;margin-bottom: 9px" src="http://laregledujeu.org/moix/files/2012/01/eugen-9.gif" alt="Eugen Rosenstock" width="200" height="299" /></a><p class="wp-caption-text">Eugen Rosenstock</p></div>
<p style="text-align: justify">Oui. Eugen Rosenstock. Rosenzweig et lui s’étaient rencontrés en 1913 lors d’un congrès. Rosenstock était historien, spécialiste de la Constitution. Par ailleurs, c’était un chrétien total, illuminé au sens rimbaldien du terme. Rosenzweig, esprit rationnel, passa une nuit entière à discuter avec Rosenstock. Cela aurait dû être un dialogue de sourds entre un juif assimilé, loin des obsessions de la question « religieuse » et un servant du Christ. Rosenstock, au petit matin, avait gagné la partie : Rosenzweig fut totalement ébranlé par la foi de son interlocuteur. Cette même foi, cette même force qui, plus tard, viendraient ébranler Edith Stein quand elle se trouva en face de la veuve de son ami converti Reinach : ce qu’elle vit sur le visage de la jeune veuve, ce ne fut pas la terreur, mais une douleur douce, dominée, sereine. Edith Stein et Franz Rosenzweig ont été fortement impressionné, eux les intellectuels par excellence, par cette chose à la fois simple comme bonjour et plus complexe que tout au monde, qui s’appelle la foi. Car cette foi habitait des êtres qui eux-mêmes étaient des intellectuels, des penseurs. Rosenstock ou la veuve Reinach, soudain, ne répondaient pas avec des arguments rationnels : ils répondaient avec leur foi, supérieure à tout, surplombant tout le reste. Rosenzweig et Edith Stein, philosophes, se retrouvent en face de quelque chose de totalement enfantin, de quelque chose d’imperturbable et d’indestructible, et qui plus est ne passe pas par le cerveau.</p>
<p style="margin-bottom: 0cm;text-align: justify">
<p style="margin-bottom: 0cm;text-align: justify">
<p style="margin-bottom: 0cm;text-align: justify"><em>Ah oui mais la semaine dernière, tu m’avais dit qu’Edith était devenue chrétienne par la lecture de sainte Thérèse d’Avila.</em></p>
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY">
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY">
<p style="text-align: justify">
<div id="attachment_622" class="wp-caption alignright" style="width: 310px"><a rel="attachment wp-att-622" href="http://laregledujeu.org/moix/2012/01/12/619/sur-franz-rosenzweig/louis_alexandre_leloir_la_lutte_de_jacob_avec_l_ange_image_retrecie-c47b1/"><img class="size-full wp-image-622 " style="margin-top: 9px;margin-bottom: 9px" src="http://laregledujeu.org/moix/files/2012/01/louis_alexandre_leloir_la_lutte_de_jacob_avec_l_ange_image_retrecie-c47b1.jpg" alt="La lutte de Jacob avec l'Ange par Alexandre Louis Leloir" width="300" height="224" /></a><p class="wp-caption-text">La lutte de Jacob avec l&#39;Ange par Alexandre Louis Leloir</p></div>
<p style="text-align: justify">C’est vrai. Il n’empêche que le véritable détonateur fut cet épisode que je viens de dire. Nous avons donc Rosenzweig, le philosophe, qui perd le combat, qui perd le match contre Rosenstock, l’homme qui apporte la parole de la Révélation. Celle de la Parole christique, s’entend. S’engage alors une lutte à mort par lettres interposées. Une véritable lutte de Jacob avec l’Ange, où Jacob serait Rosenzweig et où l’Ange serait Rosenstock. On a l’impression que ce que veut Rosenzweig, s’est se « purger » une bonne fois pour toutes du christianisme, de l’hypothèse du christianisme en lui, pour devenir juif. Pour redevenir juif. C’est passionnant : car il y a là une imbrication intime des deux Révélations, la juive et la chrétienne, et c’est par le biais de l’hypothèse, même fictivement entretenue, même virtuellement envisagée, qui permet techniquement le Retour. « Je reste juif » dira Rosenzweig le jour de Kippour, dans une synagogue de Berlin, en 1913 – synagogue que j’ai tenté de retrouver, en face de la Postdamer Platz, mais qui semble avoir été détruite. Il reste ce juif qu’il va lui falloir dès à présent devenir vraiment. Il reste et restera ce juif qu’il n’avait été que de manière « nue », sans l’habit de l’étude. Il va remédier à cela en créant une école d’études juives. La très grande force de Rosenzweig, c’est, une fois qu’il a décidé de rester juif, de ne plus jamais se laisser impressionner par le monde alentour, qui est le monde sécularisé des chrétiens. Ni impressionner, ni intimider, ni influencer. Il renonce ainsi à l’Histoire. A fortiori, à la Raison dans l’Histoire. Il devient l’anti-hégélien par excellence. Cela se sent, avec une grande puissance, dès les toutes premières lignes de <em>L’Etoile de la Rédemption</em>. Quelle est cette civilisation, hurle Rosenzweig, faite de dates et de philosophie, de chronos et de systèmes universels, où la mort est partout présente, partout vainqueur ? Surtout, <em>L’Etoile</em> essaie de sortir le lecteur des ornières d’un simple match de boxe, sans le moindre intérêt philosophique ni théosophique, entre le christianisme et le judaïsme. Le problème n’est pas de savoir si l’un est plus légitime que l’autre, plus « vrai », ou si le second est la continuité logique du premier : ils coexistent, mais ne se rejoignent qu’à l’infini. Ils sont deux points de vue qui peuvent mutuellement se penser, mais qu’on ne peut penser en même temps, dans la même phraséologie. Ils sont deux modes parfaitement incompatibles de saisir le mot « Révélation ». Pour Rosenzweig, l’enjeu est de retrouver la possibilité de regarder, de voir, de saisir, de penser le monde avec des lunettes juives. Or, ce monde est christianisé, ce monde est chrétien. Il ne s’agit pas tant de déchristianiser la réalité, ce qui serait vain, que de regarder judaïquement cette réalité – qui se trouve être chrétienne. Il y a là, si l’on veut, une petite révolution copernicienne qui s’opère. Depuis deux mille ans, le christianisme regardait le judaïsme avec ses lunettes chrétiennes, à présent c’est le judaïsme qui va regarder le christianisme avec ses lunette juives. Et, ce qui est formidable, il va peut-être même, ce judaïsme, se regarder lui-même ! Non plus  avec les lunettes chrétiennes qu’on lui a prêtées, mais avec des lunettes juives ! Rosenzweig propose donc une manière de Retour au carré : un Retour <em>juif</em> au judaïsme.</p>
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY">
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY">
<p style="margin-bottom: 0cm" align="JUSTIFY"><strong>Propos recueillis par Bertil Scali le mercredi 11 janvier 2012.</strong></p>


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		<title>Edith Stein, encore et toujours</title>
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		<pubDate>Thu, 05 Jan 2012 07:20:59 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Redaction La Règle du Jeu</dc:creator>
				<category><![CDATA[Selon Moix]]></category>
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		<category><![CDATA[Yann Moix]]></category>

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		<description><![CDATA[Bertil Scali s'entretient avec Yann Moix.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div id="attachment_617" class="wp-caption alignleft" style="width: 307px"><a rel="attachment wp-att-617" href="http://laregledujeu.org/moix/2012/01/05/616/edith-stein-encore-et-toujours/edith-stein-2/"><img class="size-full wp-image-617    " style="margin-top: 11px;margin-bottom: 0px" src="http://laregledujeu.org/moix/files/2012/01/edith-stein.jpg" alt="Edith Stein" width="297" height="182" /></a><strong> </strong><p class="wp-caption-text">Edith Stein</p></div>
<p><strong><em>Bonjour Yann&#8230;</em></strong></p>
<p style="text-align: justify">Bonjour Bertil&#8230;</p>
<p style="text-align: justify"><strong><em>Les fêtes se sont-elles bien passées ?</em></strong></p>
<p style="text-align: justify">Oui, puisque je ne les ai pas fêtées.</p>
<p style="text-align: justify"><strong><em>Tu ne votes pas, tu ne fêtes pas Noël&#8230; Mon Dieu, quel rebelle !</em></strong></p>
<p style="text-align: justify">N&#8217;est-ce pas ? J&#8217;ai essentiellement nagé, lu et écrit. Je travaille actuellement sur <em>Naissance</em>, mon prochain livre. J&#8217;en suis à un peu plus de la moitié. J&#8217;y aborde la question, comme le titre l&#8217;indique, de la venue au monde. Que signifie &#8220;venir au monde&#8221; ? C&#8217;est une expression étrange, puisqu&#8217;elle part du principe que le nouveau-né arrive dans quelque chose qui était là avant lui. Or, c&#8217;est évidemment plus compliqué que cela : en venant au monde, je participe à ce monde, je l&#8217;invente. Une nouvelle façon de l&#8217;appréhender, une manière inédite de le concevoir, de le subir, de le vivre fait irruption, se déploie &#8211; par conséquent, chaque venue au monde change le monde. Et le fait d&#8217;y arriver, d&#8217;en être un des nouveaux arrivants fait que nous ne faisons pas simplement que nous surajouter à un décor préexistant, puisqu&#8217;en quelque sorte ce décor est modifié par nous. Non modifié techniquement, empiriquement, &#8220;réellement&#8221;, au sens où le monde connaîtrait à ma naissance des dysfonctionnements brutaux, des changements lisibles, des révolutions notables ou de palpables avatars. Mais le monde est modifié, comme je le disais, parce qu&#8217;avec moi, avec ce nouvel être impensable et impensé qui était moi et qui désormais est bel et bien là, va se développer un rapport au monde qui n&#8217;avait jamais existé depuis que le monde existe. Venir au monde, c&#8217;est donc aussi faire venir le monde à soi. Le monde, sans égocentrisme, n&#8217;existe qu&#8217;avec nous, au moment où nous y naissons et y vivons. Il n&#8217;a aucune réalité ni avant ni après. Du moins, la réalité qui le qualifie n&#8217;est-elle pas différente des contes, de la littérature, ou des légendes. C&#8217;est un monde livré à l&#8217;histoire. Et l&#8217;histoire est fixée sur des dates qui concernent ma culture, qui conditionnent mes habitudes, sans doute, mais d&#8217;où je puis toujours m&#8217;extirper si je le désire. Mais si par exemple, si je me convertis à l&#8217;islam, ou au judaïsme, j&#8217;utilise alors ma liberté pour contrecarrer les influences de ces événements dont j&#8217;étais le produit prévu, le résultat inéluctable. Tant que je suis libre, tant que je me donne les moyens de pouvoir penser, pour le meilleur et pour le pire, de manière tout à fait personnelle, le passé du monde n&#8217;est pour moi qu&#8217;une hypothèse de travail, un marqueur historique, quelque chose de totalement arbitraire auquel il est, non pas aisé, mais possible de se soustraire. L&#8217;histoire est facteur de conditionnement social, certes : toutefois, ce que je garde, ce que je mixe à partir de mes expériences, des livres lus, des films vus, des amours vécus, est là pour m&#8217;offrir sans arrêt une sortie d&#8217;autoroute qui court-circuite le parcours tracé d&#8217;avance et nie l&#8217;histoire de toutes ses forces comme aimant, comme référent, comme référentiel, comme point de départ, comme absolu.</p>
<p style="text-align: justify"><strong><em>Tu as envie de changer de vie ?</em></strong></p>
<p style="text-align: justify">J&#8217;en change assez souvent, seulement cela ne se voit pas toujours de l&#8217;extérieur. C&#8217;est mon expérience intérieure, comme dirait Bataille, qui me modifie. Je ne crois aux modifications que si ces modifications sont profondes, qu&#8217;elles bouleversent l&#8217;être dans son entier. Les plus grands voyages ne sont pas liés, je crois, ni à la consommation de kilomètres, ni à la consommation de substances. Les grands mystiques voyagent en restant sur place &#8211; car la vraie révolution, au sens où les astres décrivent une ellipse autour d&#8217;astres plus gros qu&#8217;eux, c&#8217;est moins de parcourir le monde dans tous les sens &#8211; ce qui reste fabuleux, je ne le nie pas -, que de trouver sa place. Rester sur place, non. Rester à sa place, oui. Mais la trouver demande parfois une vie. Trouver sa place et y rester : c&#8217;est là la plus puissante des choses, la plus révolutionnaire, la plus subversive, la plus passionnante. Cela exige de l&#8217;acuité, beaucoup de patience et de courage, et surtout de l&#8217;humilité.</p>
<p style="text-align: justify"><em> </em></p>
<p style="text-align: justify"><strong><em>Prenons Edith Stein, par exemple, à laquelle tu as consacré en 2008 un de tes meilleurs livres, dirais-tu qu&#8217;elle a fini par trouver sa place ? Car, née juive, elle s&#8217;est convertie au christianisme après des années d&#8217;athéisme, pour finalement décider de mourir avec son peuple, à Auschwitz&#8230;</em></strong></p>
<p style="text-align: justify">Edith Stein, évidemment, s&#8217;est cherchée. D&#8217;abord, elle a fui ce judaïsme, effectivement, qui lui échappait. Elle, subtile parmi les subtiles, et même au-delà puisqu&#8217;elle fut sans conteste une des plus grandes et des plus belles intelligences du 20ème siècle, ne comprenait pas ce qu&#8217;elle appelait les &#8220;subtilités talmudiques&#8221;. Ce qui est intéressant, c&#8217;est qu&#8217;elle était intellectuellement parfaitement bâtie pour maîtriser à la fois la science et la gymnastique talmudique. En effet, les livres qu&#8217;elle a écrits, d&#8217;une difficulté théorique et d&#8217;une profondeur philosophique extrêmes &#8211; elle fut la plus brillante des étudiantes de Husserl, qui l&#8217;adouba et la prit sous son aile &#8211; le prouvent. Mais non. Il ne lui semblait pas que ce qu&#8217;il est convenu, pour aller vite, d&#8217;intituler &#8220;Dieu&#8221; pût dépendre de connaissances aussi pointues, de bagages aussi élaborés, de raisonnements aussi sophistiqués que ceux que l&#8217;on rencontre dans le Talmud ou dans le Midrash. Elle, l&#8217;intellectuele absolue, l&#8217;intelligence incarnée, ne pouvait croire qu&#8217;en un Dieu détaché de ce matériel, de ce langage, de cette mathématique singulière. La religion juive associe la proximité de Dieu à la philosophie, à la pensée, à l&#8217;étude. Tout se passe donc si elle avait voulu clairement distinguer les deux. A droite, la pensée. A gauche, la grâce. A droite, la complexité. A gauche, la simplicité. A droite, les livres. A gauche, les promenades. A droite, les notes. A gauche, les prières.</p>
<p style="text-align: justify"><strong><em>C&#8217;est aussi dichotomique que cela ?</em></strong></p>
<p style="text-align: justify">Non, bien sûr. Comme pas mal de grands chrétiens, Edith a eu la révélation de la grâce en une nuit. Mais, et c&#8217;est important, à la différence de Claudel par exemple, ou de saint Paul, ce foudroiement n&#8217;a pas été strictement charnel, épidermique, sensuel : le Mystère lui a été révélé par la lecture, c&#8217;est-à-dire d&#8217;une façon intellectuelle. Par le travail de la pensée. Et c&#8217;est ce que je trouve fascinant dans son cas : elle eut accès à la Croix par une sorte d&#8217;équivalent chrétien de l&#8217;étude juive. Mais évidemment, ceci est à nuancer dans la mesure où, à cette époque elle avait quarante ans et que le judaïsme était quelque chose de lointain déjà pour elle. Elle était alors une philosophe athée. Bien que je récuse le terme &#8220;athée&#8221; en ce qui la concerne. Lorsqu&#8217;on cherche sa place, et rien que sa place, on ne peut être athée. L&#8217;athéisme consiste à s&#8217;imaginer que notre place est partout. Que c&#8217;est partout notre place. L&#8217;athée pense non seulement que sa place lui est dûe, mais qu&#8217;elle se trouve là où bon lui semble. A peine installé, il s&#8217;agit d&#8217;ailleurs pour lui d&#8217;en changer. L&#8217;athée veut prendre la place : ce qui signifie prendre la place de l&#8217;autre, et occuper l&#8217;espace. Il veut prendre <em>de</em> la place. Ceci est parfaitement normal, puisque l&#8217;athée considère qu&#8217;il est lui-même son propre dieu. Son propre dieu unique ! L&#8217;athée est un monothéiste de lui-même. Il s&#8217;octroie le droit de penser qu&#8217;il peut donc occuper toutes les places, n&#8217;importe quelle place, et mieux que personne, à tout moment. Il est omniplace. Il est multiplace. Il est pluriplace. Sa place, c&#8217;est toutes les places à la fois. L&#8217;athée n&#8217;a foi qu&#8217;en lui. Il n&#8217;obéit qu&#8217;à lui-même, à partir de la pure fiction, autocélébratrice, de son pouvoir divin.</p>


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		<title>&#8220;Quitte à choquer&#8230;&#8221;</title>
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		<pubDate>Fri, 30 Dec 2011 14:13:01 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Redaction La Règle du Jeu</dc:creator>
				<category><![CDATA[Selon Moix]]></category>
		<category><![CDATA[Antisémitisme]]></category>
		<category><![CDATA[Bertil Scali]]></category>
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		<category><![CDATA[Yann Moix]]></category>

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		<description><![CDATA[Yann Moix s'entretenait avec Bertil Scali ce jeudi 29 décembre.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><em><a rel="attachment wp-att-614" href="http://laregledujeu.org/moix/2011/12/30/612/quitte-a-choquer/ecrivains/"><img class="alignleft size-full wp-image-614" src="http://laregledujeu.org/moix/files/2011/12/ecrivains.jpg" alt="ecrivains" width="306" height="180" /></a>Yann, bonjour. </em></p>
<p style="text-align: justify"><em> </em></p>
<p style="text-align: justify">Bonjour Bertil&#8230;</p>
<p style="text-align: justify"><em> </em><br />
<em> </em></p>
<p style="text-align: justify"><em>Il reste quelques jours pour s&#8217;inscrire sur les listes électorales. Es-tu inscrit ?</em></p>
<p style="text-align: justify">Non. Je ne vote jamais aux élections. C&#8217;est chez moi un principe immuable.</p>
<p style="text-align: justify"><em> </em><br />
<em> </em></p>
<p style="text-align: justify"><em>Es-tu conscient que cela puisse choquer quelques esprits ?</em></p>
<p style="text-align: justify">
<p style="text-align: justify">
<div id="attachment_8402" class="wp-caption alignright" style="width: 150px"><a rel="attachment wp-att-8402" href="http://laregledujeu.org/moix/?attachment_id=8402"><img class="size-full wp-image-8402 " style="margin-top: 5px;margin-bottom: 5px" src="http://laregledujeu.org/files/2011/12/200px-Imag1396.jpg" alt="Georges Clemenceau" width="140" height="185" /></a><p class="wp-caption-text">Georges Clemenceau</p></div>
<p style="text-align: justify">Oui, sans doute. Mais je ne me positionne pas par rapport à ceux qui ne pensent pas comme moi, n&#8217;agissent pas comme moi. La principale difficulté de l&#8217;existence, et ce qui la rend passionnante, c&#8217;est précisément de ne se mesurer qu&#8217;à soi, à sa propre médiocrité comme à sa supposée propre excellence. Si je ne vote pas, si je ne vote jamais, ce n&#8217;est pas pour faire le malin. Je ne fais jamais le malin. Je ne vote pas parce que j&#8217;ai compris, dès l&#8217;âge de 18 ans, qu&#8217;aucune élection, présidentielle ou non, mais essentiellement présidentielle, n&#8217;était motivée de la part des candidats par un quelconque souci de se dévouer à la nation, à la patrie, au pays, au peuple, à la France, appelez cela comme bon vous semble. C&#8217;est la destinée personnelle qui obsède chacun des hommes ou des femmes qui veulent entrer au palais de l&#8217;Elysée. Peu importe ce qu&#8217;ils feront de la victoire, et peu importe aussi sous quel régime nous évoluons : figurer dans l&#8217;Histoire de France est la seule chose pour eux qui compte. Je ne désire pas, par conséquent, aider quiconque à se faire un nom en prenant comme prétexte, comme tremplin, comme béquille, un peuple dont je fais partie. Je n&#8217;ai pas vocation à faciliter l&#8217;érection d&#8217;une ambition personnelle. Je n&#8217;ai pas vocation à aider quiconque à devenir quelqu&#8217;un. Il faudrait que le président de la République soit anonyme. Tu verrais là, soudain, se présenter fort peu de candidats.</p>
<p style="text-align: justify"><em> </em><br />
<em> </em></p>
<p style="text-align: justify"><em>Excuse-moi, mais&#8230; Te rends-tu compte de l&#8217;inanité de tels propos ?</em></p>
<p style="text-align: justify">
<p style="text-align: justify">
<div id="attachment_8403" class="wp-caption alignleft" style="width: 200px"><a rel="attachment wp-att-8403" href="http://laregledujeu.org/moix/?attachment_id=8403"><img class="size-full wp-image-8403  " style="margin-top: 5px;margin-bottom: 5px" src="http://laregledujeu.org/files/2011/12/bloyportrait.jpg" alt="Léon Bloy " width="190" height="267" /></a><p class="wp-caption-text">Léon Bloy </p></div>
<p style="text-align: justify">L&#8217;inanité de quoi ? La politique a été inventée, le pouvoir a été inventé pour que des hommes sans talent, sans le moindre génie, et souvent sans le moindre soupçon de vie intérieure puissent malgré tout accéder, sinon à la gloire, du moins à la notoriété. A la célébrité. Cela ne veut pas dire que je n&#8217;admire personne en politique. Il y a des cas, des exceptions, des monuments à part. Clemenceau, par exemple. Clemenceau qui était un immense écrivain. Sa correspondance, que j&#8217;ai lue de près, n&#8217;a strictement rien à envier, par moments, à la verve d&#8217;un Bloy. De Gaulle, grand péguyste, mérite aussi tout mon respect. Il était comique, subversif, dupe de rien. Ce fut un immense acteur, qui a inventé de toutes pièces son personnage, souvent burlesque, de faux dictateur. De Gaulle est mille fois plus fin que la caricature qu&#8217;il a décidé d&#8217;offrir à la France. Je l&#8217;aime beaucoup. Comme j&#8217;adore également Léon Blum, fin lettré, intelligence phénoménale. Un destin, un vrai destin de juif et un vrai destin juif. Quant à François Mitterrand, je ne vais pas te faire un dessin. Je lui ai consacré mon roman <em>Panthéon</em> en 2006. D&#8217;ailleurs, tu as failli l&#8217;éditer. C&#8217;est même toi qui m&#8217;a soufflé l&#8217;idée&#8230;</p>
<p style="text-align: justify"><em> </em><br />
<em> </em></p>
<p style="text-align: justify">Panthéon<em>, un livre que Paris Match a élu comme étant un des dix meilleurs de la décennie 2000-2010 avec, entre autres, </em>Plateforme<em> de Michel Houellebecq&#8230;</em></p>
<p style="text-align: justify">Oui, c&#8217;est exact. Je vois que tu es bien renseigné. <em>(Rires)</em> Bref : tu additionnes la culture de Clemenceau (qui connaissait les Etats-Unis comme sa poche aux alentours de 1895, cas très rare encore aujourd&#8217;hui dans la classe politique), de Léon Blum et de De Gaulle, et tu arrives à un résultat vertigineux. Vertigineux ! Mais ce sont des hommes qui, comme par hasard, eussent fait des artistes de toute façon. Des écrivains. Clemenceau, je viens de le dire&#8230; Blum écrivait régulièrement dans <em>La Revue blanche</em> et son ambition initiale était littéraire. De Gaulle, pour sa part, est entré dans la Pléiade, ce dont je me réjouis, et il n&#8217;est pas impossible que Mitterrand l&#8217;y rejoigne un jour. Marguerite Duras, piètre écrivain, pour ne pas dire plus (ou plutôt : pour ne pas dire moins !) y est bien entrée cette année. Ce dont je ne me réjouis pas.</p>
<p><em> </em></p>
<p style="text-align: justify"><em>Tu as déjeuné plusieurs fois avec le Président Sarkozy&#8230; As-tu  parlé littérature ?</em></p>
<p style="text-align: justify">Oui. Je dois dire qu&#8217;il aime vraiment Céline, qu&#8217;il connaît dans les détails. Il n&#8217;a pas simplement lu <em>Voyage au bout de la nuit</em>. Il a lu le reste. Et même D&#8217;un château l&#8217;autre, à mon avis le chef-d&#8217;œuvre absolu de Céline (même si, en ce moment, relisant le mal aimé <em>Guignol&#8217;s band</em>, je me dis que mon Céline préféré est toujours celui que je suis en train de lire !) Mais je ne pense pas, en revanche, qu&#8217;il se soit penché sur les pamphlets.</p>
<p style="text-align: justify"><em> </em><br />
<em> </em></p>
<p style="text-align: justify"><em>Que penses-tu, toi, des pamphlets de Céline ?</em></p>
<p style="text-align: justify">
<p style="text-align: justify">
<div id="attachment_8405" class="wp-caption alignleft" style="width: 306px"><a rel="attachment wp-att-8405" href="http://laregledujeu.org/moix/?attachment_id=8405"><img class="size-full wp-image-8405  " style="margin-top: 5px;margin-bottom: 5px" src="http://laregledujeu.org/files/2011/12/c802455a-2480-11e0-9533-8106ca8b348a.jpg" alt="Louis-Ferdinand Céline" width="296" height="163" /></a><p class="wp-caption-text">Louis-Ferdinand Céline</p></div>
<p style="text-align: justify">Tu te souviens des propos de Stockhausen sur le 11 Septembre ? Stockhausen avait dit qu&#8217;il trouvait que le spectacle des flammes, après que les avions se furent encastrés dans les tours, était un &#8220;chef-d&#8217;œuvre&#8221;. Autrement dit : en adoptant un point de vue déconnecté de toute morale, de toute préoccupation humaine, une sorte de point de vue de martien, on pouvait trouver que ce spectacle &#8220;en soi&#8221; était magnifique. Le problème, évidemment, est que nous ne pouvons déconnecter la beauté des flammes avec l&#8217;horreur qui les sous-entend, et même : qui les &#8220;sur-entend&#8221;. La difficulté est donc d&#8217;accepter à la fois la beauté et l&#8217;horreur, sachant que sans l&#8217;horreur, il n&#8217;y aurait jamais eu cette supposée beauté. Je dis &#8220;supposée&#8221; car personnellement, je n&#8217;ai pas trouvé ces flammes particulièrement graphiques, ni particulièrement esthétiques. Mais elles <em>peuvent</em> l&#8217;être puisque manifestement, d&#8217;autres subjectivités que la mienne sont subjuguées par leur contemplation. Pour les pamphlets, c&#8217;est pareil : on ne peut pas les lire sans lire l&#8217;horreur qui est livrée avec. Il faut être franc. Néanmoins, mon analogie est en partie fausse. Parce qu&#8217;il se trouve que dans <em>Bagatelles pour un massacre</em>, par exemple, il y a des passages entiers, notamment sur la critique littéraire, ou la pollution à Paris, qui ne contiennent pas la moindre allusion aux juifs. Ce qui fait qu&#8217;on pourrait les éditer tels quels. Personnellement, je milite pour deux choses. La première, c&#8217;est une édition intégrale des pamphlets, dans la Pléiade ou ailleurs (mais la Pléiade me semble totalement adaptée pour cela), comportant un appareil critique précis, de type universitaire, rédigé par un spécialiste de Céline et un historien spécialisé dans cette période des années d&#8217;avant-guerre et de guerre ; la seconde, c&#8217;est, en collection de poche, une édition des meilleurs passages des pamphlets dans lesquels aucune allusion n&#8217;est faite au peuple juif. Tout ceci étant précisé, je considère que Céline est un tout, que du <em>Voyage</em> à <em>Rigodon</em> en passant par la correspondance aux <em>Beaux draps</em>, il n&#8217;y a qu&#8217;un Céline et un seul.</p>
<p style="text-align: justify"><em> </em><br />
<em> </em></p>
<p style="text-align: justify"><em>Un homme n&#8217;a qu&#8217;une vie&#8230; </em></p>
<p style="text-align: justify">
<p style="text-align: justify">
<div id="attachment_8406" class="wp-caption alignright" style="width: 286px"><a rel="attachment wp-att-8406" href="http://laregledujeu.org/moix/?attachment_id=8406"><img class="size-full wp-image-8406 " src="http://laregledujeu.org/files/2011/12/Martin-Heidegger-006.jpg" alt="Martin Heidegger" width="276" height="166" /></a><p class="wp-caption-text">Martin Heidegger</p></div>
<p style="text-align: justify">Oui ! Et il est absurde de découper une biographie en lamelles, ôtant ce qui nous plaît et ce qui nous déplaît. Il n&#8217;y a qu&#8217;un seul homme, un homme seul, avec ses errances, ses folies, ses erreurs. Son génie ne peut en aucun cas se soustraire, comme on enlève une tumeur cancéreuse d&#8217;un corps humain, à son antisémitisme. Tel est le problème posé par Céline : il n&#8217;y a pas la moindre adéquation entre le génie et le Bien. Cette équation, sans doute insoluble, nombre de céliniens ou de non-céliniens ont tenté de la résoudre&#8230; Chacun y est allé de son calcul, de son analyse, de son &#8220;Euréka&#8221;, de son &#8220;CQFD&#8221;&#8230; Celui-ci a essayé de prouver que Céline n&#8217;était pas antisémite mais était l&#8217;antisémitisme tout entier. Celui-là veut nous démontrer qu&#8217;un génie ne peut être mauvais&#8230; Ces subtilités sont intéressantes, mais vaines. Céline était à la fois un génie et une pourriture. Un géant et un salaud. Une étoile et une flaque de merde. Un monument et une crevure. Un ciel ouvert et une cave pourrie. Le plus grand des écrivains et le plus abject des humains. Encore que j&#8217;ai la faiblesse de penser, ce qui n&#8217;engage que moi, que son abjection n&#8217;est pas totale : il a commis des saloperies, et il a aussi fait du bien aux petites gens, aux pauvres, qu&#8217;il soignait gratuitement. Il a aussi, en prison, compris son erreur&#8230; On le lit dans la correspondance. Il a des fulgurances, des ébauches de regrets. De remords. Ce n&#8217;est évidemment pas suffisant pour le racheter, lui pardonner, l&#8217;excuser. Je dis pourtant que, de lui, il faut tout lire, de la première à la dernière ligne. Car c&#8217;est l&#8217;écrivain français le plus important du 20ème siècle. En quoi l&#8217;on voit que, via Céline qui l&#8217;incarne si bien, c&#8217;est le 20ème siècle tout entier qui pose un problème, qui est fou, qui est un siècle à la fois génial et barbare, à la fois généreux et totalement antisémite. J&#8217;espère que le 21ème siècle laissera les juifs enfin tranquilles&#8230; Hélas, sur ce point précis, je ne suis guère optimiste. Le 20ème siècle avait choisi de haïr et de persécuter (et de détruire) les juifs par la &#8220;race&#8221; (cette fiction démente), j&#8217;ai bien peur que le 21ème siècle choisisse de haïr et de persécuter les juifs par la géopolitique : l&#8217;Etat d&#8217;Israël. C&#8217;est une histoire qui ne veut jamais finir. Personnellement, et j&#8217;assume ces propos qui n&#8217;engagent nul autre que moi, je dis que l&#8217;antisémitisme est le fléau numéro un de ce monde. Tant qu&#8217;un seul antisémite vivra sur cette terre, l&#8217;air sera irrespirable. Quitte à choquer, je choque : rien n&#8217;est plus grave à mes yeux que l&#8217;antisémitisme. Il trahit, plus que n&#8217;importe quoi d&#8217;autre, une haine de l&#8217;humain pour l&#8217;humain. Une haine profonde de l&#8217;humain pour ce qu&#8217;il y a de profond dans l&#8217;humain. Car l&#8217;antisémite livre une vision du monde à la fois claire et confuse. Claire : il veut supprimer les juifs. Confuse : parce qu&#8217;il est incapable de trouver une seule raison autre que fictive à cette haine. Les juifs ont été haïs, au cours des siècles, non seulement parce qu&#8217;ils étaient innocents, mais parce qu&#8217;ils étaient inoffensifs. La faiblesse, on le sait, attise la haine. Heureusement, aujourd&#8217;hui, ce n&#8217;est plus le cas. Ils savent se défendre. On le leur reproche assez puisque chaque fois qu&#8217;Israël se défend, une multitude de pays appellent cela une attaque. La cause et l&#8217;effet sont inversés. Or, quand la cause et l&#8217;effet sont inversés, il y a antisémitisme. Ca ne rate jamais. Tu es coupable parce que je t&#8217;accuse : si tu n&#8217;étais pas coupable, je ne t&#8217;accuserais pas. C&#8217;est mon accusation, plus exactement, qui te rend coupable. On reproche aux juifs du 21ème siècle de n&#8217;être plus simplement des juifs, mais d&#8217;avoir la possibilité d&#8217;être des Israéliens. Aux yeux des antisémites, les juifs ne sont plus innocents de rien, mais coupables de tout. Ils ne sont plus inoffensifs, mais offensifs. On hait les juifs pour des raisons strictement inverses à celles des siècles et des millénaires précédents. Autrefois, on détestait le juif, maintenant, le juif c&#8217;est un Etat tout entier. Et c&#8217;est lui qu&#8217;il faut détruire. Humilier. Haïr. Il n&#8217;y a plus qu&#8217;un seul juif géant, c&#8217;est un pays. Et tout ce que fait ce pays est jugé avec des lunettes différentes. Même ceux, au fond, qui l&#8217;acceptent, le considèrent comme une entité tératologique, différente, anormale. De quel droit les &#8220;amis&#8221; d&#8217;Israël lui donnent-ils des conseils, des avertissements, des punitions, comme si Israël était un enfant de 8 ans ? Je pense que si j&#8217;étais juif, j&#8217;habiterais là-bas. A Tel-Aviv, ou à Jérusalem&#8230;</p>
<p style="text-align: justify"><em> </em><em>Propos recueillis par Bertil Scali le 29 décembre 2011.</em></p>


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		<title>Jarry insulté dans Libération</title>
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		<comments>http://laregledujeu.org/moix/2011/12/21/609/jarry-insulte-dans-liberation/#comments</comments>
		<pubDate>Wed, 21 Dec 2011 09:16:49 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Redaction La Règle du Jeu</dc:creator>
				<category><![CDATA[Selon Moix]]></category>
		<category><![CDATA[Alfred Jarry]]></category>
		<category><![CDATA[Beigbeder]]></category>
		<category><![CDATA[Collège de Pataphysique]]></category>
		<category><![CDATA[Eric Loret]]></category>
		<category><![CDATA[Jarry en ymages]]></category>
		<category><![CDATA[Léon-Paul Fargue]]></category>
		<category><![CDATA[Libération]]></category>
		<category><![CDATA[Philippe Lançon]]></category>
		<category><![CDATA[potes]]></category>
		<category><![CDATA[Ubu roi]]></category>

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		<description><![CDATA[M. Loret est l'interprète naïf, passif, appliqué d'une époque qui voit des potes et de l'éclate partout, même et surtout là où il n'y en a pas.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div id="attachment_610" class="wp-caption alignleft" style="width: 252px"><a rel="attachment wp-att-610" href="http://laregledujeu.org/moix/2011/12/21/609/jarry-insulte-dans-liberation/alfred-jarry/"><img class="size-full wp-image-610    " style="margin-top: 0px;margin-bottom: 0px" src="http://laregledujeu.org/moix/files/2011/12/alfred-jarry.jpg" alt="alfred-jarry" width="242" height="182" /></a><p class="wp-caption-text">Alfred Jarry</p></div>
<p style="text-align: justify">Pauvre modernité, pauvre sympathie, pauvre empathie, pauvre époque de coolitude et de bonne rigolade émue, pauvre époque de formulations hâtives et pauvres, pauvre époque de désignation perpétuelle de ce qui est fasciste et de ce qui ne l&#8217;est pas, de ce qui est réactionnaire. Je vais l&#8217;être, ici, tout de suite, réactionnaire ; je vais être réactif et en colère, pour un détail. Seuls les détails déclenchent en moi la furie. Sur les choses essentielles, qui me passent sur le corps comme à tous, ma colère est impuissante, elle ne se voit pas, elle est ridicule, elle est noyée dans l&#8217;amas des colères, des descriptions, des éditoriaux, des analyses mondiales. Il est possible que sur les choses mondiales, que sur les événements universels, que sur la situation internationale, je sois un sale conformiste ; il est possible que sur les éruptions, les krachs, les tsunamis, les attentats, ma valeur ajoutée ne soit qu&#8217;une valeur surajoutée. Une valeur sans valeur. Une valeur ajoutée qui ne fait que s&#8217;agréger aux mêmes commentaires déjà valeureux, déjà intelligents, déjà clairs, déjà éclairés. Sur Fukushima, je sens bien que je ne serai pas le seul à être brillant ; je sais que nous aurons, expliquant les détours et les conséquences du drame, plus ou moins le même angle, inspiré par une indignation connexe, jumelle, voisine. Il me reste donc les miettes. Les petits faits. Les anecdotiques épisodes. Les choses de la marge. Les minuscules événements que je suis seul, peut-être (ce n&#8217;est même pas certain) à débusquer. Il me reste quelques quignons de pain, mâchés par personne (je l&#8217;espère du moins) dans l&#8217;actualité qui se présente, qui déboule jusqu&#8217;à moi.</p>
<p style="text-align: justify">Pour me rassurer, je suis obligé de me faire accroire que les petits événements, que les aventures mineures en disent autant sur l&#8217;époque que les cataclysmes évidents, que les guerres faciles, que les détonations « cas d&#8217;école ». Lisant la presse, j&#8217;en trouve des milliers, de ces faits nains qui me rendent colérique, venimeux, triste, malheureux. Ce matin, par exemple, je lisais les pages littéraires de <em>Libération</em>. Y exerce un critique que je ne connais point et contre lequel, par définition, je n&#8217;ai aucune acrimonie personnelle. Il s&#8217;appelle Eric Loret, et cela n&#8217;a finalement que peu d&#8217;importance ; mais lisons ce qu&#8217;il écrit sur Alfred Jarry. Loret (Eric, ou Laurent, ou Jean-Louis, tiens, oui, appelons-le Jean-Louis Loret) rend compte (ce dont nous le remercions) d&#8217;un livre récemment édité par le Collège de Pataphysique (auquel je me flatte par ailleurs d&#8217;appartenir ; mais mon indignation n&#8217;est pas corrélée à cette appartenance) intitulé <em>Jarry en ymages</em>. Jean-Louis Loret nous donne un articulet qui n&#8217;est ni bon ni mauvais, choisissant, c&#8217;est son droit, d&#8217;insister sur la relation homosexuelle (qu&#8217;il ne peut toutefois s&#8217;empêcher, pour donner gratuitement du piquant à son papier, de qualifier de « brûlante » &#8211; s&#8217;il connaissait mieux Jarry, il saurait que ce qualificatif, en matière sexuelle, ne s&#8217;applique que très peu au père d&#8217;<em>Ubu roi</em>) que Jarry entretint brièvement, du temps de ses jeunes années, avant Léon-Paul Fargue (ce, avant que Fargue et lui plus jamais ne s&#8217;adressent la parole). Passons néanmoins sur ces détails de détails, sur ces détails au carré. Ce qui est plus intéressant, plus symptomatique de l&#8217;époque, et de la façon surtout dont M. Jean-Louis Loret de <em>Libération</em> voit l&#8217;époque. Écoutez-moi ça. « <em>Affiches, cartes postales, peintures permettent en outre de se faire une idée atmosphérique de Jarry, alcoolo misanthrope mort à 34 ans, et de ses </em>&#8220;phalanstères&#8221;<em> successifs, maisons au bord de l&#8217;eau louées avec ses potes et où il venait écrire. </em>»</p>
<p style="text-align: justify">Je passe sur le concept d&#8217; « idée atmosphérique », parce que je ne suis ni assez intelligent, ni suffisamment cultivé pour me figurer, pour imaginer ce qu&#8217;est, ce que peut-être une idée atmosphérique. Je sais (je crois savoir) ce qu&#8217;est une idée ; et je sais, comme la plupart de mes contemporains, ce qu&#8217;est (grossièrement) l&#8217;atmosphère. Je me figure fort mal pourtant (mon intellect ne m&#8217;y donnant pas accès) ce qu&#8217;est une idée atmosphérique. Je suis allé faire un tour (pour combler mes lacunes et rivaliser avec le savoir de M. Jean-Louis Loret) dans le dictionnaire, et si je le suis (mais je n&#8217;ai pas le niveau ; je n&#8217;ai pas le niveau atmosphérique de M. Loret, Jean-Louis), une idée atmosphérique est (serait) une idée qui a rapport à l&#8217;atmosphère, donc à l&#8217;ambiance, oui j&#8217;avais bien saisi. Mais la pédanterie étonne, la manie déçoit, passons. Ce n&#8217;est pas beau à lire. Sans doute est-ce plaisant à écrire. C&#8217;est souvent le problème avec les journalistes : ils n&#8217;ont, pour vouloir paraître écrivains, que quelques interstices. Ils font du catch dans une coquille de noix. C&#8217;est ridicule, je le concède. Mais cela comporte également une dimension particulièrement émouvante (le plus émouvant étant Philippe Lançon, du même journal, qui veut « sonner » écrivain dans les recoins de ses pontifiants articles quasiment universitaires, laborieusement scolaires, scolairement laborieux, souvent idiots, déguisés en intelligence et assez souvent stupides et qui, sortant un roman de romancier, dénonce avec maestria à quel point il est journalistiquement bloqué dans sa journalistique fonction – c&#8217;était drôle, c&#8217;était pathétique, mais il est vrai que passé les sept premières pages, ma vie dut reprendre d&#8217;autres droits que les siens).</p>
<p style="text-align: justify">Dans le cas de M. Jean-Louis Loret, le pathétique est ailleurs. Dans l&#8217;expression « avec ses potes ». À le lire, on a l&#8217;impression que Jarry (qui n&#8217;avait pas d&#8217;amis, et encore moins de potes avec qui partager ces masures baptisées avec superbe pour en masquer la misère) était un petit chef de bande rigolard, qui faisait la fiesta dans des bicoques du bord de Marne où, tel un Beigbeder bourré, il écrivait de temps en temps. Non, cher Jean-Louis Loret, Jarry n&#8217;était pas un homme à potes. Vous confondez sans doute. Il vivait dans la misère, pêchait avec Vallette, écrivait dans de lugubres cabanes à même la terre. Lisez la description du tripode par Guitry. C&#8217;était un antre à rats. Vous voyez des « potes » où il n&#8217;y avait que des totos. Le mot « pote » accolé à Jarry, c&#8217;est une injection débile, facile, épochale, balancée, giclée, sur un passé, une histoire que vous ne comprenez pas ; que vous ne transmettez pas. Votre petit abus bobo fêtard rigolard ricaneur satisfait bâcleur vous trahit : il faut fourrer partout des potes. Des amis, non. Des potes. Les potes à Jarry. Il n&#8217;eût pas été le vôtre, cela va sans dire. Mais pourquoi, au nom de quelle sotte branchitude obligatoire et savamment négligée injecter cette expression dans une réalité qui la nie et la refuse. Vous défigurez l&#8217;atmosphère, justement. Jarry n&#8217;est pas Vian. Les « potes » de Jarry n&#8217;eussent jamais accepté de passer une seule nuit au phalanstère. Ni au tripode. Et surtout, qui sont-ils ces « potes » ? Avez-vous, cher M. Loret, quelques noms à nous donner ? Nous les attendons avec une certaine impatience. Je les attends.</p>
<p style="text-align: justify">Comment ? Tout ceci n&#8217;est pas important. Je le sais bien. M. Loret n&#8217;est pas important et ce qu&#8217;écrit M. Loret non plus. Mais M. Loret est l&#8217;interprète naïf, passif, appliqué d&#8217;une époque qui voit des potes et de l&#8217;éclate partout, même et surtout là où il n&#8217;y en a pas ; où il n&#8217;y en eut jamais. Allez faire vos fiestas, avec vos potes, cher Jean-Louis. Mais ne touchez plus à ce qui, atmosphériquement, vous dépasse : la misère et la littérature.</p>


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		<title>Sciences-Pol Pot</title>
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		<pubDate>Thu, 15 Dec 2011 08:54:45 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Redaction La Règle du Jeu</dc:creator>
				<category><![CDATA[Selon Moix]]></category>
		<category><![CDATA[bac]]></category>
		<category><![CDATA[Concours]]></category>
		<category><![CDATA[Culture Générale]]></category>
		<category><![CDATA[Epreuves]]></category>
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		<category><![CDATA[Pol Pot]]></category>
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		<description><![CDATA[Quand l'IEP entend le mot "culture générale", il sort son révolver.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-607" href="http://laregledujeu.org/moix/2011/12/15/606/sciences-pol-pot/sciencespo/"><img class="alignleft size-full wp-image-607" src="http://laregledujeu.org/moix/files/2011/12/sciencespo.jpg" alt="sciencespo" width="413" height="256" /></a></p>
<p style="text-align: justify">L&#8217;Institut d&#8217;études politiques de Paris (IEP), communément intitulé &#8220;Sciences Po&#8221;a décidé (sa direction a décidé, son directeur de direction a décidé) de supprimer l&#8217;épreuve de culture générale au concours d&#8217;entrée. L&#8217;idée est simple : il s&#8217;agit de recruter, non plus des intelligences, mais des &#8220;personnalités&#8221; ; mais des &#8220;individualités&#8221;. Cette décision, nous la trouvons non seulement légère, mais nous la trouvons étrange. Nous trouvons étrange, oui, qu&#8217;au mot de &#8220;culture générale&#8221; le directeur directionnel de la direction de Sciences Po sorte son revolver. Pour la direction (actuelle, provisoire, momentanée, anecdotique, passagère, subsidiaire) de l&#8217;IEP, la culture générale est quelque chose de bourgeois, voire de petit-bourgeois. Quelque chose d&#8217;inégalitaire. Je suis surpris : la culture générale, ce n&#8217;est pas l&#8217;art de régurgiter des connaissances capitalisées par des générations et des générations au sein d&#8217;une même famille : mais c&#8217;est ce qui permet, ce qui permettait, grâce à l&#8217;école républicaine (du temps où elle faisait son travail) de s&#8217;opposer aux traditions familiales par les connaissances, le savoir acquis sur les bancs des salles de classe. La culture générale est supprimée : la manière dont il fallait en faire étalage à l&#8217;entrée de l&#8217;IEP jusqu&#8217;alors n&#8217;était peut-être guère heureuse. Il eût été plus intelligent de revoir cette épreuve que de lui couper la tête. Car la &#8220;culture générale&#8221;, monsieur le directeur provisoire, n&#8217;est pas un sport fait pour les têtes bien pleines : il permet, justement, à l&#8217;intelligence d&#8217;avoir un support, un prétexte, un décor, une matière première pour s&#8217;exprimer, se dévoiler, se dépasser.</p>
<p style="text-align: justify">La &#8220;culture générale&#8221; est une libération : elle est le fruit d&#8217;un travail personnel de réflexion qui permet à l&#8217;étudiant de parfaire son acuité, d&#8217;organiser sa réflexion, de flageller ses réflexes. Elle est le tremplin de l&#8217;intelligence. Grâce à elle, par elle, se lit (se lisait) la personnalité des candidats, leur originalité, leur tempérament. Je ne crois pas à l&#8217;originalité reposant sur les seules bases de l&#8217;originalité : je ne crois pas à l&#8217;originalité originale ; je crois à l&#8217;originalité qui, ayant digéré les bases de la culture classique, de la culture générale, essaie plus tard de les contrarier, de les provoquer, de les surpasser, de les déjouer. Je crois à Joyce ayant lu Homère. Je ne crois pas à Joyce  ayant lu Joyce. Je crois à Picasso connaissant Rembrandt à la perfection ; je ne crois pas à Picasso né de Picasso. Je crois à Schönberg fasciné par Beethoven ; je ne crois pas à Schönberg fasciné par Schönberg. Je ne crois pas à la &#8220;personnalité&#8221; ex nihilo, ricaneuse, fière de son culot anticulturel, je ne crois pas à &#8220;l&#8217;individualité&#8221; qui ignore l&#8217;Histoire et l&#8217;art des individus qui l&#8217;ont précédé ; je crois à la mémoire. Je ne crois pas à cet athéisme universitaire où l&#8217;individu ne se prend plus même pour le roi, mais pour un dieu.</p>
<p style="text-align: justify">La &#8220;culture générale&#8221;, monsieur le directeur passager, n&#8217;a de générale que le nom : elle est en réalité culture personnelle ; elle est culture de soi et par soi – et débouche logiquement vers une culture pour soi. La culture générale n&#8217;est pas ce que l&#8217;étudiant hérite de naissance : puisque sa jeunesse lui permet d&#8217;acquérir, ailleurs que dans les grimoires et les impératifs familiaux, ce qui lui permet de n&#8217;être point comme les autres ; la culture générale permet, mieux que n&#8217;importe quelle arrogance décrétée, de haïr paisiblement sa famille, de cracher (mieux que le rap surfait, mieux que le rap de plus en plus surfait et scolaire) sur la société. La culture générale, qui relève de l&#8217;intime, ne se fait pas par irradiation en restant dans le cabinet de lecture de papa. Elle se fait par transgression ; elle se fait par contradiction ; elle se fait, oui, par instinct. La rue mène autant vers les livres que les banquettes feutrées ; là se dévoile en réalité la véritable personnalité, la véritable originalité, la véritable individualité : entre ceux qui ont la volonté, l&#8217;envie, le courage de lire, d&#8217;aller voir des films intelligents, et ceux qui ne le font pas. On n&#8217;hérite pas de ce mécanisme ; nul ne nous lègue cette rage ; ce vaccin n&#8217;est innoculé par personne, si ce n&#8217;est par soi, par le plus profond de soi-même. En supprimant l&#8217;épreuve de culture générale, vous supprimez, vous niez, vous humiliez tous les efforts qu&#8217;il a fallu autant aux petits bourgeois qu&#8217;aux petits délinquants pour se connaître grâce à la lecture, ou à la peinture. Vous crachez sur leurs découvertes – vous les privez d&#8217;une façon de vous révéler, le temps d&#8217;une épreuve écrite, qui ils sont vraiment. Vous leur enlevez la possibilité d&#8217;être vraiment eux-mêmes, loin des récitations (ce qui n&#8217;est pas le cas de l&#8217;épreuve d&#8217;Histoire, beaucoup plus discrimante, ni de l&#8217;épreuve de langues, qui l&#8217;est encore davantage, que pourtant vous conservez). Vous les frustrez de la possibilité de vous étonner vraiment, et peut-être de s&#8217;étonner (ou de se décevoir, ce qui est aussi important) eux-mêmes.</p>
<p style="text-align: justify">L&#8217;IEP ne fait qu&#8217;entériner, sous forme élégante de &#8220;discrimination positive&#8221; (discrimination positive qui est le contraire de la personnalité, le déni de l&#8217;originalité, l&#8217;abandon de toute forme de singularité) la démission absolue de l&#8217;école laïque et républicaine. Elle formait hier des élites, laissant maints cancres sur les bords du chemin (parmi lesquels maints cancres bourgeois) ; elle formera aujourd&#8217;hui tout le monde, puisqu&#8217;il n&#8217;y aura plus de bons et de mauvais étudiants, mais seulement des étudiants différents, de personnalités disjointes, d&#8217;originalités incompatibles. L&#8217;école n&#8217;est précisément pas là, ni l&#8217;IEP, pour former des tempéraments ni repérer des personnalités, des individualités, autant d&#8217;atouts qui viennent, normalement, s&#8217;ajouter à la violence obligée qu&#8217;est le passage d&#8217;un concours, à la difficulté que représente une épreuve d&#8217;examen. Les grandes gueules l&#8217;emporteront sur les grosses têtes ; et ce n&#8217;est pas normal – car la vocation des établissements scolaires n&#8217;est pas d&#8217;auréoler les ténors, mais d&#8217;affermir les esprits.</p>
<p style="text-align: justify">Cette modernité à tout prix, où l&#8217;excellence méritera bientôt les quolibets – et où la méritocratie est devenue une gueulocratie – fera d&#8217;inévitables dégâts. On demandera demain au jury de &#8220;Master chef&#8221; ou de la &#8220;Star academy&#8221; de venir recruter les futurs énarques, et ce, sans doute, devant les caméras de télévision. Il est insupportable que l&#8217;IEP, depuis plusieurs années, soit laissé entre les mains d&#8217;une direction aussi crâneuse, et je dirai aussi lâche. Se prostituer ainsi à l&#8217;air du temps, sous prétexte que tout le monde est gentil et doué (ce qui est une utopie criminelle), tient non seulement du manque de courage, mais du manque de culture. Générale ou pas.</p>
<p style="text-align: justify">Cette réforme n&#8217;est pas une réforme, c&#8217;est une démission. C&#8217;est une abdication. C&#8217;est une lâcheté. Cela, monsieur le directeur éphémère, vous le paierez. Et nous le paierons hélas avec vous. À cause de vous. Ce n&#8217;était ni le lieu ni le moment de haïr la culture ; car c&#8217;est de cela qu&#8217;il s&#8217;agit, quand tout dans vos programmes frimeurs clame le contraire. Sciences-Pol Pot.</p>


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