Comment la gauche peut-elle l\'emporter en 2012

Les mots et leurs réalités

Philippe Breton

Retrouvez tous les lundis, les réponses de deux experts à la question que tous se posent : Comment la gauche peut-elle l’emporter en 2012 ? Aujourd’hui : Patrick Klugman et Philippe Breton.

Philippe Breton

Philippe Breton

Une enquête récente conduite en Alsace auprès d’électeurs de l’extrême droite a révélé, bien au-delà du problème ponctuel que constitue cet électorat, une importante faille de notre vie politique. S’est dévoilé à cette occasion ce que l’on pourrait appeler un phénomène de « sécession sociale », qui concerne une partie importante de la population, et qui s’installe autour d’une crise de confiance majeure dans les vertus de la parole, notamment la parole politique.
Partis pour mieux comprendre le paradoxe d’un fort vote pour le Front national et pour un autre parti local d’extrême droite, dans une région qui avait pourtant largement souffert de la dictature nazie lors de l’annexion de la région, les chercheurs ont trouvé en effet autre chose. Les premiers résultats de l’enquête, en gros, indiquaient que sur l’ensemble des électeurs ayant confié leurs voix aux extrémistes de droite (jusqu’à 25 % des votants à certaines élections), seul un petit tiers exprimait véritablement une adhésion idéologique aux thèses de l’extrême droite !
Interrogés dans des conditions méthodologiques qui garantissaient leur libre parole, ces électeurs s’en démarquaient souvent explicitement. Peu d’entre eux se reconnaissaient « racistes », même si un certain nombre d’entre eux s’exprimaient de manière xénophobe, ce qui n’est pas la même chose, leur xénophobie incluant les habitants originaires des villages ou des quartiers voisins.
Une partie importante de ceux qui avaient mis un bulletin extrémiste dans l’urne ne se reconnaissaient pas dans ce que leur vote signifiait en apparence. De plus, l’enquête ayant porté dans des communes ou des bureaux de vote où un tel vote dépassait les 33 %, on pouvait constater que s’y ajoutait, dans un parallèle quasi mécanique, un vote non négligeable pour l’extrême gauche (notamment trotskiste, mais le savaient-ils ?).
Par contre, interrogés systématiquement sur ces points précis, ces électeurs exprimaient de façon nette et massive une position de défiance envers ce qu’on pourrait appeler les « instances de médiation » : les juges et la justice, les journalistes et les médias, les enseignants et l’école, les pasteurs et leurs Églises, les hommes politiques et leurs partis, l’administration et l’État en général.
En somme, ces personnes avaient perdu confiance dans tout ce qui les reliait au reste de la société. D’où ce vécu « sécessionniste » que, dans un autre contexte, comparable sur certains points, le politologue américain Albert O. Hirschman a appelé la « défection sociale ». Ces personnes, qui peuvent faire partie des couches cultivées, tournent le dos à ce qui fait lien et s’isolent donc dans une microsociété familiale, augmentée de quelques pairs immédiats. La xénophobie ne commence pas au seuil de l’« étranger exotique » mais dans l’immédiat au-delà de ce cercle de confiance restreint.
Le vote extrémiste, dans ces circonstances, n’est qu’un pis-aller provisoire, souvent vécu sur le mode de la dérision et de la provocation, ses auteurs ne s’identifiant que très mollement aux hommes de l’extrême droite, qui singent pour eux une ressemblance imparfaite avec leur isolement social.
Le vote privilégié de ceux qui sont entrés en sécession sociale est l’abstention, geste ici véritablement porteur de sens social.
Ces abstentionnistes, et plus particulièrement ces abstentionnistes-là, ne sont-ils pas ceux qui font, et qui feront de plus en plus, les élections ? C’est le retour ou l’éloignement de ces marges (numériquement importantes et qui croissent régulièrement), ainsi que la direction politique qu’elles emprunteront à un moment donné qui feront la fortune de la droite ou de la gauche.
Prolongeons donc le diagnostic bien au-delà de l’Alsace, qui n’est ici qu’un prétexte aisément généralisable, car ce qu’on y découvre n’est pas lié à sa spécificité régionale, qui joue tout au plus un rôle d’amplificateur. Quel est donc le contenu de cette défiance envers les institutions de médiation dont la longue liste a été dressée plus haut ? Que leur reprochent les sécessionnistes ?
Remarquons d’abord que toutes ces institutions sont des lieux de parole, des lieux où, fidèles au programme fondateur de la démocratie, que l’historien Jean-Pierre Vernant définit fort élégamment comme « le régime de la parole », ce sont les mots qui sont dépositaires de la capacité d’action. C’est toute la langue, sous ce régime, qui est performative. Ces institutions sont les carrefours où les mots, dotés d’un réel pouvoir, rencontrent la réalité. La démocratie repose sur des mots qui disent et transforment le réel, là où la tyrannie repose in fine sur la force de coercition physique et sur la dimension manipulatoire et hallucinogène du langage.

Cette double articulation du mot sur la chose qu’il désigne et sur le réel qu’il transforme est le noyau autour duquel s’articulent ces institutions, qui sont au fondement de la démocratie. La justice dit le droit et administre la peine, les médias disent l’information et provoquent notre réflexion, le politique cadre le réel et légifère sur sa transformation.
La défiance qui a installé le sécessionniste dans sa posture porte précisément sur cette capacité des mots, d’une part, à dire le réel tel qu’il est et, d’autre part, à transformer le réel. En somme, c’est bien l’adéquation du mot avec sa réalité qui est l’objet d’un doute fondamental. C’est bien ce doute que le sécessionniste exprime lorsqu’il nous dit, dans une formule ramassée et simple traduisant bien son sentiment : « Tous menteurs ! » Il faut entendre la formule au pied de la lettre : le mot — celui du juge, de l’homme politique, du journaliste, de l’enseignant — ment. Ce mot ne dit pas le réel et trompe sur sa capacité à le transformer.
On comprend mieux, dès lors, le refus du sécessionniste de vivre dans le monde commun, car, en démocratie, il n’y a que les mots à quoi se raccrocher : ils sont notre guide, notre boussole, nos repères dans les moindres actes de la vie sociale. C’est par leur intermédiaire que nous agissons. Ne plus faire confiance aux mots nous plonge dans le brouillard et empêche de voir plus loin que soi-même. Savez-vous ce que l’enquête a trouvé comme discriminant majeur qui distingue un sécessionniste — et donc, potentiellement, un électeur extrémiste — d’un citoyen plus intégré ? Celui-là ne se déplace pas. Au sens physique du terme. Au sens où il ne se transporte que rarement en d’autres lieux. Au sens où il ne voyage pas. Il reste dans son horizon immédiat. Il ne voyage pas dans l’espace des autres.
Une habitante fort perspicace d’un village qui donnait un quart de ses voix aux extrémistes avait déclaré ceci aux enquêteurs : « Vous voulez savoir rapidement qui, ici, a voté quoi ? C’est simple, les électeurs de l’extrême droite sont ceux qui n’ont jamais voyagé, qui ne quittent jamais le village, même pour aller en ville ! »
Cet immobilisme volontaire est aussi un immobilisme dans le langage, dans les mots. Le sécessionniste ne voyage pas dans les mots, car il ne leur fait pas confiance. Il y a chez lui, autre caractéristique, une peur de la ville, pas forcément de la grande ville, mais du centre de la ville, même petite. Le centre ville, objet chez lui de tous les fantasmes — notamment celui de l’« agression homosexuelle » (sic) —, est le lieu du brassage des êtres, mais aussi des mots. C’est là qu’ils prennent ce caractère flottant, mobile, polysémique, qui fait peur à ceux qui les comprennent mal.
D’où vient ce doute profond envers la parole, notamment la parole politique ? Il a sans doute au moins deux causes. La première est, hélas, que l’expérience lui donne en partie raison quand il constate que, dans le discours politique, les mots ont tendance à se déconnecter de la réalité qu’ils désignent. D’un côté, c’est normal. En démocratie, chacun a des opinions, c’est-à-dire des cadrages, des points de vue, des manières de voir le réel. La pluralité peut effrayer, car elle nous éloigne de l’idée rassurante selon laquelle il n’y aurait qu’une seule façon de comprendre le monde. D’un autre côté, et c’est l’une des pathologies de la démocratie, l’homme politique est toujours tenté d’user, à son profit, du formidable pouvoir qu’ont les mots de déformer le réel. C’est le soupçon majeur qui plane sur l’avocat (profession qui fournit, on le sait, l’une des bases de recrutement du personnel politique).
Le décalage entre les mots et la réalité n’est jamais autant ressenti que lorsque les mots sont des promesses, qui sont l’unique monnaie du politique, et la seule réalité de leurs réalisations. À tort ou à raison — il faudrait un jour en faire le bilan rationnel —, les hommes politiques sont systématiquement mis en cause de ce point de vue. Il n’y a pas qu’eux. La justice et le juge sont la promesse d’une société pacifiée qui tarde à venir ; l’enseignant promet que le savoir et les diplômes libèrent, rendent heureux et procurent des emplois ; le journaliste promet d’informer… La promesse — mais que seraient les mots s’ils ne contenaient pas aussi le futur ? — est devenue la couronne d’épines de la démocratie.
Il y a une autre cause au doute profond envers la parole, qui saisit chaque jour un peu plus de personnes. Pour apprécier les vertus de la parole en démocratie, il faut savoir soi-même la pratiquer. La démocratie, avant d’être une affaire de valeurs ou d’institutions, est d’abord une question de pratique et de compétence. Les premiers démocrates grecs l’avaient bien compris, qui ont inventé la rhétorique, l’art de convaincre, pour répondre à leur obsession de former les citoyens à la pratique de la parole politique, condition sine qua non, pour eux, de la possibilité même de ce régime.
C’est probablement là que le bât blesse le plus profondément. Les compétences à se forger une opinion, à argumenter, à écouter les autres de façon empathique, à prendre la parole ne sont guère répandues dans une société où l’école forme plus aux savoirs qu’à la citoyenneté, ou plutôt croit former à celle-ci en formant à ceux-là. L’incompétence démocratique est le produit de cette cécité, probablement issue des Lumières, qui tenaient, pour de mauvaises raisons, la rhétorique en exécration.
La sécession sociale se nourrit aussi de cette difficulté-là. Ceux qui maîtrisent mal les mots rêvent d’un langage univoque, simple à comprendre et à manier, où le verbe dirait de façon immédiatement adéquate le réel, une langue en quelque sorte purgée de sa capacité à porter du sens, et qui s’inscrirait enfin dans le mythe si tenace d’une communauté première, enracinée dans la terre, où l’on n’aurait pas besoin de se parler pour se comprendre.
Le rapport aux mots est donc, si on veut bien y regarder de près, au-delà des sécessionnistes qui sont un enjeu électoral immédiat, le pivot majeur qui décidera si notre société continue ou non son chemin de progrès.

Philippe Breton

Professeur à l’université de Strasbourg, rédacteur en chef de la revue Savoirs.

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