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	<title>Ici et là-bas</title>
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	<description>David Gakunzi</description>
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		<title>Côte d’Ivoire : il faut dialoguer maintenant!</title>
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		<pubDate>Thu, 13 Jan 2011 15:50:59 +0000</pubDate>
		<dc:creator>davidgakunzi</dc:creator>
				<category><![CDATA[Non classé]]></category>
		<category><![CDATA[Alassane Ouattara]]></category>
		<category><![CDATA[Côte d'Ivoire]]></category>
		<category><![CDATA[Démocratie]]></category>
		<category><![CDATA[Laurent Gbagbo]]></category>
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		<description><![CDATA[Gilles,
Ton discours est raide. Ton discours-droit dans les bottes sur la Côte d’Ivoire (discours d’une arrogance assez singulière, par ailleurs), ton discours est d’une simplicité ahurissante. Ignorance de la réalité ivoirienne ? Positionnement politique délibéré ? Limites du raisonnement binaire ? Je ne sais pas.
Manifestement il te faut, à tout prix, un méchant [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div id="attachment_154" class="wp-caption aligncenter" style="width: 619px"><img class="size-full wp-image-154" src="http://laregledujeu.org/gakunzi/files/2011/01/ouattara_gbagbo.jpg" alt="Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara" width="609" height="384" /><p class="wp-caption-text">Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara</p></div>
<p>Gilles,</p>
<p>Ton discours est raide. Ton discours-droit dans les bottes sur la Côte d’Ivoire (discours d’une arrogance assez singulière, par ailleurs), ton discours est d’une simplicité ahurissante. Ignorance de la réalité ivoirienne ? Positionnement politique délibéré ? Limites du raisonnement binaire ? Je ne sais pas.</p>
<p>Manifestement il te faut, à tout prix, un méchant dictateur sanguinaire à déglinguer ! Mon souci est tout autre : il y a un pays divisé, un pays qui saigne et qu’il faut aider – modestement, chacun à notre petite échelle – ; un pays qu’il faut aider à ne pas sombrer dans l’abîme. Jouer des muscles ne sert  donc à rien, et cela ne m’intéresse strictement pas. Pour le reste, comme dirait Dicale, je ne vais pas passer ma vie à t’expliquer  que je ne pense pas ce que tu penses que je pense ; que je ne pense pas ce que tu penses que je dois forcément penser. Mais bon… ultime tentative quand même.</p>
<p>Ma position sur la situation en Côte d’Ivoire est la suivante :</p>
<p><em>Primo :</em> Le pays est profondément divisé et, ajouter la guerre à l’impasse actuelle serait plus qu’une bêtise suprême, une bêtise monstrueuse : la guerre ne ferait qu’amplifier les divisions et les haines actuelles. Et le supposé vainqueur d’une telle boucherie ne serait en réalité qu’un vaincu, un estropié incapable de régner en toute sérénité car ayant la moitié du pays contre lui. C’est la position exprimée par de nombreuses personnalités parmi lesquelles Mbeki, Pierre Sané (ancien directeur d’Amnesty International) et Jerry John Rawlings. Je me réjouis également de constater que c’est la position des pays les plus démocratiques de la CEDEAO.</p>
<p><em>Deuxio :</em> Je suis opposé, par principe, à toute idée de démocratie imposée par la force. On ne libère pas un peuple en l’asservissant, en l’écrasant avec des chars ; on n’émancipe pas un peuple contre lui-même ; on n’affranchit pas un peuple en humiliant, en abaissant une partie de ses fils. C’est l’opinion partagée par la majorité des Africains – leaders politiques, leaders d’opinion et simples citoyens confondus. Opinion souvent exprimée en privée – notamment par les leaders politiques incapables de  « l’ouvrir » publiquement car  tenus par des liens d’allégeance, tenus par des liens de subordination, d’obligation.</p>
<p><em>Tertio :</em> La solution à la crise actuelle est dans le dialogue et la négociation. Toute solution non négociée ne sera pas viable. Pas difficile à comprendre. Et puisqu’il faudra de tout évidence négocier, mieux vaut négocier maintenant, tout de suite, plutôt que demain, dans les cendres fumantes d’une guerre fratricide et absurde. Le temps presse ; le sang continue de couler : il faut dialoguer, négocier maintenant!</p>
<p><em>Quarto :</em> Il existe plusieurs formules de sortie de crise déjà expérimentées ailleurs. Aux Ivoiriens d’en tirer les leçons ; et à eux d’inventer un modèle à leur convenance. Dans le respect du verdict démocratique.</p>
<p><em>Quinto :</em> Il est du devoir de certaines puissances extérieures à la Côte d’Ivoire de sortir de leur logique de guerre et d’encourager les Ivoiriens à se retrouver. La démocratie, c’est le refus de la violence et la réintroduction de la politique, du dialogue, au cœur de la cité et non l’inverse.</p>
<p><em>Hexo :</em> Nombre d’Africains sont aujourd’hui extrêmement en colère. Ils sont persuadés que la posture actuelle de certaines puissances  est essentiellement guidée par une volonté impériale et non par la défense d’un noble idéal : la démocratie. Et un passage en force en Côte d’Ivoire ne fera qu’accentuer cette méfiance-là, cette cassure-là.</p>
<p><em>Hepto :</em> Cette année dix-huit pays africains se rendront aux urnes. Comme d’habitude, il faut s’attendre à plusieurs querelles post-électorales. Probablement dans une dizaine des pays. Au minimum. Faudra-t-il alors à chaque fois recourir à la politique de la canonnière ?</p>
<p><em>Octo :</em> Le temps est venu de relancer le débat sur l’actualité, le fonctionnement et l’avenir de la démocratie en Afrique. Sinon… Sinon ? Les Africains passeront les cinquante prochaines années à se déchirer entre eux, le lendemain de chaque élection. Il est temps de favoriser la réflexion sur les conditions nécessaires à l’émergence d’une démocratie  stable, porteuse des valeurs de dialogue et de partage.</p>
<p>Voilà ma position. Tu n’es pas obligé de la partager : je ne pense pas comme toi ; tu ne penses pas comme moi : c’est comme ça, c’est la démocratie ; c’est ça la démocratie. Pas besoin donc d’ironie, de sarcasmes et de brutalité dans tes propos. Cela te grandirait également d’arrêter de pervertir systématiquement mon propos.</p>


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		<title>La démocratie n’est pas tout ou rien</title>
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		<pubDate>Mon, 10 Jan 2011 17:02:07 +0000</pubDate>
		<dc:creator>davidgakunzi</dc:creator>
				<category><![CDATA[Non classé]]></category>
		<category><![CDATA[Afrique]]></category>
		<category><![CDATA[Altérité]]></category>
		<category><![CDATA[Côte d'Ivoire]]></category>
		<category><![CDATA[Démocratie]]></category>
		<category><![CDATA[paix]]></category>

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		<description><![CDATA[Les Ivoiriens finiront par trouver une formule de sortie de crise non violente. Si on leur en laisse le choix : si on ne continue pas – pour des raisons obscures – à les pousser vers l’abîme.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div id="attachment_151" class="wp-caption aligncenter" style="width: 615px"><a rel="attachment wp-att-151" href="http://laregledujeu.org/gakunzi/2011/01/10/149/la-democratie-n%e2%80%99est-pas-tout-ou-rien/banderole_abidjan_9janv2011/"><img class="size-full wp-image-151" src="http://laregledujeu.org/gakunzi/files/2011/01/banderole_abidjan_9janv2011.jpg" alt="Des Ivoiriens réunis devant une banderole, à Abidjan le 9 janvier 2011." width="605" height="442" /></a><p class="wp-caption-text">Des Ivoiriens réunis devant une banderole, à Abidjan le 9 janvier 2011.</p></div>
<p><span style="text-decoration: underline"><a href="http://laregledujeu.org/hertzog/2011/01/10/100/tirer-sur-lincendiaire-ou-sur-le-pompier/">Lire l&#8217;article de Gilles Hertzog auquel cette lettre répond</a></span></p>
<p>Gilles,</p>
<p>Sidérant. Ton  paternalisme d’un autre temps est assez sidérant. Et l’argumentation toujours binaire : les bons d’un côté, les mauvais de l’autre. Une argumentation traversée d’ailleurs, de bout en bout, par cette fâcheuse tendance, ce refus de certains regardeurs de se décentrer pour regarder l’Afrique telle qu’elle est, et non telle qu’ils souhaiteraient la forcer d’être. De l’Afrique, ceux-là ne veulent hélas, ceux-là n’acceptent qu’un miroir ressemblant, qu’une sombre copie! Sinon ils s’énervent, ils excommunient, ils lancent des fatwas! Ils lancent des fatwas comme des vulgaires talibans.</p>
<p>Car il n’y a rien de plus ressemblant aux talibans que ces personnages-là. Le taliban est persuadé d’être le dépositaire de la vérité, de l’unique vérité : la vérité révélée. Il ne s’embarrasse pas des nuances ; il brandit son dogme. Et malheur à tous ceux qui ne pensent pas comme lui, malheur à ceux qui ne prient pas comme lui, tous ces mécréants à convertir par la force, tous ces mécréants à soumettre ou à effacer de la surface de la terre. Le monde du taliban est ainsi compartimenté en bons croyants et en mécréants. Le monde de certains autoproclamés gardiens du dogme de la démocratie ressemble à s&#8217;y méprendre à celui de ces intégristes. Il est presqu&#8217;aussi effrayant. Qu’est-ce l’humanité pour eux ? Une terre divisée entre les <em>good guys</em>, dirait George W. Bush, les goods guys donc, c’est-à-dire ceux qui sont faits à leur image, ceux qui partagent jusqu’à leurs tics, et les autres. Ces autres-là qui représentent le mal.</p>
<p>Comme le taliban croit en un seul et unique Dieu ; ils croient  – eux-aussi – dans une formule démocratique figée, immuable, définitive ; une formule finie, clôturée, un dogme qui dit le vrai et le faux, qui dit le bien et le mal. Ils sont démocrates comme d’autres sont intégristes. Portés par le sentiment d’être investis d’une mission spéciale, ils se pensent en croisade pour éclairer le monde. Et qui ne combat pas dans leur chemin est un hérétique. Au fond ils n’ont aucune âme de démocrates. Ils ont tout simplement un dogme à imposer. Et voilà, c’est tout ! Que cela passe par la guerre ou pas ; que cela passe par la destruction de sociétés entières ou pas ! Ils s’en moquent. La démocratie – selon leur vision messianique – la démocratie donc par l’apocalypse, s’il le faut. C’est ainsi que la démocratie est née, disent-ils ; c’est ainsi que l’histoire évolue. Devoir de violence. La guerre ? Si la démocratie le veut : guerre.</p>
<p>Gilles,</p>
<p>Je ne crois pas au devoir de violence. Je le répète donc : oui, la Côte d’Ivoire n’a pas besoin d’une nouvelle guerre. Oui, je tiens à la paix. Est-ce un crime de tenir à la paix ? La paix serait-elle – à ce point, à tes yeux – une si horrible permissivité par rapport au combat pour la démocratie ? Et « c’est quoi même » &#8211; diraient les Ivoiriens ; c’est quoi même cette étrange vision de la Côte d’Ivoire, cette vision binaire d’une Côte d’Ivoire subdivisée en deux pôles : un pôle qui serait démocratique et positif d’un côté et de l’autre côté un pôle négatif,  un pôle entièrement négatif à éjecter, à subjuguer et pourquoi pas anéantir à coups de canons. Affirmer cela c’est ignorer l’histoire récente de la Côte d’Ivoire. Non, Gilles, la situation n’est pas aussi simple : il n’y a pas d’un côté le camp du vrai et du bien, et, de l&#8217;autre, le camp du mal, avec entre les deux rien.</p>
<p>Gilles,</p>
<p>J’ai failli perdre la vie deux ou trois fois en Afrique à cause de mon refus viscéral de tout arbitraire, de tout autoritarisme. Oui, je tiens à la démocratie : c’est le sens de toute ma vie. Mais pas à une fausse, pas à une parodie de démocratie imposée à coups de canons pour satisfaire telle ou telle volonté de puissance. Je crois en une démocratie à l’écoute ; je crois en une démocratie de l’écoute ; une démocratie de la conciliation ; une démocratie qui réconcilie au lieu de séparer, une démocratie du dialogue, du partage et de la paix. Le dialogue, le partage, la paix, c’est d’ailleurs ce que réclament aujourd’hui la plupart des membres de la société civile ivoirienne ; c’est ce que disent les organisations de femmes et de jeunes ; c’est ce que demandent les leaders traditionnels, les hommes d’église, les chefs de partis. Tous naïfs ? Allons, soyons sérieux.</p>
<p>Cher Gilles,</p>
<p>Les Ivoiriens finiront par trouver une formule de sortie de crise non violente. Si on leur en laisse le choix : si on ne continue pas – pour des raisons obscures – à les pousser vers l’abîme. Pour le reste, que te dire, sinon que la démocratie n’est pas tout ou rien ; que la démocratie est d’abord humanisme ; que la démocratie est reconnaissance de l’altérité et que celui qui nie l’irréductible altérité de l’autre nie la démocratie. Dernier mot : évite, s’il te plaît évite de me prêter à tour de bras des positions politiques que je n’ai jamais exprimées. Plus important encore : évite aussi, s’il te plaît, ces amalgames avec le nazisme qui n’ont aucun sens par rapport à la situation actuelle  de la Côte d’Ivoire. Evite ces amalgames qui banalisent le génocide ; évite ces amalgames par respect pour les victimes de la shoah.</p>


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		<title>Côte d’Ivoire : Pourquoi je suis contre la guerre</title>
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		<pubDate>Fri, 07 Jan 2011 15:50:21 +0000</pubDate>
		<dc:creator>davidgakunzi</dc:creator>
				<category><![CDATA[Non classé]]></category>
		<category><![CDATA[Côte d'Ivoire]]></category>
		<category><![CDATA[Démocratie]]></category>
		<category><![CDATA[dialogue]]></category>
		<category><![CDATA[Gbagbo]]></category>
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		<description><![CDATA[La  démocratie et le dialogue sont intrinsèquement liés.  Il n’y a pas de démocratie sans dialogue. L’exigence du dialogue est le commencement et le fondement même de la démocratie. Et il n’y a pas de déshonneur à dialoguer. Le dialogue n’est pas un déshonneur. ]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div id="attachment_147" class="wp-caption aligncenter" style="width: 651px"><a rel="attachment wp-att-147" href="http://laregledujeu.org/gakunzi/2011/01/07/146/cote-d%e2%80%99ivoire-pourquoi-je-suis-contre-la-guerre/yopougon_abidjan/"><img class="size-full wp-image-147" src="http://laregledujeu.org/gakunzi/files/2011/01/yopougon_abidjan.jpg" alt="Quartier de Yopougon à Abidjan" width="641" height="406" /></a><p class="wp-caption-text">Quartier de Yopougon à Abidjan</p></div>
<p><em><a href="http://laregledujeu.org/hertzog/2011/01/07/97/cote-divoire-reponse-a-david-gakunzi/">Lire précédemment l&#8217;article &#8220;<span style="text-decoration: underline">Côte d&#8217;Ivoire : Réponse à David Gakunzi</span>&#8221; par Gilles Hertzog </a></em></p>
<p>Gilles,</p>
<p>J’ai bien lu et relu ta réaction à la pétition <em>« Côte d’Ivoire : la guerre n’est pas la solution »</em>, pétition initiée avec quelques amis.</p>
<p>Cher Gilles,</p>
<p>Je connais ta passion, cette passion qui te fait parfois écrire et parler avec démesure. N’empêche : je suis étonné par la virulence et la violence de ton propos. A te lire le monde serait aujourd’hui divisé entre d’un côté, les bons chevaliers blancs prêts à sauter sur Abidjan avec chars et kalachnikovs pour y restaurer la démocratie bafouée, et de l’autre, tous ces sombres capitulards munichois, forcement pro-Gbagbo. S’opposer à la voie de la guerre serait donc synonyme de rejet de la voie démocratique ; refuser la guerre, lutter contre la guerre équivaudrait à lutter contre la démocratie. Raisonnement curieux, raisonnement expéditif, lapidaire, sommaire, tordu. Etonnant.</p>
<p>Oui, je sais, je suis d’accord : il existe des guerres justes. Face à Auschwitz, il n’y avait qu’un seul et unique devoir : le combat, la résistance, la guerre. Une guerre totale, de tous les instants, une guerre juste. Oui, face aux machettes des miliciens rwandais en 1994, il fallait également sortir fusils et chars. Cas singuliers. Deux cas singuliers. Cas qu’il faut éviter d’amalgamer, s’il te plaît, à tout et à n’importe quoi. Le raisonnement par analogie, vois-tu, quand il est systématique, devient pensée magique et donc hors-réalités. La Côte d’Ivoire n’est pas l’Allemagne des années 30, Gbagbo n’est pas Hitler, les jeunes ivoiriens ne sont pas des Interahamwe et ceux qui refusent la guerre contre la Côte d’Ivoire, la guerre entre les Ivoiriens, la guerre contre une partie des Ivoiriens, ne sont pas des munichois.</p>
<p>Je le dis, je le répète, il existe des cas où le recours à la guerre est légitime, des situations spécifiques, extrêmes. Pour le reste, il ne faut pas jouer à la guerre à tout va : la guerre n’est pas un amusement, une babiole, une flânerie ; la guerre est un crime, un crime impardonnable, une boucherie gratuite. Oui, je dis bien une boucherie gratuite et absurde. J’ai vu et vécu plus d’une guerre en Afrique et je sais, par expérience, que la guerre n’est pas une virée, « une campagne »  à glorifier, magnifier, exalter, une manifestation, un exercice de courage, de bravoure; non, la guerre est lâcheté, lâcheté qui fanatise, lâcheté qui divise, lâcheté qui écrase, lâcheté qui écrase les plus faibles, lâcheté qui tue. La guerre tue. Elle tue les enfants, elle tue les femmes, elle tue les hommes, elle tue les vieillards ; elle  remplit sans état d’âme cimetières et fosses communes.  Oui, quand la guerre s’invite, la civilisation s’en va.</p>
<p>Alors cher Gilles, quand tu dis « guerre, guerre, guerre » (même en prenant soin de précéder ton plaidoyer de nombreux si : si la situation politique n’évolue pas, si Gbagbo s’accroche au pouvoir, si.. si…) ; quand tu dis guerre, moi, je pense aux visages qui seront demain défigurés par la déraison de la guerre ; je pense  aux visages des Ivoiriens qui seront blessés, mutilés, écrasés, tués, jetés sur les routes de l’exil, entassés  dans des camps de réfugiés, condamnés à tendre la main. Vies saccagées, vies anéanties. Pourquoi? Mais pourquoi  donc? Pourquoi? Pour quelle raison? La restauration de la démocratie? Restaurer la démocratie en faisant la guerre? N’y aurait-il donc pas d’autres moyens, d’autres voies possibles, d’autres chemins à emprunter, d’autres méthodes, d’autres moyens?</p>
<p>Non, on ne rétablit pas la démocratie à coup de canons : on l’achève, on la ruine. Car qu’est-ce la guerre sinon, par essence, l’antithèse de la démocratie. La guerre ne s’embarrasse pas des principes de la démocratie ; elle militarise la société, brouille les frontières entre la loi de la force et la force de la loi. Elle porte dans son ventre la domination, l’arbitraire, la loi du plus fort, la loi du plus violent ; elle est asservissement du faible par le fort. Elle ne résout aucun problème. Elle amplifie les problèmes ; elle engraisse les haines réciproques, l’exécration mutuelle, le désir de vengeance; elle  nourrit les rancœurs, et chacune de ses prétendues victoires crée à l’infini, les conditions d’un affrontement futur.</p>
<p>Non, affirment certains, vous vous trompez : on ne parle pas de guerre mais d’opération commando ciblée, limitée, dirigée essentiellement contre les supposés obstacles à la démocratie en Côte d’Ivoire. Expédition punitive et rapide en somme sur Abidjan, avec rapt et embarquement en grande pompe pour la Cour Pénale internationale de quelques prisonniers ficelés, ligotés. Guerre propre, quoi ! Opération, simple opération d’arrestation du malfrat du coin de la rue  en somme ; du malfrat sans assise, sans soutien. Illusion !</p>
<p>La guerre propre n’est qu’une vue de l’esprit. La guerre tue ; la démocratie est interdiction du meurtre et la guerre tue. Quand la démocratie dit : « tu ne tueras pas ; tu ne tueras point » ; la guerre, elle – liquidation physique – la guerre, elle, justifie et innocente le meurtre. Elle fait des hommes, non pas des gardiens de leurs frères, mais des tueurs.</p>
<p>La guerre. La démocratie par la guerre. La guerre pour la démocratie, pour le bien de la démocratie. Le discours est assené inlassablement depuis quelques semaines : « Si Gbagbo refuse… Soyons réalistes : il n’y aura plus d’autre solution : la guerre sera le prix à payer pour restaurer la démocratie à Abidjan. » La guerre une fâcheuse nécessité.  Affirmation commode. Que dis-je : imposture. Que cache ce discours ? Et que nous enseigne l’histoire ? Qu’il faut se méfier des apôtres de la guerre ; que les va-t-en guerre sont souvent des propagateurs professionnels de bobards. Non, évidement, ils ne vous diront jamais ; non, ils ne disent jamais qu’ils veulent la guerre, une bonne guerre pour piller ou imposer leur loi ; non, ils disent, ils diront, ils vous diront toujours qu’ils n’ont pas le choix, qu’il faut bien faire cette guerre-là parce que « la cause le veut ». La bonne cause : la liberté, la démocratie…</p>
<p>Temps de guerre, temps de mensonge, temps de propagande, temps  de manipulation de l’opinion, temps de lynchage médiatique.  La guerre commence par la propagande, par la désinformation. Accusations, accusations, accusations. La cible identifiée est pilonnée, disqualifiée. Ensuite, l’opinion préparée, on peut passer à l’essentiel. Et on y va : on tire, on bombarde, on détruit, on tue. Et le sang versé ? Oui, qui va mourir demain dans les rues d’Abidjan, si la guerre est décrétée? Ni toi, Gilles, ni moi ; encore moins le Président Sarkozy, le Président Obama, Ban Ki-moon, Manuel Barroso ou Jean Ping. Mourront, en service commandé, quelques soldats nègres, Burkinabé ou Togolais. Mais pourquoi donc? Pour la démocratie, la restauration de la démocratie en Côte d’Ivoire? Plaisanterie : qu’en est-il en effet de la démocratie au Burkina et au Togo? Qu’est-ce la démocratie dans ces deux pays et quelques autres de la région, sinon une mascarade, une forfaiture morale?</p>
<p>Mourront aussi les jeunes de Yopougon, mourront les jeunes d’Abobo. Mourront des pauvres Ivoiriens. Du sang léger, quoi. Qui s’en souciera? Ils mourront. Sans trop savoir pourquoi. Ils tomberont parce qu’il aura été décidé quelque part, au cours d’une réunion civilisée entre « gens importants », entre « gens qui comptent » « qui ne peuvent pas tolérés d’être ainsi défiés car cela enverrait un mauvais message », parce qu’il aura été décidé quelque part que « Et bien, mes chers amis, la défense de la démocratie nous commande de faire cette guerre-là. Il y va de notre honneur ; il y va de notre crédibilité : il faut déloger Gbagbo ! Sinon nous risquons d’être considérés comme des mauviettes. Il faut déloger Gbagbo et rétablir la démocratie bafouée. » Hypocrisie, tromperie ! Beaucoup d’Africains sont aujourd’hui en colère. Ils ont le sentiment qu’on les prend pour des  ineptes, des nigauds. Car pourquoi Gbagbo, disent-ils, et non Béchir, par exemple? Oui, Béchir et ses milices, Béchir le nettoyeur du Darfour. Pourquoi? Ultimatum, sommation : « quarante huit heures pour quitter le pouvoir  sinon…» Menaces à l’endroit de Gbagbo, d’un côté et  de l’autre? Commerce avec Béchir. Oui, pourquoi Gbagbo et non tel ou tel autre chefaillon nègre fraudeur impénitent des urnes, massacreur public connu de son peuple? Pourquoi? On s’interroge de plus en plus de Douala à Ouaga en passant par les diasporas africaines vivant en Europe et aux États-Unis ; on s’interroge : la colère est palpable.</p>
<p>Et le verdict démocratique? Je l’ai déjà dit et redit : la démocratie est liberté de vote ; la démocratie est  liberté de choix. Le verdict démocratique doit être respecté. Mais pas à coup de canons ni à l’ombre d’obscurs opérations spéciales. Il faut emprunter d’autres voies, celles de la diplomatie et du dialogue. Car la démocratie c’est aussi l’art du dialogue, l’art de l’accommodement, l’art de la résolution des conflits par la palabre.</p>
<p>Gbagbo et  Ouattara sont tous les deux des fils de la Côte d’Ivoire ; ils représentent chacun un pan de cette Côte d’Ivoire divisée, séparée écartelée. Il est de leur devoir de rassembler, de souder, de ressouder, de réunir les Ivoiriens, d’affirmer l’interdépendance des Ivoiriens. J’ose espérer qu’ils auront le recul et la hauteur nécessaires pour voir, au-delà du présent, une Côte d’Ivoire démocratique, une Côte d’Ivoire unie et réconciliée avec elle-même. J’ose espérer qu’ils ont en vue l’essentiel : l’unité de la Côte d’Ivoire ; la démocratie et la paix en Côte d’Ivoire.</p>
<p>Et nous? Quel est notre devoir? Arrêtons de jeter de l’huile sur le feu. Arrêtons – comme s’amusent certains – de diviser davantage les Ivoiriens. Notre devoir n’est pas de pousser Gbagbo et Ouattara vers la radicalisation ; notre devoir n’est pas de les maintenir dans un état de belligérance. Notre devoir est de les exhorter à se dépasser, à se retrouver. Intransigeance sur les principes mais aussi compréhension mutuelle, négociation, patience vigilante. Dialogue. Pour le bien des Ivoiriens, pour le bien de tous les Ivoiriens. Pour le bien de la démocratie. Car il n’y a pas de démocratie sans dialogue. L’exigence du dialogue est le commencement et le fondement même de la démocratie. Il n’y a pas de déshonneur à dialoguer. Le dialogue n’est pas un déshonneur. Dialoguer n’est pas abdiquer. Dialoguer n’est pas faire preuve de faiblesse. C’est ce que nous enseignent la vie et le parcours politique du plus grand des Africains : Nelson Mandela.</p>
<p>Qu’a fait Mandela? Il a tendu la main à ses geôliers, à ses bourreaux, les bourreaux de son peuple. Malgré les cris d’horreur des radicaux de son camp. Et si Mandela a fini par dialoguer avec ceux qui ont brûlé Kassinga, ceux qui ont massacré Sharpeville et Soweto, ceux qui ont  bombardé l’Angola et le Mozambique, pourquoi le dialogue entre Ouattara et Gbagbo serait-il à proscrire, impossible, inacceptable? Mon cher Gilles, dialoguer n’est pas trahir la démocratie. Au contraire, c’est l’affirmer. Et si le dialogue est refusé, récusé? On en viendra alors peut-être à la bêtise politique suprême : la guerre. La démocratie ainsi « rétablie » sera-t-elle durable, apaisée, stable? Je ne le crois pas. Car on semble l’oublier, la guerre- déclenchée il y a quelques années – est en partie à la source de la crise ivoirienne actuelle. La Côte d’Ivoire n’a pas besoin d’une autre guerre, d’une nouvelle guerre. Pas plus que l’Afrique.</p>
<p><em>Amahoro</em>, paix en kirundi et kinyarwanda.</p>


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		<title>Urgence-Côte d’Ivoire : la guerre n’est pas la solution</title>
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		<pubDate>Wed, 29 Dec 2010 19:04:25 +0000</pubDate>
		<dc:creator>davidgakunzi</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Il faut sortir des postures radicales actuelles et trouver une solution humaine et viable. L’impasse actuelle doit être gérée avec intelligence et civilité.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div id="attachment_143" class="wp-caption alignright" style="width: 310px"><em><em><a rel="attachment wp-att-143" href="http://laregledujeu.org/gakunzi/2010/12/29/141/urgence-cote-d%e2%80%99ivoire-la-guerre-n%e2%80%99est-pas-la-solution/50547_manifestation-des-partisans-d-alassane-ouattara-le-3-decembre-2010-a-abidjan/"><img class="size-medium wp-image-143" src="http://laregledujeu.org/gakunzi/files/2010/12/50547_manifestation-des-partisans-d-alassane-ouattara-le-3-decembre-2010-a-abidjan-300x213.jpg" alt="Manifestation à Abidjan, décembre 2010" width="300" height="213" /></a></em></em><p class="wp-caption-text">Manifestation à Abidjan, décembre 2010</p></div>
<p><em>La situation en Côte d’Ivoire est préoccupante et potentiellement explosive. L’enjeu est de taille : il s’agit à la fois de préserver les acquis du processus démocratique et la paix – non seulement en Côte d’Ivoire mais aussi dans toute l&#8217;Afrique de l&#8217;Ouest. Ajouter à la crise actuelle, la guerre – comme le suggèrent certaines voix – ce serait ajouter la tragédie à l&#8217;impasse. C’est cette vérité que rappelle cette pétition – déjà signée par une centaine de citoyens d&#8217;Europe, d&#8217;Afrique et d&#8217;Amérique. Elle est adressée notamment aux Présidents Barack Obama et Nicolas Sarkozy.</em></p>
<p><em>David Gakunzi</em></p>
<p><strong>La pétition :</strong><br />
La Côte d’ivoire est plus que jamais divisée et nous constatons avec tristesse que le pays s’achemine inexorablement vers la guerre. Nous savons tous, pourtant, que la solution à la crise actuelle n’est pas dans la guerre : la défaite totale dans l’humiliation de l’un ou l’autre camp, ne débouchera pas sur une paix durable. Nous demandons donc à la communauté internationale – et plus précisément aux États-Unis, à la France, à l’Union européenne, aux Nations Unies et à l’Union africaine – de faire preuve de plus d’imagination et de proposer très rapidement aux Ivoiriens un scénario politique de sortie de crise susceptible de préserver le verdict démocratique et l’avenir. Il faut sortir des postures radicales actuelles et trouver une solution humaine et viable. L’impasse actuelle doit être gérée avec intelligence et civilité. Toute autre démarche précipitée et expéditive ne ferait que semer les germes d’une division durable en Côte d’Ivoire et dans la région. Nous appelons également les différentes associations de la jeunesse ivoirienne à faire preuve de lucidité : la violence fratricide ne résout pas les problèmes ; elle les aggrave.</p>
<p><span style="text-decoration: underline"><a href="http://www.petitionpublique.fr/PeticaoVer.aspx?pi=P2010N4957">Pour signer la pétition, cliquer ici</a></span></p>
<p><strong><br />
</strong></p>


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		<title>Afrique, démocratie et interrogations</title>
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		<pubDate>Sat, 18 Dec 2010 13:33:57 +0000</pubDate>
		<dc:creator>davidgakunzi</dc:creator>
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		<description><![CDATA[La démocratie - limitation organisée du pouvoir par d’autres pouvoirs - est une aspiration humaine globale, une valeur universelle, une norme sans frontières. Elle n’est fille ni de Paris, ni de Bruxelles, ni de Washington. Elle est chantier « tout-monde », désir incompressible de justice basé sur le refus de l’arbitraire.
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			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-140" href="http://laregledujeu.org/gakunzi/2010/12/18/138/afrique-democratie-et-interrogations/bureau-de-vote/"><img class="alignleft size-full wp-image-140" src="http://laregledujeu.org/gakunzi/files/2010/12/bureau-de-vote.jpg" alt="bureau-de-vote-afrique" width="400" height="266" /></a>Nulle part. Il n’existe nulle part de peuple prédestiné à l’autoritarisme, à la dictature, à l’oppression, à la tyrannie. La démocratie – limitation organisée du pouvoir par d’autres pouvoirs – est une aspiration humaine globale, une valeur universelle, une norme sans frontières. Elle n’est fille ni de Paris, ni de Bruxelles, ni de Washington. Elle est chantier « tout-monde », désir incompressible de justice basé sur le refus de l’arbitraire.</p>
<p>L’arbitraire érige en règle du jour la loi de la jungle, la loi du plus fort. Les inégalités de rang? Naturelles. L’oppression? Volonté du sort! Le pouvoir peut désigner, humilier, écraser, torturer, c’est ainsi! C’est ainsi, puisqu’il appartient au plus puissant de faire vivre ou de faire mourir. « Le pouvoir se mange en entier », n’est-ce pas, et, à qui détient le pouvoir donc : tous les droits! Et aux autres? Soumission, obéissance et docilités.</p>
<p>La démocratie renverse ce raisonnement : aucun pouvoir, dit-elle, n’est absolu, sacré ; tout pouvoir est construction humaine – donc muable ; donc changeable. La démocratie refuse, congédie le pouvoir d’un seul sur tous. Elle proclame le pouvoir des citoyens sur eux-mêmes ; elle postule les libertés politiques et civiles ; affirme  le respect de la pluralité, la pratique du débat contradictoire et l’égalité devant la loi. Elle est constitutionnalité, principes et règles de vie commune partagés. Elle est ce processus – certes toujours litigieux, certes toujours difficile – d’élaboration de règles qui font sens, de règles qui donnent sens, de règles qui lient dans l’égalité et la liberté.</p>
<p>Liberté de penser, liberté d’expression, liberté de parole. La démocratie libère la raison critique ; elle libère la parole muette, la parole mutilée, la parole interdite, la parole étouffée, étranglée, écrasée. Parler, exprimer son opinion, ouvrir sa gueule, n’est ni un délit, ni un crime, tel est l’un de ses crédos.</p>
<p>Égalité. Égale dignité de tous, de tous les hommes ; égalité au-delà des déterminismes de naissance, au-delà des déterminismes culturels, sociaux ou économiques. Légitimité de tous et de chacun à participer à la vie de la cité : citoyenneté. Et qu’il n’y ait pas fourvoiement ici : il ne s’agit pas de faire advenir au forceps un peuple unique et homogène ; il s’agit de fonder l’ordre politique sur le pouvoir des citoyens à virer celui-là, à confirmer celui-ci, à introniser cet autre-là. Par la magie, la simple magie du bulletin de vote déposé dans l’urne.</p>
<p>La démocratie est liberté de choix, liberté de vote. Voter. Le vote : temps d’élection, temps de débat, temps de compétition politique, temps d’effervescence : on danse, on chante, les couleurs de son parti autour du cou. Élection : temps de fête mais temps de tension aussi. D’extrême tension. De quoi demain sera-t-il fait? On danse, on chante comme pour exorciser la peur du jour d’après. Le jour d’après vote. Le jour d’après vote et ses soubresauts, ses convulsions. Le vote. Oui, mais voter pour qui? Voter pour quel candidat? Voter pour quel parti? Et qu’est ce qu’un parti dans une société traversée par des lignes de fractures plurales, communautaires, religieuses? Qu’est-ce qu’un parti dans une société fractionnée par des lignes de partage qui ne sont pas nécessairement idéologiques, politiques?</p>
<p>Et que faire quand tel ou tel autre candidat s’amuse à flatter, gonfler, manipuler le ressentiment populaire ; que faire quand tel ou tel autre leader politique s’emploie à stigmatiser, à montrer du doigt « tous ceux-là qui ne nous ressemblent pas ; tous ceux-là qui ne parlent pas comme nous ; tous ceux-là qui ne pensent pas comme nous ; tous ceux-là qui ne sont ni de notre âme, ni de notre région, ni de notre religion, ni de notre bled, ni de notre sang ». Et que faire si ce candidat-là l’emporte, gagne les élections? Oui, comment réagir quand le peuple décide de remettre par son vote le pouvoir aux ennemis déclarés de la démocratie?</p>
<p>Le vote : liberté de choix. Réalité ou illusion? Qui décide en définitive dans le secret de l’isoloir : le libre arbitre du votant ou le primat, les contraintes, les exigences, les pesanteurs du collectif d’origine? Le vote : le droit de choisir ses gouvernants. Belle pétition de principe. Car que nous dit l’expérience d’un certain nombre de pays africains? Le vote? Manipulation des listes électorales, intimidation des électeurs, achat des voix, bourrages des urnes, falsification des procès verbaux, détournement du suffrage universel. Refus de l’imprévisible liberté des électeurs, refus du changement, refus de l’alternance.</p>
<p>Que devient alors la démocratie dans ces cas-là? Que devient la démocratie quand le suffrage universel est ainsi brouillé, modifié, renversé, giflé par une soustraction ou une addition frauduleuses? Que reste-t-il de la démocratie quand elle triche ainsi avec ses propres principes? Que reste-t-il de la démocratie quand le vote n’est plus qu’une simple formalité administrative de légitimation, de renforcement, de pérennisation de tel ou tel autre dirigeant sortant qui ne veut pas sortir, partir, quitter le pouvoir? Que reste-t-il de la démocratie quand elle est ainsi détournée, caricaturée, dévoyée? Peu de chose en vérité: il n’en reste plus que l’apparat et l’apparence.</p>
<p>Mais pourquoi donc ces impasses récurrentes? Quels sont les ressorts de ces blocages? Comment expliquer cette  histoire souvent contrariée de la démocratie en Afrique? La faute aux autocrates? La faute à cette folle volonté de certains dirigeants de se maintenir au pouvoir à tout prix, à n’importe quel prix? Sans doute. Le pouvoir enivre ; la jouissance du pouvoir, quand il est illimité, rend fou ; et l’autocrate en place finit par croire qu’il est né pour mourir au pouvoir. Grisé par le pouvoir, il se croit tout puissant, tout permis. Il décide de tout ; il peut décider de tout, y compris jusqu’au bonheur ou au malheur de chacun de ses concitoyens. Seul ne compte en définitive que son bon plaisir, son bon vouloir. Alors? Alors chaque matin, il se réveille en se disant : « Je suis le plus fort ; le pouvoir c’est moi! La norme, c’est moi! Je suis boss, le patron, le détenteur de ce pays! Le propriétaire à vie! »</p>
<p>Volonté donc, tragique volonté de confiscation du pouvoir, de séquestration de la chose commune par certains dirigeants décidés à s’accrocher aux faveurs, aux fastes, aux tralalas, à la pompe du  pouvoir. Cela doit être dit ; dit clairement, dit publiquement, dénoncé. Ensuite? Ensuite cette appétence du pouvoir n’explique pas tout. Tout? Tous les errements, toutes les dérives, toutes les impasses de la démocratie en Afrique. D’autres lancinantes questions se posent.</p>
<p>Constat : la démocratie, dans ses tensions et incertitudes, ne rassure pas toujours ; elle fait même parfois peur, franchement peur à certaines franges de la société. Elle fait peur quand elle est perçue comme le droit reconnu au plus grand nombre, le blanc-seing accordé à la majorité d’imposer sa loi, d’imposer ses désidératas à la minorité, d’assujettir la minorité des vaincus. Tentation majoritaire. La fameuse tentation majoritaire. Que la démocratie soit assimilée – dans l’urgence de la quotidienneté, dans l’urgence de la survie quotidienne – que la démocratie soit assimilée à cette tentation qui fait du nombre gagnant force de loi et valeur de vérité, seule vérité ; que la démocratie soit confondue à ce droit à l’accaparement du bien commun par les vainqueurs et le suffrage universel sera vécue comme une guerre. Une guerre à ne pas perdre car malheur aux vaincus!</p>
<p>De cette crainte découle une question cruciale non encore résolue dans un certain nombre de pays : quels mécanismes, quelles garanties, quels garde-fous mettre en place pour protéger les vaincus, les minorités? Faut-il organiser le pouvoir, les pouvoirs en miroir de la société? Faut-il distribuer, redistribuer le pouvoir, les pouvoirs en vertu des différentes  appartenances sociologiques ou politiques? Objection de principe : l’utopie démocratique prône le dépassement des particularismes d’origine ; la démocratie ne saurait être réduite à l’addition des intérêts particuliers. Alors : « Tout pour la majorité »?</p>
<p>Il revient aux institutions d’assurer le respect et la protection des minorités, est-il souvent précisé dans les différents contrats démocratiques. Mais qu’en est-il dans les faits du fonctionnement de ces institutions? Quid de la Justice dans certains pays, par exemple? Quid de l’indépendance de la justice? Théorique. Évidée. Et l’égalité civile, juridique, politique de tous devant la loi? Fiction juridique. Et quid des parlements? Et quid du fonctionnement des parlements, les parlements ces instruments censés assurer le contrôle de l’exécutif, supposés espaces d’exercice, de pratique, de construction politique, lieux de renouvellement de la créativité démocratique? Les parlements? Des machines qui tournent à vide.</p>
<p>Hiatus donc entre l’idéal démocratique proclamé et la réalité, fossé entre ce qui devait être et ce qui est, contradiction entre discours et pratiques, divorce entre les mots et les choses. Pas étonnant dès lors que les électeurs se détournent des urnes. Pas étonnant que le divorce entre les représentants et les représentés soit consommé dans certains pays. Normal, le développement du cynisme, d’un certain cynisme vis-à-vis de la démocratie qualifiée souvent de simulacre, de mascarade politique, de forfaiture morale.</p>
<p>Il est plus qu’urgent de repenser la démocratie en Afrique ; il est plus qu’urgent de réinventer la démocratie, de réinventer la cité. Et réinventer la cité, c’est d’abord libérer la démocratie du temps électoral pour l’inscrire dans une dynamique de dialogue et de partage. Une dynamique de dialogue autour des enjeux et questions majeurs qui traversent les sociétés africaines et ce, bien au-delà de la compétition partisane, des affiliations partisanes, des rivalités de personnes, des calculs à courte vue, des batailles subalternes, de la clameur des passions, des impatiences du court terme, des gloutonneries de l’instant. Une dynamique de dialogue pour dégager – sans nier les divergences, les légitimes désaccords, les conflictualités inhérentes à toute société – quelques choix de sociétés consensuels, prioritaires quant au traitement du passé, l’organisation du présent et la préparation de l’avenir ; une dynamique de dialogue car, on l’oublie trop souvent, la démocratie est certes confrontation, affrontement d’idées, mais également conversation, partage de parole, dialogue, négociation, accommodement, fabrication de valeurs qui tiennent ensemble, invention de solidarités, de nouvelles solidarités, de ces solidarités qui rassemblent les hommes.</p>
<p>Oui, la démocratie suppose cet exercice de délibération, de palabre, de débat public continu, de  raison publique permanente. Elle est processus interactif entre gouvernants et gouvernés, conversation durable, ininterrompue entre État et société. Et que voit-on dans le monde réel? Des gouvernants et des aspirants au gouvernement qui regardent les gouvernés sans les voir. Que voit-on? Un État, des États distants, des États aux discours définitifs, incompréhensibles, qui rabrouent la société, les sociétés ; des États autistes aux demandes citoyennes ; des États qui refusent à leurs citoyens le droit à la politique, le droit à la parole, le droit à la prise de parole, le droit à la participation. Il ne s’agit pas ici de prôner une démocratie de tous les jours mais de rappeler cette urgence fondamentale d’une autre articulation, d’une autre interaction dans un certain nombre de pays africains, entre l’État et la société ; d’une autre proximité.</p>
<p>La démocratie a des exigences complexes incluant la liberté de choisir ses gouvernants, le droit de vote et le respect des résultats sortis des urnes. Mais elle est plus que cela ; elle est construction de temporalités plus longues ; elle est quête incessante, processus sous tension permanente, processus ouvert, jamais achevé, processus inachevable par essence. La démocratie n’est jamais donnée une fois pour toutes ; elle est ce projet vivant et fécond parce qu’en interrogation permanente sur ses propres limites, sur ses propres certitudes. Ouverture sur le monde, affirmation de l’universalité de l’homme, elle est ancrage dans la modernité locale, cette modernité toujours en mouvement. Sinon? Sinon elle devient folklore, folklore figé aux apparats insignifiants, convention vide, norme ignorée, contournée, norme non intériorisée par les citoyens ; car abstraction sans fondement ni réalité, abstraction aux antipodes de l’invention de soi.</p>


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		<title>Jimi Hendrix : libres conversations avec le voodoo child</title>
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		<pubDate>Sat, 20 Nov 2010 17:04:28 +0000</pubDate>
		<dc:creator>davidgakunzi</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Seattle]]></category>
		<category><![CDATA[voodoo child]]></category>
		<category><![CDATA[Woodstock]]></category>

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		<description><![CDATA[Londres, 18 septembre 1970. Chambre 507 de l’hôtel Samarkand. Jimi Hendrix est épuisé : il n’en peut plus. Quel que soit le flanc, le sommeil ne vient pas. Jimi Hendrix  n’arrive pas à dormir. Il plane, plane dans un nuage de lumières. Par-delà la brume de ce ciel terre d’ombre, Hendrix  voit des couleurs, les couleurs de l’extase, les couleurs de la danse des étoiles. Sa vie vient des ces étoiles-là ; gloire à ces lointaines étoiles. Il a vécu fort de leur énergie. Sa respiration est faite de leur lumière et de leur souffle. Un jour, se dit-il, une autre étoile apparaitra dans l’univers. Un jour.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Rum, Rumpi et Lê. Habillez les tambours ! Habillez les tambours. Face au vent ou porté par la tempête, habillez les tambours. Levez le pas. Levez le pas. Nous avançons tous sur le chemin de l’existence, cherchant chacun l’essentiel : le bonheur ; le bonheur, n’est-ce pas ? Mais où se trouve caché, niché ce trésor ? Où ? Dans le nombre des années ? Dans l’intensité de l’instant ? Habillez les tambours ! Saluez les tambours. Levez le pas ! Tournez ! Tournez ! Et Jimi Hendrix qui tourne ! Jimi Hendrix tourne : impossible de fermer l’œil. Jimi Hendrix tourne, tourne dans sa chambre : sa tête est assaillie, submergée par un flot, un tourbillon, un torrent de couleurs et d’images. Hendrix plane ; il plane, plane, refaisant, d’un bout à l’autre, le chemin de sa vie. Rum, Rumpi et Lê. Habillez les tambours ! Habillez les tambours ! Agoge, agogo ! Saluez les tambours !</p>
<p><em>La nuit où je suis né/ Seigneur, je jure que la lune a viré au rouge-feu/ Ma pauvre mère a crié : « Dieu, le gitan disait vrai ! »/ Et je l’ai vue tomber raide morte. / Alors les lions des montagnes m’ont trouvé là/Et ils m’ont posé sur l’aile d’un aigle/ Il m’a fait passer la frontière de l’infini/ En me ramenant, il m’a donné l’anneau magique de Venus. Vaudou ! Je suis un enfant vaudou. </em></p>
<p>Awessa ! Awessa ! Rum, Rumpi et Lê : Awessa, Awessa, appel des tambours, appels de la mémoire ! Seattle, revoici Seattle : c’est ici d’où je viens. J’ai passé toute mon enfance dans ce lieu; passé mon enfance sur cette terre à compter heure les étoiles dans les yeux de l’absence de ma mère ; passé mon enfance à dessiner sur le sable des routes sans retour, les routes de l’errance. S’évader, fouler le ciel d’autres terres, embrasser le firmament d’autres planètes, d’autres univers ; renaître ailleurs, loin de ce monde et de ses mises à part, loin de ce monde et des ses misères, de ses misères et de ses rats, ses rats de la misère qui courent, qui courent d’une pièce à l’autre, qui courent jour et nuit, mâchonnant, mâchonnant les restes de nos riens.</p>
<p>Seattle, l’enfance et l’haleine de la pauvreté : Mère et les affres de la picole ; Mère, saccagée par les tracas de la vie ; Mère errante dans la picole. La picole fut sa loi, <em>good lord ; </em> la volonté de la picole fut sa loi ! La picole et son rire terrifiant : « Hey, toi-là ! Oui, toi ! Ici ! Oui, ici ! Oui, toi ! Ici ! Quoi que tu fasses, tu ne m’échapperas pas ! Quoi que tu fasses !  Je suis le gibet et la corde ! » La picole ; ah ! la picole ! Elle te tire par les basques  au détour d’un quart de bière et te voilà ramassé, à terre ! Te voilà à terre !  Tes yeux ne sont plus tes yeux ;  ton nez n’est plus ton nez ; ta  bouche n’est plus ta bouche ; ton front n’est plus ton front ; tu regardes dans un miroir et tu ne te reconnais plus !. <em>Some day, gonna ride in my chariot… Un jour je roulerai dans mon char…</em></p>
<p>Ah ! La picole, tu la vomis jusqu’au dégout ; tu hurles ; tu vocifères ; tu cries : « Lâche-moi, lâche ma vie ! J’en ai marre, marre de toi ! Je te déteste ; je te hais ! lâche-moi ! » Peine perdue ! Elle ne te lâche pas ; elle ne te lâchera pas ; elle s’accroche ; elle te colle comme une sangsue. Et de bar en bar, elle te shoote sans pitié sur la gueule ; elle te plonge dans les tourbillons de l’absence. L’enfer, elle te fait vivre l’enfer ! Et la tête en morceaux, la gueule fracassée, l’œil éclaté, tu supplies, tu la supplies à genoux: « Aie pitié ! Aie pitié de moi; lâche-moi : ce sont mes derniers centimes.» Peine perdue ! Elle te regarde de haut et ricane ; elle éclate de rire ; et la voix sèche, elle ordonne, elle t’ordonne de donner, de vider tes poches: « Tes derniers cents ? Voyons, tu en auras d’autres. Donne, donne-les-moi. Vide, vide tes poches !» Et comme un soldat obéissant, tu te mets au garde-à-vous et tu t’exécutes : en marmonnant, certes ; en jurant sans doute « c’est la dernière fois ; c’est la dernière fois » mais tu t’exécutes. « Prends le verre ! » Et tu te saisis du verre. « Remplis le verre ! » Et tu remplis le verre.  Avale ! Et tu avales ; tu avales : scotch, brandy, porto, rhum, tu avales. Cognac, crues de cognac; la main et les jambes tremblantes, tu avales. Un coup, encore un coup, un autre coup, un dernier, un tout dernier. Et chaque jour, goutte après goutte, litre après litre, tu bois un peu plus ta vie ; et chaque jour ta vie part ainsi ; elle s’en va, elle s’en va en épaves, elle s’en va comme une épave qui dérive,<em> good lord ; </em>elle s’en va sans retours.  <em>Some day, gonna ride in my chariot… Un jour je roulerai dans mon char… </em></p>
<p>Les mots peuvent-ils sauver de l’enfer ? J’aurais voulu trouver les mots qu’il faut pour arracher Mère des charbons ardents de la picole ; les mots pour la retenir, pour l’empêcher de sombrer dans le néant, dans l’abîme. Et chaque dimanche au temple, j’implorais, j’implorais, dans ma silencieuse prière ; j’implorais le Tout-Puissant : « Fasse Seigneur, fasse Seigneur que ma mère…  Fasse que… Amen ! Amen ! » J’aurais voulu trouver les mots, les mots qu’il faut pour la retenir. <em>Some day, gonna ride in my chariot…</em> <em>Un jour je roulerai dans mon char…</em> Ah ! La picole ! La picole quand elle te tient ;  cette saleté de picole quand elle s’empare de toi, elle se répand  doucement comme le pire des venins dans tes veines ; et ton sang empoisonné tangue ; <em>good lord</em>, ton sang se fige et c’est fini, <em>good lord</em>, c’est fini! <em>Some day, gonna ride in my chariot…</em> <em>Un jour je roulerai dans mon char…</em></p>
<p>Rum, Rumpi et Lê. Habillez les tambours ! Saluez les tambours ! Battez l’adarrum ! Agoge, agogo ! Tournez ! Tournez ! Jimi Hendrix tourne, tourne: qu’importe le flanc, il n’arrive pas à dormir. Rum, Rumpi et Lê, awessa,  awessa : appel des tambours dans la nuit, fièvre dans la nuit ! Tournez ! Tournez ! Hendrix  tourne, tourne, vole, plane, plane comme s’il était en état où rien ne pèse. Dans sa tête des souvenirs…  Des souvenirs de fragments de vie: l’ukulélé et la première guitare bric-à-brac, cadeaux de Dady Al Hendrix. Et les conseils de Dady Al : « Joue, fils ; vas-y joue ! Joue, joue comme personne n’a jamais joué ! Joue et vise haut ! Toujours plus haut ! Mais ne confond jamais talent et art. L’art se travaille. Répéter ! il faut répéter ! Répéter ! Il faut travailler son talent ! Répéter, répéter, répéter. De l’obstination, fils, de l’obstination ! Joue fils, joue des cordes comme Armstrong embouchant sa trompette, le souffle vaste et le plexus solaire amplement ouvert sur l’infini. Souviens-toi : Armstrong fut aussi un sans-le-sou ; on le voulait cueilleur de coton à vie, cireur de pompes pour l’éternité, mais regarde là où il est aujourd’hui, fils !  Regarde là où il est: le monde entier est à ses pieds ! La terre entière résonne de son nom ! Joue, joue, fils ; joue comme Armstrong ; joue les sonorités célestes, joue les sonorités terreuses ; joue, joue et n’oublie pas, n’oublie jamais : on vient sur terre pour grandir ; n’oublie jamais que toute vie est croissance ! Tout est possible ! Tout est possible à qui sait rêver !</p>
<p>Rêver ! Oui, Rêver ! Que seraient nos vies sans nos rêves ? Que serait le monde sans nos passions,  sans nos aspirations ? Rêvé. J’ai longtemps rêvé  dans mon Seattle natal d’un hurlement ravageur de guitares déchaînées accompagné d’un roulement sauvage de batterie ! J’ai longtemps rêvé d’une session, d’une jam session autour de minuit, avec un orchestre à moi ! Un orchestre à tout-casser ! Un orchestre au nom retentissant  jusqu’aux cœurs des jungles en béton !</p>
<p>Rocking Kings !  <em>Rocking Kings</em>, tel fut le nom de mon premier groupe !<em> </em>Oui,<em> Rocking Kings ;</em> <em>Rocking Kings </em>comme transe, transport, comme exorcisme, comme envoûtement. Oui, envoûtement ! Car qui-suis-je, moi, sur cette planète ? Qui suis-je sinon un enfant vaudou ; un enfant vaudou à la peau multiple, à la peau jetée sur les routes de l’exode, les routes de la dispersion. Oui, regardez-moi, c’est une évidence : Honneur ! Je suis Makumba ! Honneur !  Je suis Yoruba ! Honneur ! Je suis Ewe , Fang, Congo, John Bown, Cherokee. Oui, Cherokee !  Honneur ! Je suis Cherokee aussi !  Cherokee comme le sang massacré. Honneur ! Habillez les tambours ! Saluez les tambours ! Battez les tambours. Je suis un enfant Vaudou jaune d’or ; un enfant vaudou bleu noir, blanc rouge, vert sève, vert sève de la vie. Oui, j’embrasse toutes les couleurs de mon exil et de ma mémoire ; et je les brandis haut, bien haut comme un étendard affirmant sur mon front la fraternité et la liberté. Honneur !  Je suis un enfant vaudou qui vit à la croisée des chemins. Je dis vaudou comme on dit les noms de la lignée de ses ancêtres. Rum, Rumpi et Lê. Habillez les tambours ! Habillez les tambours !</p>
<p>Les <em>Rocking  Kings</em> ! Les <em>Rocking  Kings</em> ! C’était après les ravages du boogie-woogie, l’époque des grondements de Chuck Berry ; Chuck Berry et ses <em>crazy legs </em>battant, battant la mesure à contretemps et faisant  hurler, gémir, crier les filles ; Chuck Berry jouant de la guitare comme on sonne une cloche. C’était le temps de la fureur de vivre ! La fureur de vivre était dans l’air : <em>Go, go, go Johnny go ! Go Johnny go ! Go Johnny go !</em> <em>Dans les profondeurs de la Louisiane, près de la Nouvelle-Orléans/ En descendant les bois, parmi les arbres/ se dresse une cabane taillée dans un tronc, faite de bois et de terre/ Où vit un garçon campagnard nommé Johnny B Goode/ Qui n’a jamais apprit à vraiment bien écrire ou lire/ Mais qui peut jouer de la guitare comme on sonne une cloche/ Vas-y ! Vas-y ! Vas-y Johnny, va ! Vas –y ! Vas-y Johnny, va ! Vas-y !/ Vas-y Johnny, va ! Vas-y !/  Vas-y Johnny, va ! Vas-y ! Johnny B. Goode. / Il portait sa guitare dans un sac en forme d’étui à fusil/ Pour aller s’asseoir sous l’arbre à côté de la voie de chemin de fer/ Les vieux mécaniciens pouvaient le voir s’asseoir à l’ombre/ Grattant sa guitare avec le rythme que les conducteurs faisaient/ Quand les gens passant à ses côtés, ils s’arrêtaient et disaient. Oh mon C…, ce petit campagnard sait jouer/ Sa mère lui a dit : « un jour tu seras un homme/ Tu seras le leader d’un grand vieux groupe/ Beaucoup de gens, venant de très loin/ T’entendront jouer ta musique au coucher du soleil/ Peut-être qu’un jour ton nom serra en lettres luminescentes/ Disant Johnny B. Goode ce soir.</em></p>
<p>Les <em>Rocking Kings</em> et l’apprentissage du métier, puis… Puis ? Ensuite ? Ensuite il y’eut  le pied à l’étrier chez Sam Cooke et Little Richard. Sam Cooke &#8211; <em>oh ! glory alleluia !</em> – Sam Cooke,  le roi de la soul. La soul, <em>man</em>. La vraie. Celle qui parle de la terre promise, de la traversée du Fleuve Jourdain, de la chute du mur de Jéricho. La soul, la vraie,<em> man</em> ! Prenez le vaisseau de la soul, <em>man</em> : il n’y a pas d’autre musique que celle-là ! Pas d’autre musique que celle-là! Pas d’autre musique avec autant de ferveur brulante. Il n’y a pas d’autre musique que celle-là ! <em>Soul power</em>, l’âme doit régner, pouvoir à la soul. <em>Je suis né au bord de la rivière/ dans une petite tente/ Et comme la rivière/ je n’ai jamais cessé de courir depuis/ Ca fait un long, long moment que j’attends/ Mais je sais, le changement va arriver. </em></p>
<p>Le pied à l’étrier chez Sam Cooke, le décollage chez Sam Cooke, puis la verticale absolue chez Little Richard : <em>Wop bop a loo bop a lop bam boom</em> ! L’explosion. L’explosion : la scène, les projecteurs, la respiration du public, les mots et le son à faire passer en plein cœur. En plein cœur. Boum ! Boum ! Boum ! <em>Tutti Frutti, oh rutti/ Tutti Frutti, oh rutti/ Tutti Frutti, oh rutti/ Tutti Frutti, oh rutti/ Tutti Frutti, oh rutti/</em> <em>Wop bop a loo bop a lop bam boom !</em> Faire chavirer l’Est, faire chavirer l’Ouest ! Jouer avec ses tripes et son âme, faire sortir de sa guitare le <em>growl </em>des trombones, le <em>walking bass</em> des contrebasses, repousser les limites, jouer ce que nulle oreille n’a jamais entendue, jouer des sonorités venant de nulle part. Boum ! Boum ! Boum ! Faire chavirer l’Est, faire chavirer l’Ouest ! Improviser. Dire quelque chose de l’incertitude de la vie, dire quelque chose du mystère de la vie, dire quelque chose de ce mystère qui nous mène vers l’ailleurs, vers d’autres horizons. Boum ! Boum ! Boum ! Faire chavirer l’Est, faire chavirer l’Ouest !<em> </em>Woo ! Woo ! Et le public ! Le public qui vibre, et le public qui crie, le public qui hurle : « Le guitariste ! <em>My man</em>, le solo du guitariste ! Le guitariste ! <em>Good lord</em>, ce gamin est un tueur; un tueur ! Un vrai de vrai ! Quel est son nom ? Jimi ? Jimi comment ? Jimi Hendrix. »</p>
<p>Rum, Rumpi et Lê. La procession des tambours. <em>Hey toi-là, doucement !</em> La voix  sèche de Little Richard ! Ondes négatives ! La voix  sèche et sans appel de Little Richard, les cheveux dressés, la jalousie déchaînée : <em>Hey, mon petit gars, comment oses-tu me dévisager ainsi ? </em>Te … <em> Oui, pourquoi tu me regardes avec cet air là ! Hein ? Tu me détestes ? </em>Mais… <em> Vas-y dis-le ! Qu’est-ce que tu cherches ? Tu veux ma mort ? </em>Mais … <em> Pourquoi tu joue alors ainsi ? </em>Mais c’est pour toi, c’est pour t’aider… <em> Pour m’aider ? Est-ce que je t’ai demandé, moi  King Richard ; est-ce que  je t’ai demandé de m’aider ? Pourquoi est-ce que, à ton avis,  je t’ai fait venir ici ? Et les hot dogs, et mon whisky ? Oui , les litres de mon whisky ? Mon gin ? Mon rhum ? Pourquoi King Richard t’a-t-il donné ta chance ? Pour que tu lui fasses de l’ombre ? Pour que tu me fasses de l’ombre ? Hein, qu’est-ce que tu veux, mec ? Hein ? Qu’est-ce-que tu cherches? Etre Staaar ! Tu veux être staaar ? Rayonner ? Briller ? Etre Staar aussi ? Star comme moi ; moi, King Richard ? Et bien je vais te dire une chose, young boy : ici il n’y a qu’une seule Staar ! Une seule étoile! Et c’est Moi ! Moi ! Moi !  A l’heure du show, l’étoile des étoiles ici, c’est moi ! » </em>Ondes négatives ! Bondissements énervés de Little Richard. La voix sèche de Little Richard<em> : « Ici il n y a qu’un seul roi ici, et c’est moi ! Moi ! Moi ! Moi ! » </em>Ondes négatives ! Et le blues, le blues qui pleure la nuit, le blues qui pleure le jour : « Je suis dans la panade depuis longtemps que je ne m’en soucie plus. <em>When it thunders and lightining, and the wind begin to blow/There’s thousands of people, ain’t go no place to go/ Quand il fait du tonnerre et des éclairs et que le vent se met à souffler/ Il y a des milliers de gens qui n’ont pas d’endroit où aller. »</em></p>
<p>Rum, Rumpi et Lê : la procession des tambours. Agoge, agogo ! Saluez les tambours ! Battez l’adarrum ! Tournez ! Tournez ! Voyance dans la nuit ! Les tambours parlent la nuit et quand les tambours parlent la nuit, les ombres paradent : « Non, ne grince pas, Jimi ; ne te lamente pas ; laisse les lamentations à W C Handy, Jimi. Oui, ne te lamente pas : il faut rire, Jimi ; oui, rire, hé, hé, hé ! Rire pour ne pas pleurer ? Non rire, rire à gorges déployées car la douleur porteuse d’agonie sera muselée ; enfermée dans l’épaisseur des  jours qui ne sont pas encore advenus. Il faut rire, Jimi ; oui, rire, hé, hé, hé ! Rire ! J’ai été voir le Babalawo, Jimi ; ogun obatalé, exu, legba étaient assemblées, et le Babalawo a jeté ses cauris sur le sable et le Babalawo a ri et j’ai ri aussi ; j’ai ri, Jimi. J’ai ri quand le Babalawo a ri ; j’ai ri quand le Babalawo a dit la palabre des cauris. Les cauris ont dit… »  Qu’ont-ils donc dit de si réjouissant ces cauris ? « Que tu es né pour vaincre la gravité, Jimi;  que tu es né pour explorer l’espace ; et que rien, rien ni personne ne doit et ne pourra jamais t’arrêter dans ta quête spatiale. J’ai été voir le Babalawo, Jimi ; le Babalawo a jeté ses cauris sur le sable et j’ai ri Jimi ; j’ai ri. J’ai ri quand les cauris ont dit, quand ils ont dit : celui-là est né le front tatoué de nova ; celui-là est né pour franchir tous les fleuves du temps et de l’espace. Celui-là fera danser jusqu’aux veines de Saturne et de Mars. Il n’ya pas de mots pour décrire l’immensité de l’avenir qui l’attend !</p>
<p>Alors, Jimi, plie bagages, prends ta guitare et saute dans le premier train pour New York. Il y a  un rendez-vous inscrit sur ton agenda ; un rendez-vous sur l’agenda de ta vie. Les promesses de la lumière sont ailleurs, Jimi ; ailleurs !  Du côté de New York ! Met le cap sur New York ! Oui, New York, New York City. Si tu veux devenir l’astre dominant, l’astre attracteur, alors file vers New York ! Cours vers New York ; vole vers New York ; New York,  <em>the Big Apple ; </em>New York,<em> </em>le zénith de la lumière ! Que ton art triomphe là-bas ! L’esprit du triomphe Jimi, l’esprit du triomphe ! N’oublie pas : avec le pouvoir de l’âme tout est possible ! »</p>
<p><em>I’ve been dogged and mistreated till I done made up my mind/ Gotta leave this old country, and my trouble behind/ J’ai été traqué, j’ai été maltraité jusqu’au jour où je me suis decide/ Je vais quitter ce vieux pays et derrière moi tous mes ennuis</em></p>
<p>Rum, Rumpi et Lê. La procession des tambours. Habillez les tambours ! Agoge, agogo ! Saluez les tambours ! Battez l’adarrum ! Tournez ! Tournez ! New York, New York , la lumière déployée, <em>black, brown and beige </em>; New York, New York et le train A et le train B et le train D, profondeurs mystérieuses ; New York, New York, Broadway, dance-floor et swing entre deux tours tournés vers des hauteurs lointaines ; New York, New York, <em>to be bop or not to be</em> ; New York, New York, les pieds montés sur de grosses semelles donnant la cadence au monde ; New York, New York, la 125<sup>ème</sup> rue, et le Mississipi, et Alabama, et Georgia et Chicago qui débarquent des trains Jim Crow et déballent leurs affaires, toutes leurs affaires à Harlem.</p>
<p>Harlem et le cœur de Harlem, cymbales et tambours de Max Roach réinterprétant le temps : «  Vis vite si tu veux vivre frère ! »; Harlem et l’esprit de Harlem, claviers de Duke et de Count <em>free</em> jazz à l’horizon : « Vis vite, frère, la vie a un prix élevé ici, vis vite ! »; Harlem et l’âme de Harlem, contrebasse de Mingus, le tempo du jour d’avant et du jour d’après entrelacés : « Vis vite, frère ; vis vite comme si tu devais repartir demain, frère, vis vite ! » ;  Harlem et les poumons de Harlem, trompette de Louis, Louis Armstrong, le souffle bleu : « Vis vite, frère, car <em>it’s a wonderful world</em> ; vis, vite frère ! »; Harlem et la poitrine de Harlem, guitare, solos…  Solos de qui ? Oui, solos de qui ? Et cette voix, cette voix : « Si tu veux devenir l’astre dominant, Jimi ; si tu veux devenir le grand attracteur, un grand, un vrai musicien, un guitariste de légende, Jimi, saisi ta chance ! Saisis-toi vite, oui, rapidement, de  l’horizon… Vis vite, Jimi ! Vis vite car le temps de la vie est compté. Vis, vis vite ; il t’appartient de vivre mille ans en dix ans. »</p>
<p>New York, New York et Greenwich village ; Greenwich village, ville basse de Manhattan ; Greenwich village, la cité Bohème au jazz en session free. Et les premières sessions au Greenwich village et le bruit qui commence à courir, la rumeur qui naît, la rumeur qui croit : « Il se passe quelque chose au <em>Café Wha ?</em>! Il se passe quelque chose là-bas, les gars ! » « Et quoi donc ? » « Un guitariste ! » « Quoi ? » « Oui, il y a en ce moment, au <em>Café Wha ?, </em> un guitariste venu d’une autre planète. Ne vous attardez pas sur sa coupe de cheveux ; elle est étrange,  bizarre même ! Tout aussi bizarre est d’ailleurs son accoutrement ! » « Comment ? » « Le gars ne porte ni costard ni cravate ! »  « Ni cravate ? » « Encore un des ces Nègres qui sort directement de la forêt. Et qu’est-ce qu’il porte donc ? Un cache-sexe ? »  « Une veste bizarre à longues franges et des bijoux tout aussi étranges ! » « Freak ! C’est un Freak ! » « Oui son look est un peu  déjanté ! Mais les gars… le son… Ce gars joue de la guitare comme on n’en a jamais joué. Il a la guitare dans les viscères. Il se passe quelque chose du côté du <em>Café Wha ?, </em>les gars. Il se passe un truc !»  Et le bruit qui court et la critique qui court tout aussi vite ; la critique qui ricane : « Wah-wah-wah ! Soyons sérieux ! Ne confondons pas originalité et génie ! Wah-wah-wah ! La vérité est que ce type ne sait même pas lire la musique ! Wah-wah-wah ! C’est du n’importe quoi ! Ce n’est pas de la musique comme il faut ! Et en plus il parait qu’il fume des choses bizarres ! »  Ainsi le veut la loi des hommes : qui monte doit être descendu !</p>
<p><em>White collar conservative flashin down the street/ pointing their plastic finger at me, ha ! Les conservateurs « cols blancs » se la jouent dans la rue/ Ils me pointent de leur doigt en plastique, ha ! Ils espèrent que bientôt mon espèce va disparaître et mourir mais oh/ Je vais brandir ma bannière de marginal bien haut, bien haut ! Oww/ La brandir, la brandir/ Ah, ha, ha/ Y aurait pas quelqu’un qui sait de quoi je parle/ Je dois vivre ma propre vie/ Je suis celui qui mourra quand ce sera mon heure de mourir/ Alors laissez-moi vivre ma vie comme je le veux/ Ouais, chante mon frère, joue batteur !</em></p>
<p>Rum, Rumpi et Lê. Habillez les tambours ! Agoge, agogo ! Habillez les tambours ! Saluez les tambours ! Tournez ! Tournez ! Jimi Hendrix  ne dort pas. Il n’arrive pas à dormir. Ses paupières sont lourdes ; il n’en peut plus, mais il ne dormira pas. L’invisible a des choses à lui raconter, des rémanences à rappeler. Et voilà Jimi submergé par des voix, des voix qui parlent, qui parlent, des voix qui racontent, qui racontent des visions sans suite, des visions de traversées, des visions de traversées d’océans, de traversées  de villes : tournée, tournée, tournée….</p>
<p><em>Hullo Jimi, je m’appelle Chas Chandler ! Je viens de Londres. Je suis producteur.</em> Enchanté. Ravi de faire votre connaissance. On peut se tutoyer ? <em>J’avais déjà entendu parler de vous mais là je suis époustouflé parce que j’ai vu et entendu ce soir ! </em>On peut se tutoyer Chas. <em>Jimi, il y a dans ta musique des rayons venus d’autres planètes, des pétales électroniques, des miracles. </em>Merci… Merci… Que tu es aimable. <em> Jimi, tu es le prophète de la musique de demain et l’Amérique ne te voit pas ! L’Amérique a des yeux mais elle ne voit pas ; l’Amérique a des oreilles mais elle n’entend pas ! Il faut partir d’ici, Jimi ; il faut aller voir ailleurs. Tu es au pays des aveugles et des sourds, Jimi. Viens avec moi à Londres et j’en suis certain, le monde entier  se mettra en route pour venir t’écouter. Viens à Londres, Jimi. Il n’y a pas de mots pour décrire l’immensité de l’avenir qui t’attends là-bas ! Viens  avec moi à Londres. Le moment est venu pour toi d’entrer en scène ! </em>C’était donc toi, le rendez-vous ! C’était donc toi ! C’était donc toi, mon double !</p>
<p>Rum, Rumpi et Lê. Agoge, agogo ! Saluez les tambours ! Tournez ! Tournez ! Aéroports, macadams, le sol qui roule, les villes, les cités bloc en béton ou en cristaux, les cités fluorescences, cités mystères, les<em> Babels</em> aux arbres rouillés, et l’horloge qui bat son plein : tournée, tournée, tournée ! <em>Ladys and gentlemen, from Seattle, Washington…</em> Réminiscences, flash-back : Me voilà sur scène… <em>Ladys and gentlemen… </em> Il fait nuit et il y a toutes ces lumières ; et cette foule, cette foule en délire qui s’étend à l’infini ! <em>Ladys and gentlemen, sa musique est une célébration de la vie… </em> Le monde s’est mis enfin en route pour venir m’écouter. <em>Ladys and gentlemen, sa musique est  un appel à la réjouissance !</em> Me voilà sur scène ! A moi de jouer ! Arracher la terre à sa banalité ; le manche en main, allumer la terre comme on allume la peau d’un ventre ! Le son doit pénétrer le corps ; le son doit pénétrer l’âme. <em>Ladys and gentlemen, oui, sa musique  nous convie à la réjouissance ! </em> Me voilà sur scène : je suis le feu ; je suis la chaleur ; je suis la vitalité, je suis le flamboyant. <em>Ladies and gentlemen, from Seattle, Washington</em> <em>please welcome… </em> <em>The one and only… </em> <em>Jimi Hendrix… Jimi Hendrix experience</em>…  Bonsoir à tous ! Bonsoir à toi, à toi et à toi. Merci à tous d’être venu ce soir ! Vous me rendez heureux. Je suis un homme heureux. Et quand je dis heureux, je veux dire très heureux. Et vous ? Etes-vous heureux ? J’espère que oui ! Car vous savez il n’est pas nécessaire d’attendre dix mille ans ni que toute l’or du monde soit entre nos mains pour être heureux ! Pas besoin d’attendre l’invention d’un élixir magique pour être heureux! On peut être heureux là, là tout de suite !</p>
<p><em>« Hey Joe, où est-ce que tu t’enfuis là ? Je m’en vais vers le Sud. Là-bas, je pourrai être libre. Et personne n’ira m’y chercher! » </em></p>
<p>Tournée ; tournée, tournée ! Et les critiques qui s’emballent ! Ah ! Les critiques ! &#8220;Mesdames et Messieurs, nous avons l’immense honneur de recevoir aujourd’hui dans nos studios, un immense artiste ; un guitariste exceptionnel. The one and only… Jimi Hendrix ! Merci Jimi Hendrix d’avoir accepté notre invitation. Il y a quelques années vous étiez encore un inconnu et vous voilà aujourd’hui star adulée ! Quel effet cela vous fait-il d’être ainsi applaudi et salué par tous les critiques ? Je pense  ici notamment aux récents  titres des journaux qui vous qualifient, je cite, de « guitariste exceptionnel », de  « génie de première grandeur », de « lumière capable d’éblouir la lumière même ! » Les compliments ? Les éloges ? Cela ne m’intéresse vraiment pas. J’ai toujours refusé la tyrannie des miroirs ; les miroirs sont parfois déformants, vous savez !  Moi, je suis un peu comme les hounsi et les hougans : je marche le dos tourné aux miroirs. « Etes-vous conscient quand même  que vous êtes le guitariste le plus doué de votre génération ? » Plus doué que qui ? La rivalité ne m’intéresse pas ! Je ne cherche ni à égaler, ni à dépasser  qui que ce soit. Je joue pour le plaisir ! « Comment vous définiriez-vous ? » Je suis un explorateur des signes, un explorateur de l’espace. « Et quel est votre prochain objectif ? La lune ? » La lune ? Aller sur la lune ? La lune ne m’a jamais branché. Je préférerai marcher sur Saturne ou Venus, ou un truc de ce genre, un endroit avec des paysages !</p>
<p>Rum, Rumpi et Lê. Saluez les tambours ! Célébrez ! Célébrez ! Le vaisseau spatial est sur orbite. La rumeur est devenue une légende. Jimi Hendrix est maintenant une étoile. Finies les tournées galères, finis les hot-dog froids et les treizièmes rôles ; finie la galère ; bonjour les longues limousines aux vitres fumées et les Little Miss Lover. « Jimiiiiiii ! Oh, my god ! Jimiiiii ! La grâce ! Il est l’incarnation de la grâce! Il a la beauté d’un dieu ! Un autographe Jimi ! Jimi, je ne rêve que d’une seule chose : partager les confidences de ton parfum, me réveiller odorante de la sueur de ta peau ! Rien qu’une fois, une seule fois, Jimi ! Un autographe Jimi ! Un autographe ! Et si tu veux, Jimi, jusqu’au petit matin ! Jusqu’au petit matin, Jimi ! »  Ca tombe bien Lady, j’ai quelque chose à vous dire mais vous allez rire et vous moquez de moi : je voudrais vous dire quelque chose Miss mais à l’oreille ! Les baisers, les amours : O les amours ! Les amours d’un quart d’heure ; les amours de quelques saisons ; les amours chuchotant ; les amours gémissants ; les amours, les amours…  Diana, Carol, Rosa Lee, Faryne, Carmen, Kathy, Monika Dannemann…  Les amours blondes, brunes, black, brown ; les Foxy ladies !<em> Sexy Lady/ Je n’ai qu’un désir brulant, laisse-moi me tenir près de ton feu/ Je vais te prendre à la maison, uh-huh, ouais/ Je ne vais pas te faire du mal, non, ha/  Maintenant uh, Je te vois, he he en bas sur la scène/ Oh rusée/ Tu me donnes envie de me lever et de crier Foxy Lady.</em></p>
<p>Rum, Rumpi et Lê. Agoge, agogo ! Saluez ! Saluez les tambours ! Tournez ! Tournez ! Jimi Hendrix tourne, tourne: qu’importe le flanc, il n’arrive pas à dormir. L’insomnie est un couloir sans fin, un labyrinthe sans issue. Dans la tête de Jimi coule, coule un flot d’images. Réminiscences, flash-back, les souvenirs se souviennent ; les souvenirs volent, volent par delà les frontières ; les souvenirs volent, volent d’un continent à l’autre. « Vous êtes toujours à l’écoute de AB, votre radio musicale number one. Comme annoncé lors de notre dernier flash, nous vous confirmons le retour de Jimi Hendrix aux Etats-Unis. Son avion devrait atterrir dans quelques instants ! »</p>
<p>Amérique, me revoici. Je suis l’homme des retours! « Le désormais célèbre guitariste de Seattle est de retour pour une série de concerts. Il a été accueilli à l’aéroport par une foule de fans en délire. Me revoici Amérique, me revoici de retour! Tous les concerts de Jimi Hendrix affichent déjà complets. Selon son nouveau manager, d’autres dates devraient prochainement être rajoutées au calendrier du musicien pour pouvoir satisfaire tous ses fans. » <em> </em></p>
<p>Me revoici de retour, Amérique. De retour. Sur les routes du monde, le souffle court, le souffle long, j’ai voyagé avec ma guitare, avec ma chair, avec mon cœur, avec ma peau, inventant chaque jour ma propre voie. Comme un peintre travaillant l’espace et les couleurs, je suis devenu l’homme qui joue pour griffer les limites de l’inconnu ; je suis l’homme dragueur impénitent de l’inaccessible ! Me revoici, Amérique ; la guitare tendue comme la brise ! Je t’enflammerai la peau, Amérique ; je t’enflammerai la peau d’un feu brulant. Entre Venus et Saturne,  je te ferai onduler, Amérique ; je te ferai vibrer jusqu’aux flamboyants soupirs. Et tu gémiras, tu gémiras ; et tu trembleras, tu trembleras Amérique ;  tu trembleras au feu de ma musique, jusqu’à l’extase sublime ; oui, tu gémiras ivre de vie et d’allégresse. Dans ta gorge retentiront les cris de ma guitare et  tu m’en redemanderas encore et encore. Je peindrais sur ton visage, Amérique, je peindrai toutes les couleurs des délices inconnus !</p>
<p><em>« The men don’t know, but the little girls understand… Les mecs ne savent pas, seules les demoiselles savent de quoi il s’agit »</em></p>
<p>Awessa ! Awessa ! Rum, Rumpi et Lê : Awessa, Awessa, saluez les tambours ! Seattle. Seattle comme avant, Seattle comme après.  Daddy Al comme avant, Dady Al comme après ; Dady Al et ses rêves ; Dady Al  et l’ombre des ses rêves. Tout est possible ! Oui, tout est possible à qui sait rêver ! Me revoici  père, me revoici là d’où je suis parti. « Bienvenu Fils ! »  On ne peut pas fuir son passé. Même quand il est trou, crevasse, fente, dépression. Me revoici Père: Je suis l’homme des retours.  « L’homme des retours qui a su tracer sa route jusqu’aux étoiles ; te voilà maintenant chez toi près des étoiles, fils ! Te voilà rêve flottant sur le monde ! Mais es-tu heureux ? » Que dire ? Ma bouche a avalé tant de poussière et de fumée. J’ai vu, entendu et vécu.  La vie drapée d’ombres, la vie drapée de lumières, j’ai côtoyé les dieux et la fortune. « Te voilà tête couronnée maintenant mais fais attention, Jimi. A trop courir ne perds pas tes forces. » Ce n’est pas tant de forces dont j’ai besoin, Père. « De quoi d’autre donc? » J’aurais voulu que Mère soit là ; j’aurais voulu qu’elle me tienne dans ses bras ; j’aurais voulu qu’elle me berce, qu’elle me berce, qu’elle me berce. Tu sais Dady, il m’arrive parfois quand le désarroi me tient de l’appeler à la rescousse. Il m’arrive de l’apercevoir dans chaque ombre qui bouge. Il m’arrive d’entendre sa voix ; sa voix qui me dit : « Parle, Jimi, vas-y dis quelque chose; dis quelque chose au monde. Dis quelque chose avec ta guitare. Regarde, le monde s’est mis en route pour t’écouter, Jimi. Dis quelque chose; dis quelque chose des temps passés et des temps présents ; dis quelque chose des fièvres et des rêves avortés. Elle me dit, elle me dit : « Regarde-moi, Jimi ; c’est moi ; c’est moi.»  « Fils, l’oubli de la mort est la condition de la vie. » Oui, mais est-il dans le pouvoir des hommes d’abolir le passé ? D’abolir les blessures du passé ? Je porte mon passé comme une écharde sous la peau et à chaque pousse de  solitude, la nostalgie retrace les larmes de mon enfance, Père. <em>Sometimes I feel like a motherless child along way from home</em>…</p>
<p>Rum, Rumpi et Lê. Agoge, agogo ! Habillez les tambours ! Saluez les tambours ! Tournez ! Tournez ! Jimi regarde ; Jimi voit, observe maintenant la terre du haut de son orbite : aube, crépuscule, couché de soleil : Jésus Christ, Bouddha, Krishna, télévision dans les salons et heure biblique : « Repentez-vous pauvres pêcheurs, repentez-vous ! Ô vous, vous nés de la terre, vous les perdus dans la jouissance, revenez à Dieu ! La jouissance est ténèbres, souillure, malédiction ! La jouissance est sacrilège ; le corps est péché. Revenez à Dieu : Obéissance, travail, famille, patrie. Obéissance.»</p>
<p>Aube, crépuscule, coucher de soleil, obéissance. Et JFK assassiné, le Président assassiné, et obéir ; et le King assassiné, et obéir. Et la ségrégation qui continue et obéir ? Mais jusqu’à quand ? Brooklyn Bedford-Stuyvesant, Rochester, Watt, Sacramento, Omaha, Cleveland, Chicago, Newark, Detroit; <em>burn baby burn!</em> Et les ghettos à l’ombre de Kwamé ; les ghettos  à l’ombre de Stockley, à l’ombre d’Angela, à l’ombre de Bobby Seale et les prophètes au coin des rues qui prophétisent, qui prophétisent : il ne s’agit pas, frères, de savoir comment combattre mais qui et pourquoi. Les ghettos qui s’enflamment, et les sirènes qui hurlent, et les chiens qui gueulent, et les tireurs d’élite perchés sur les toits, et les parachutistes dans les rues … Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Parce que … « Ces gamins qui manifestent sont des rouges ! Rouges tous les Negros, rouges aussi leurs copains Blancs,  rouge tout le monde. » Pourquoi ? Pourquoi ces mensonges ? C’est ainsi. C’est ainsi que ça se passe. Et cette voix, cette voix, cette voix qui dit : « Parle, Jimi ;  vas-y dis quelque chose ; dis quelque chose au monde  avec ta guitare. Dis quelque chose, dis quelque chose des rêves avortés. Dis-quelque chose. » Et le Président assassiné et le King assassiné ! Mais pourquoi, pourquoi nos rêves sont-ils toujours condamnés à être remis à plus tard, à être repoussés aux calendes grecques, à être assassinés ?</p>
<p><em>Freedom, freedom/ Give to me/ That’s what I need/ La liberté, la Liberté/ Donnez-moi ma liberté/ C’est tout ce dont j’ai besoin/</em></p>
<p>La liberté.  Rum, Rumpi et Lê. Agoge, agogo ! Saluez les tambours ! Tournez ! Tournez ! La liberté ! La liberté pour les Nègres. La liberté pour les Chicanos. La liberté pour les Cherokee. La liberté pour les femmes. La liberté pour tous. La liberté. Rum, Rumpi et Lê. Agoge, agogo ! Saluez les tambours ! Tournez ! Tournez ! Woodstock. Oui, Woodstock !  «  Jimi Hendrix est-il vrai que vous avez accepté de vous produire au festival tant attendu de Woodstock ? »  Oui, je serai bien présent avec mon nouveau groupe, les Gypsies.</p>
<p>Woodstock ! Woodstock ! Yes, Woodstock et les pattes d’éléphants, et les jupes gitanes, et  les crinières interminablement longues, et les touffes afros ; Woodstock, oui, Woodstock : se retrouver ensemble, jouer ensemble, danser ensemble, parler ensemble, refaire le monde ensemble. Woodstock, le temps de toutes les libertés : la liberté du corps, la liberté de l’esprit : la liberté est la condition même de la vie ; l’humanité s’incarne dans la liberté! Woodstock l’audace ludique, extravagante, éclatante et retentissante jusqu’au fond du  vertige. Woodstock, Woodstock, ouragans de watts, feux d’artifices hypnotiques, tremblements de corps, convulsions, sortilège. Woodstock, Jimi Hendrix le Voodoo chile, le solo ravageur, s’emparant de l’hymne américain, la guitare hurlant comme le Vietnam, comme une pluie de rouille saignant les rizières jusqu’à la lune par-dessus le Mékong.</p>
<p>Rum, Rumpi et Lê. Agoge, agogo ! Saluez les tambours ! Tournez ! Tournez ! « Monsieur Hendrix pourquoi cette provocation ? » Quelle provocation ? « Cette façon, cette manière de jouer de l’hymne national… » Je ne sais pas. « Vous ne savez pas ? » Tout ce que je sais c’est que je suis américain : ce pays est celui de mes parents, de mes grands-parents, des mes arrières, arrières grands-parents. Tout ce que je sais c’est que des champs de coton aux machines de Detroit, j’ai contribué à faire grandir ce pays. Tout ce que je sais c’est qu’on m’a toujours fait chanter cet hymne, à l’école. « Alors ? » Alors c’était un flash back, vous voyez (rires)…  « Disons les choses clairement, Monsieur Hendrix : seriez-vous contre la guerre. » La guerre est une obscénité. « Vous êtes donc un de ces adeptes de la désobéissance civile ? » Je ne suis pas venu sur cette terre planète pour porter des fleurs aux Aigles et aux Jaguars.  « Mais le respect de la loi Monsieur Hendrix? Qu’est-ce que vous  faites du respect de la loi ? » Il y a deux sortes de lois, disait le King : les lois justes et les lois injustes. C’est King qu’il a dit. Je suis le premier à préconiser l’obéissance aux lois injustes, a-t-il ajouté ; c’est une responsabilité morale aussi bien que légale. Or cette même responsabilité nous commande inversement de désobéir aux lois injustes. Yeah, je suis d’accord avec le King : c’est l’obéissance aveugle qui est le mal pour la société et non la désobéissance. C’est la docilité des hommes qui pose problème ; c’est  du conformisme des hommes dont il faut se méfier. « Vous rêvez de changer les choses ? »  Les artistes sont là pour questionner l’ordre. Tout ordre. « Pensez-vous vraiment qu’il est possible de changer le monde ? » Nous nous condamnons à ce monde lorsque nous nous levons chaque matin en nous disant qu’il est impossible de changer les choses. « Mais quel est votre projet ? Votre programme ? »  Pas besoin de projet, pas besoin de programme pour quitter ce monde et commencer à rêver d’un autre monde. Il faut tout simplement se mettre à vivre vite, vivre vite pour vivre longtemps. « Revenons à la musique, une partie des critiques affirme que vous êtes un rockeur… » Ah ! le Rock, man ! Le rock et le son révulsant, le son colère du bonheur ; le rock, et le solo électrique, le solo  hypnotique, tortueux, le trip transcendance de l’espace, ouverture des valves de l’inconscient. Le rock, c’est de la musique, man. « Monsieur Hendrix, ma question est la suivante : une partie des critiques affirme que vous êtes un rockeur et l’autre partie, un bluesman. Comment vous situez-vous par rapport au blues et au rock ? »  Je joue ce qui me plait : la musique doit être plaisir et allégresse. « Alors blues ou rock? » Blues et rock. Tantôt le blues, tantôt le rock, tantôt le rock et le blues. Je joue ce qui me plait : je mélange les genres. J’abolis les frontières. Tantôt le rock ; tantôt le blues. Tantôt le rock et le blues. « Et qu’est-ce le blues pour vous ? » Le blues ? Les coups, les coups qui font mal ; l’odeur du coton et l’enfer des plantations ; les coups,  les coups de la misère, l’enfer de la misère, les chaussures usées jusqu’à la corde, les coups de la solitude. Et puis chanter pour exorciser la souffrance, chanter pour préserver sa dignité d’homme; chanter, chanter le désir malgré tout ; chanter l’amour, chanter l’amour quand il tourne mal ;  bien au fond du trou, chanter la perte, la désillusion, les tourments de l’âme, chanter  pour exorciser l’enfer de la vie… Le blues, le blues, man, le blues.</p>
<p><em>There is a red house over yonder/ that’s where my baby stays… Il y a une maison rouge là-bas/ C’est là où vit mon Bébé/ Seigneur, il y a une maison rouge là-bas/ Seigneur, c’est là où vit mon Bébé/ Je ne suis pas revenu à la maison voir mon Bébé/ depuis 99 jours et demi./ Attends une minute, y a quelque chose qui ne va pas ici/ la clé ne veut pas ouvrir cette porte/ Seigneur prends pitié, cette clé ne veut pas ouvrir cette porte, y a quelque chose qui ne va pas ici/ J’ai le mauvais pré-sentiment que mon Bébé ne vit plus ici/ Eh bien, je pourrais aussi bien retourner là-bas/ revenir sur la colline ca serait à faire/ Seigneur, je pourrais aussi bien retourner là-bas/ revenir sur la colline/ Parce que si mon Bébé ne m’aime plus/ Je sais que sa sœur m’aimera.</em></p>
<p>Rum, Rumpi et Lê. Saluez les tambours ! Saluez les tambours ! Tournez ! Tournez ! « Jimi vous êtes maintenant une star ; une méga star ! Quatre années, quatre albums qui s’arrachent comme des petits pains ! Bravo ! Mais ne vous arrêtez pas en si bon chemin ! Ca serait une grossière erreur ! » Que voulez-vous dire ?  « Il est temps de sortir un nouvel album. Auriez-vous déjà une idée ? »  Une idée ? Beaucoup d’idées ! J’ai encore beaucoup de choses à dire.  Des choses nouvelles, des choses jamais dites. « Oui, mais concrètement. Soyons concrets. »  Jouer avec Miles par exemple. Oui avec Miles. Au-delà du réel, peindre avec Miles tantôt la lune, tantôt le soleil ; tantôt le désir, tantôt le chaos. Le son vif, le son en distorsion, le son nouveau ; réaliser l’unité entre le rythme et la vie, confondre la vie et la musique. « Monsieur Hendrix, je ne vous parle pas de peinture mais de musique . » La musique, la peinture ?  Je suis venu pour alimenter la musique en couleurs, en vagues luminescentes. La musique c’est la lumière. « Monsieur Hendrix je veux quelque chose de concret, quelque chose de commercial, quelque chose qui se vend. Un produit. » Feindre en somme d’être ce que je ne suis pas? Etre un produit qui se vend ? Poser au type à la mode ? Jamais. Jamais, faux ! Ma mission est de créer pour rendre témoignage à la vérité. « Penses à ta carrière. » Je me fous complètement  de ma carrière. Je veux juste être sûr de pouvoir sortir ce que je veux. Rien ne pourra m’arrêter dans mon désir d’explorer l’espace. Ma musique est expérience et résonnance des fréquences de l’imagination ; c’est  par l’imagination que l’homme multiplie ses dons, c’est par l’imagination que l’homme crée ce qui n’existait pas auparavant. La création appartient à l’imagination. Je suis un explorateur et rien ne pourra m’arrêter dans mon désir d’explorer l’espace&#8230; «Je vois, je vois : imprévisible… »  Si vous voulez ! Je suis là pour créer. « Et moi je suis là pour faire des affaires ! Je suis  un businessman. Et ce qui compte pour moi, c’est la réalité et non l’imagination. » Et quelle est donc la différence entre la réalité et l’imagination ? « L’imagination, l’imaginaire, si vous voulez, est insaisissable ; la réalité, elle, elle est palpable. La réalité, vois-tu, est tangible ; la réalité est ce quelque chose de plus fort que nous, de plus fort que nos désirs, de plus fort  que  nos rêves. Elle est maître de tout ; elle s’impose aux sens, à l’esprit. La réalité ce sont les livres de compte, la comptabilité, la monnaie, les dollars à ramasser. Ce qui compte, Jimi, ce sont les dollars à ramasser. » Le gain n’est pas mon objectif ! Je ne joue pas pour faire fortune. La fortune n’est pas ma raison d’être.  « Il faut être réaliste ! » La réalité c’est notre vision du monde. C’est le rêve qui crée la réalité. « Fais ce que je te demande, Jimi, sinon… »  Je ferai ce que j’ai envie de faire ; je serai celui que j’ai envie d’être !  «  Fais ce que je te dis, sinon… »  Sinon ? « Sinon, i il y a des hommes qui valent plus morts que vivants ! Ha ! Ha ! Ha ! »</p>
<p>Les tourbillons de la célébrité. Les eaux de la célébrité sont peuplées de crocodiles mangeurs de viande humaine. La nuit de stars est peuplée de bâillement de crocodiles, de cris de hiboux et de solitude. Jimi Hendrix est seul. Il est seul. Que faire ? Il décroche le téléphone, compose le numéro de Chandler à Londres. Il appelle Chandler, Chandler son pote. Le téléphone sonne, sonne. Vas-y Chandler décroche, décroche… Chandler n’est pas chez lui.  Le téléphone de Chandler sonne, sonne dans le vide. Répondeur. La voix de Chandler : « Je ne suis pas là pour l’instant. Veillez laissez votre message. Je vous rappellerai dès que possible. » Hendrix, l’esprit enroulé, embrouillé, laisse un message: «I need help bad man. I need help. J’ai besoin d’aide, j’ai besoin d’aide. Je serai bientôt à Londres. Je suis l’homme des retours. »</p>
<p>Rum, Rumpi et Lê. Saluez les tambours ! Saluez les tambours ! Tournez ! Tournez ! Londres, septembre 1970. « Après quelques mois passés aux Etats Unis, Jimi Hendrix est de retour à Londres pour une série de concert. Voici l’interview qu’il a bien voulu nous accorder aujourd’hui. Beaucoup de choses ont été dites sur vous, Jimi. On dit que vous êtes  un tombeur, un sexe symbole, que  vous êtes l’incarnation de l’amour, de la volupté, du désir, de la passion ? Quelle est la vérité ? La varie vérité  dans tout ça? » La vérité  est que nous sommes tous nés  un jour, et que le temps d’un clic, nous ne serons plus là le jour venu. Nous aurons été  et nous ne serons plus. Ce jour-là, il faudra alors avoir vécu. Avoir aimé. Avoir aimé malgré les blessures des corps et de l’âme ; avoir aimé malgré les vanités. N’ayez pas peur de l’amour : l’amour est notre unique chance de salut. Croyez-moi, l’immortalité est dans l’amour. Oui, l’immortalité est dans l’amour. Celui qui refuse l’amour refuse la liberté et l’immortalité. Je crois en l’amour ; l’amour est ma seule religion. Bonne nuit vaste univers, bonne nuit.</p>
<p><em>Scuse-me while I kiss the sky/ Excuse-moi pendant que j’embrasse le ciel/ Une brume violette tout autour/ Je ne sais pas si je monte ou je descends/ Suis-je heureux ou misérable ?/ Peu importe ce que c’est, cette fille m’a jeté un sort.</em></p>
<p>Londres, 18 septembre 1970. Chambre 507 de l’hôtel Samarkand.  Jimi Hendrix est épuisé : il n’en peut plus. Quel que soit le flanc, le sommeil ne vient pas. Jimi Hendrix  n’arrive pas à dormir. Il plane, plane dans un nuage de lumières. Par-delà la brume de ce ciel terre d’ombre, Hendrix  voit des couleurs, les couleurs de l’extase, les couleurs de la danse des étoiles. Sa vie vient des ces étoiles-là ; gloire à ces lointaines étoiles. Il a vécu fort de leur énergie. Sa respiration est faite de leur lumière et de leur souffle. Un jour, se dit-il, une autre étoile apparaitra dans l’univers. Un jour. Mais ce jour-là qui se souviendra de moi ? Qui se souviendra de ma guitare, de mes guitares ? Qui se souviendra de Supro, la blanche, de Danelectro, la rouge, de Ky, d’Epiphone, de Stratocaster la blanche, de Stratacoster la noire, de Goya, l’italienne, de Gretsch la rouge cerise, de  Flying ? Qui se souviendra d’elles ? Les courbes carrées, cintrées ou rondes, le corps lisse ou en écaille de tortue, les cordes tendues et retenduEs, le cri moelleux, limpide, grave ou aigu, elles ont partagées ma respiration, mes émois, mes remords. Qui se souviendra d’elles ? Qui se souviendra de moi ?</p>
<p>Les mains de Hendrix tremblent. Jimi Hendrix tend le bras. Dormir ne plus penser à rien.<em> « </em>Non ne fais pas ça Jimi. Ne fais pas ça. N’oublie pas ton chemin : « J’ai l’intention de former un orchestre symphonique avec douze violons et trois joueurs de harpe et nous peindrons des tableaux de l’univers. »  Hendrix  tend le bras. Dormir ne plus penser à rien. Le salut, le sommeil ? Neuf. Neuf le chiffre fétiche de Hendrix. Neuf est un chiffre parfois bon, parfois mauvais. Neuf, neuf cachets. <em> </em>Le salut, le sommeil ? Réveille-le Monika Dannemann &#8230; Réveille-le. Si un mec s’endort ainsi ; il faut le réveiller, il faut le garder réveillé.  Si tu le laisses s’endormir, il part pour le sommeil eternel. Réveille-le Monika. Réveille-le.</p>
<p>« Hullo ? Hullo ? Y’a-t-il quelqu’un ici? C’est le service des urgences. Une femme nous a appelés. C’est bien la chambre 507, non ? Tu as vu toutes ces  guitares ? C’est sans doute un musicien. Hullo ? C’est le service des urgences. » Le sommeil. Le vide, le néant. A l’âge de vingt-sept ans seulement. Comme une étoile filante. Comme une de ces étoiles filantes qui brillent d’un coup, d’un seul coup, qui brillent de près et de loin d’un éclat surprenant, d’une beauté indicible et qui soudain, s’en vont vers d’autres frontières. Le sommeil. Le sommeil ? Long et eternel  sommeil ou poursuite du dialogue avec les loas ? Qui sait ? Rum, Rumpi et Lê. Habillez les tambours ! Agoge, agogo ! Habillez les tambours ! Saluez les tambours ! Tournez ! Tournez ! La liberté. Comme le fleuve initiatique et éternel, la liberté est un gage d’immortalité, la liberté transcende la mort.</p>
<p><em>I want to say one more last thing…/ Je veux dire encore une dernière chose/  Je ne voulais pas te prendre tout ton précieux temps/ Je vais  te le rendre un d ces jours/ Ha !Ha !Ha !/ J’ai dit : Je ne voulais pas te prendre tout ton précieux temps/ Je vais  te le rendre un d ces jours/ Oh ouais/ Si je ne te revois pas en ce bas-monde alors, oh/ Je te verrai dans le prochain/ Et ne sois pas en retard/ Ne sois pas en retard/ Parce que je suis un enfant vaudou/ Dieu sait que je suis un enfant vaudou/ He ! Hey ! Hey !</em></p>


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		<title>Regarder les choses de ce monde avec les yeux de la raison. Libre élégie pour Athanase Ntukamazina</title>
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		<pubDate>Sat, 14 Aug 2010 17:30:11 +0000</pubDate>
		<dc:creator>davidgakunzi</dc:creator>
				<category><![CDATA[Rencontres]]></category>
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		<description><![CDATA[Ne suivez pas la coutume qui glorifie la médiocrité ; ne suivez pas la routine qui raille l’intégrité, l’intelligence, la vertu ; ne suivez pas la médiocrité, elle est vexation, offense, brimade, aplatissement  de l’esprit. Ne soyez point compagnons de la médiocrité. ]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-130" href="http://laregledujeu.org/gakunzi/2010/08/14/129/regarder-les-choses-de-ce-monde-avec-les-yeux-de-la-raison-libre-elegie-pour-athanase-ntukamazina/2005_mal_burundi_paysage_003/"><img class="alignright size-medium wp-image-130" src="http://laregledujeu.org/gakunzi/files/2010/08/2005_mal_burundi_paysage_003-300x225.jpg" alt="2005_mal_burundi_paysage_003" width="300" height="225" /></a>Le cri de douleur qui déchire le silence comme une plainte interminable, comme une lamentation infinie : la tristesse est dans notre âme ; nous gémissons, nous gémissons ; où poser notre douleur ? Sons lugubres dans la cathédrale <em>Regina Mundi</em> : il est parti, le vieux est parti. Et nous crions, nous hurlons notre douleur : ce n’est pas possible ; non, non, ce n’est pas possible ! Et pourtant, pourtant tel est le destin de l’homme; oui, le destin de tout homme. Mais nul ne sait ! Nul ne sait ni le lieu, ni l’heure, ni comment : tout ce que nous savons c’est que la vie porte en elle cette chose qui échappe à tous les mots : la finitude.</p>
<p>Un jour, nous voici débarqués sur cette terre, nus et criants ; et puis, vient cet autre jour, cet instant éclair, fatidique où il faut partir. Partir, partir déjà, tirer sa révérence : partir comme on quitte un lieu d’exil, un lieu de transit, un lieu de passage. Partir, oui, mais vers où ? Vers quelle destination ? Où vont les hommes quand ils s’en vont ? Où vont-ils ? Que deviennent-ils ? Des êtres réincarnés naviguant avec le vent qui souffle, la jungle qui rugit, l’eau qui flotte au fond des vallées ? Des ombres sans visage, des ombres sans nom cheminant sur les routes de la vie, compagnons fidèles des vivants ?  Des damnés de l’enfer ? Des élus du paradis ? D’infimes poussières perdues dans le néant ? Où vont les hommes quand ils s’en vont ainsi? Où vont-ils ? L’Ecclésiaste dit : « Les vivants savent qu’ils vont mourir mais les morts, eux, ne savent rien. »</p>
<p>Chants funèbres dans la cathédrale, pleurs et plaintes. Même la brise du lac Tanganyika murmure le chagrin. Porté en cortège, porté sur les épaules, porté vers la terre. Et que la terre redevienne terre. Mais où vont les hommes quand ils s’en vont ainsi les yeux fermés? Où vont-ils ? La prairie est-elle plus verte là-bas ? L’eau est-elle plus claire ? Le miel plus sucré ? Le lait plus abondant ? Nul ne le sait ; nul n’est jamais revenu de là-bas. Mais qui a dit alors, oui, qui a dit que les hommes meurent pour l’éternité ? Qui a dit que les hommes quand ils s’en vont de l’autre côté du chemin, c’est pour un endormissement eternel ? Qui a dit cela ?</p>
<p>En vérité, en vérité, par delà les portes du royaume de l’inconnu et de l’infini, l’esprit triomphe toujours de la mort. En vérité, en vérité, comme disaient les anciens, les hommes ne meurent que s’ils sont oubliés par les vivants; les morts ne meurent que si les vivants n’invoquent plus leur nom. Alors, défunt parent, nous garderons ton nom comme une présence dans l’absence; nous garderons ton nom comme une force pour affronter chaque jour le soleil levant: nous nommerons, le temps restant de notre vie, ta vaillance; nous nommerons la grâce de ta bonté ; nous nommerons ton intelligence palpitante d’humanité.</p>
<p>Comme autrefois. Comme autrefois quand, perdus sur les chemins de la perdition sur ce bout de terre hanté par les divisions qui fracturent les hommes, nous nous tournions vers toi à la recherche des provisions de sagesse. Comme autrefois, quand nous venions vers toi avec le destin chargé d’interrogations : comment être homme dans une société enfermée dans la déraison des violences intestines? Comment être homme dans une  société qui a oublié l’essentiel et qui vit la tête déboussolée, perdue dans le chaos du futile ? Comment être homme sur une terre terrorisée par la misère et la maladie ? Comment être, tout simplement être, comment continuer à être quand la douleur saccage jusqu’au langage ?</p>
<p>Il faut regarder les choses de ce monde avec les yeux de la raison, tel était ton crédo. Ta voix résonne encore : bienheureux celui qui croit en la puissance de la raison ; bienheureux celui-là ! Usez, usez de la raison, usez de votre raison, privilégiez le discernement, la pondération et vous serez maître de la vie : <em>Ngenze buhoro ashika iyo ashaka,</em> que ton comportement soit posé et tu arriveras là où tu veux; c’est pas à pas que la tourterelle arrive au champ ensemencé et nul sorgho ne grandit sans avoir germé  et celui-là, oui celui-là qui veut de la bière fermentée &#8211; <em>ushaka umuco acika ijoro</em> – celui-là se lève à l’aube ; <em>Umuntu atunga yabanje kugorwa</em>,  car on ne devient riche qu’au bout d’un pénible labeur. Labeur et pondération. Sur ce bout de terre crevassée, sur cette terre de cendres, tu fus la voix de la pondération ; tu fus cette voix ironie salvatrice interrogeant les certitudes qui glorifient les lignes de partage autour de la teneur du sang; là où la langue divise, tu fus cette voix-lien, cette voix- liane qui lie et relie les uns aux autres.</p>
<p>Etre cher, ta voix résonne encore dans le silence de nos cœurs ; elle parle, elle parle et elle nous dit comme autrefois la royauté de la bienveillance: si nous ne sommes pas bienveillance, que sommes-nous ? Si nous ne sommes pas générosité, que sommes-nous ? Ta voix parle, elle parle encore et elle nous dit : la générosité ne fanfaronne pas ; elle est don qui n’attend rien en retour ; la générosité est fondement d’humanité. Abreuvée d’infini, ta voix dit : <em>ntihaga ibihugu  haga imitima</em>, non, ce ne sont pas les pays qui sont étroits ; les pays ne sont jamais étroits, le problème est bien ailleurs : ce sont les cœurs des hommes qui sont étroits.</p>
<p>La cupidité des hommes te faisait peur : <em>amaso n’amasazi,</em> les yeux sont fous, la cupidité est folie ; quant au ventre, oh ! mon Dieu, le ventre ! quant au ventre quand il est gourmand, il devient monstre impossible à rassasier  <em>Inda ndende ntishirwa</em>. Oui, l’avidité affame quand la récolte est bonne ; l’avidité affame quand la récolte est mauvaise ; l’avidité rend les cœurs des hommes sourds à la raison, et celui-là, mon Dieu, que les dieux ont choisi de rejeter, ils le font naître au monde le cœur avide de posséder, le cœur colérique, le cœur  haineux &#8211; <em>Uwo imana yanse imuremana ishavu.</em></p>
<p>Non, ce n’est pas possible ! Dans le cheminement des jours, de ces jours qu’il nous est donné encore à vivre, nous voici cherchant ton regard dans l’obscurité de ces temps à la mélancolie vitreuse ; nous  voici cherchant en vain ton regard dans ces jours évidés ; nous voici désemparés. Et dans notre désarroi, ta voix balsamique nous revient : la vie est inscrite dans la douleur, disais-tu ; la vie est combat contre la douleur ; c’est ainsi : la douleur est condition de la vie humaine ; alors pourquoi chercher, pourquoi vouloir la charger, l’alourdir encore avec cette absurdité qu’est la haine de l’homme contre l’homme ? Pourquoi ? Si nous ne sommes pas des hommes de paix ; si nous ne sommes pas les hommes de la paix, les hommes de la fraternité, dites-moi, à qui appartenons-nous alors ? A qui sont nos actions, à qui sont nos pensées, à qui nos paroles ?</p>
<p>Que la haine ne nous trompe pas! Que la haine ne nous égare pas de notre voie d’homme pour des honneurs qui ne sont que futilités, pour des biens qui ne sont que passagers ; que la médiocrité ne se saisisse pas de nos cœurs. Ne suivez pas la coutume qui glorifie la médiocrité ; ne suivez pas la routine qui raille l’intégrité, l’intelligence, la vertu ; ne suivez pas la médiocrité, elle est vexation, offense, brimade, aplatissement  de l’esprit. Ne soyez point compagnons de la médiocrité. Car qu&#8217;est-ce notre passage sur cette terre sinon ce saisissement de la mesure du monde pour rendre à l’être sa puissance de réalisation, sa force de création, son génie d’innovation. Oui, c’est la croissance de chacun qui sauvera le Burundi, l’Afrique, le monde. Et il faut savoir se tenir soi-même: <em>Haho kugoka wogorwa</em> mieux vaut être malheureux que déshonoré. Il y avait dans ta voix cette exigence, cette rigueur, cette droiture comme une intégrité à la limite de l’intransigeance ; d’une intransigeance tranquille.</p>
<p>Non ! Ce n’est pas possible ! Ce n’est pas possible ! Et cette douleur, mon Dieu. Oui, cette douleur ! Pourquoi cette douleur ? Cette douleur de la maladie ? Cette douleur logée dans l’épaisseur de ses derniers jours ; cette douleur, vagues de souffrances plus puissantes que la puissance des antalgiques ; cette douleur supplice de la vie, persécution de la vie ;  cette douleur qui paralyse la vie, l’exercice de la vie ; cette douleur qui dérobe le mouvement à la vie ; cette douleur qui épuise. Oui, la douleur épuise. Ah ! La douleur ! La douleur. Alfred de Musset peut écrire que « l’homme est un apprenti  et la douleur son maître » ; n’empêche : la douleur demeure un non-sens. Comment alors la souffrir quand elle est là, quand elle s’invite, fait effraction, s’installe de force dans notre vie? Oui, comment ? Comment  souffrir ? Et ta voix de nous répondre: n’ayez pas peur d’affronter la douleur ; n’ayez pas peur même quand elle est embrasement, calvaire, géhenne, martyre ; n’ayez pas peur de l’affronter avec patience : faites face, sans perdre le pouvoir d’espérer ni votre dignité d’homme.</p>
<p>Il y a dans les saisons des jours de désespoir absolu. Nous voici orphelins assis au bord de la béance, la tête entre les genoux, stupéfiés, meurtris, sidérés, resserrés autour de notre peine, repliés sur nous-mêmes, prostrés ; nous voici le corps et la raison immobilisés, le temps suspendu ;  nous voici devant l’impuissance la plus radicale, les yeux brulés par les larmes: nous appelons ton visage, ce visage autrefois souriant du cœur, et ce visage ne répond pas, ton visage ne répond plus. Déchirure, abattement, peine. La peine. L’immense peine devant l’énigme. Nous ne voulons pas accepter. Est-ce vraiment vrai ? Est-ce irrévocable ? La mort est-elle cet irrévocable aller sans retour ? Nous ne voulons pas accepter. Nous avions encore des rêves à réaliser ensemble, des conversations à poursuivre. Nous aurions voulu que tu nous parles un peu plus de ton enfance, de tes chevauchées sur les collines de ton enfance, la tête riche de contes et de tables de multiplications ; nous aurions voulu que tu nous parles encore de tes chemins d’Europe, de ton retour au pays, de ta vie. Nous aurions voulu…  nous avions encore de nombreuses questions à te poser. Et maintenant ? Trop tard. Oui, trop tard ! Non, ce n’est pas possible ! Nous ne voulons pas accepter.   </p>
<p>Et pourtant nous savons, oui, nous savons que toute vie conduit à la finitude ; nous savons que vient fatalement un jour où il faut partir, que viendra d’ailleurs un jour où nous partirons à notre tour. De poumon essoufflé ou de foie fatigué, d’une rate traître ou de douleurs de tête, de maux de poitrine ou d’un mal de ventre, de prostate ténébreux ou des caprices d’un accident : nous partirons tous un jour de quelque chose. Et ta voix qui résonne encore en nous, le souffle de ta voix qui nous dit : « Allez, levez-vous : la vie est encore à ouvrir. Levez-vous et allez de l’avant ! Prenez le temps de vous occuper de vous, de portez avec courage et force votre charge dans la marque de vos limites et vos fragilités. Prenez le temps de prendre soin les uns des autres. Allez ! Marchez, marchez les uns en communion avec les autres !» Nous marcherons de nouveau, nous marcherons, nous essaierons de marcher droit comme ton pas rituel déployé tous les dimanches matins à travers les rues de  Bujumbura, le bâton de la dignité dans tes mains. Nous marcherons ton nom dans notre cœur, la générosité  de ton existence, souvenir de bienveillance, gravée dans nos mémoires ; nous marcherons chacun de nos pas disant ta grandeur, oh! parent défunt! Nous dirons encore et encore ton humanité car la mort n’est pas la fin de tout. Des deux mains de notre vie, nous te saluons. Respect.</p>


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		<title>L’Europe va mal : stigmatisation et discours politique</title>
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		<pubDate>Wed, 04 Aug 2010 08:28:19 +0000</pubDate>
		<dc:creator>davidgakunzi</dc:creator>
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		<description><![CDATA[L’extrême droite est en train de devenir la patronne et le modèle de la communication politique en Europe. C’est elle qui dicte, de plus en plus, les thèmes, les termes et les mots du débat. On ne parle plus de citoyenneté et de cohésion sociale mais d’identité nationale et de migrants.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div id="attachment_126" class="wp-caption alignleft" style="width: 312px"><img class="size-full wp-image-126" src="http://laregledujeu.org/gakunzi/files/2010/08/rome_manifcontrehomophobierom_432.jpg" alt="rome_manifcontrehomophobierom_432" width="302" height="202" /><p class="wp-caption-text">A Rome, manifestation contre la discrimination des Roms</p></div>
<p style="text-align: justify">L’extrême droite est en train de devenir la patronne et le modèle de la communication politique en Europe. C’est elle qui dicte, de plus en plus, les thèmes, les termes et les mots du débat. On ne parle plus de citoyenneté et de cohésion sociale mais d’identité nationale et de migrants. On ne fédère plus, on clive, on creuse des tranchées, on élève des murs (les uns plus hauts que les autres), on désigne, on fustige, on stigmatise ces non-semblables, qu’ils soient migrants de fraîche date ou ces  « déjà plus-tout-à-fait-étrangers », ces « presque-nous-mêmes » nés ici.</p>
<p style="text-align: justify">Et voilà de nouveau, hélas, ces mots autrefois bannis de l’espace public civilisé, ces mots jadis repoussés vers les obscurs sphères des extrêmes, ces mots qui offensent, qui humilient, qui menacent, qui blessent, qui excluent, et revoilà  ces mots de nouveau remis en usage pour désigner publiquement « ces autres-là ». De la Russie à l’Italie, de la Hongrie aux Pays Bas en passant par la France, revoilà de nouveau la parole publique redonnée au ventre.</p>
<p style="text-align: justify">On peut désormais y aller, se lâcher, lâcher sa langue, parler sans tabous, propager sans entraves préjugés et stéréotypes séculaires : la rhétorique politique est dorénavant régulée, régie, inspirée par une diction empruntée à l’extrême. Ici c’est tel groupe qui est montré du doigt ; là-bas, c’est telle autre communauté qui est associée au crime, à l’illégalité, à l’insécurité. L’altérité serait en somme une déviance, une source naturelle de délinquance, une menace pour la nation et ses valeurs. Et qu’un de ceux qu’on nomme communément, automatiquement  « Mohamed » ou « Mamadou » se mette hors-la-loi, qu’un de ceux-là se rende coupable d’un crime et on jubile : on tient-là, oui, on tient la preuve, la confirmation « qu’ils ne sont pas comme nous, qu’ils ne seront jamais comme nous, qu’ils sont inassimilables ».</p>
<p style="text-align: justify">Alors ? On ne jugera pas seulement les faits incriminés et leur auteur mais aussi ses origines, ses parents, ses grands et arrière-parents. S’en tenir à la seule application de la loi ? De toute la loi, rien que de la loi ? Non ! On se sent  en droit de convoquer la généalogie et l’anthropologie. C’est qu’il faut retracer, re-souligner la ligne de démarcation, de séparation et renvoyer chacun chez son supposé soi.</p>
<p style="text-align: justify">Et quoi donc ? La langue du républicain ne devrait pas être celle de l’extrême ? Au diable la prévenance républicaine ! Le temps n’est plus à la mesure, à l’indispensable retenue démocratique mais bel et bien au respect, affirme-t-on, du principe de réalité: il s’agirait de répondre presto au pressant désir populaire de sécurité ; il s’agit en réalité de rallier l’électeur. Car le rôle du politique n’est plus manifestement d’accompagner la société dans la construction de son vivre-ensemble mais de caresser le peuple des votants dans le sens de ses murmures, de ses chuchotements, de ses préjugés. Capter puis amplifier, engraisser les pulsions émanant des bas-fonds, des tripes, des peurs de la multitude, tel serait donc la nouvelle fonction, semble-t-il, dévolue au politique!</p>
<p style="text-align: justify">Le discours peut donc être martial à l’avenant et tant pis s’il est binaire, fermeture à l’altérité, allergie au mélange, mixophobe. On n’y peut rien : le réel commande à la politique ; il s’agit de parler vrai, de parler simple et direct, de rompre avec la langue de bois. Et on y va, on y va porté, transporté par cette langue bizarre, cette langue apologie du même, de l’homogène ; cette langue qui pétrifie, qui rejette toutes les autres possibilités d’être ;  cette langue qui parle en marche arrière, cette langue tournée vers le passé, éloge de l’immuable, de l’immobile, de l’inchangé, refus du temps et de l’horizon, négation de la géographie et de l’histoire, cette langue attachée à l’atavique, à l’hérédité, à la séparation, cette langue culte de la souche natale, cette langue qui lie nationalité à souche.</p>
<p style="text-align: justify">Inquiétant. Oui, inquiétante résurgence d’une rhétorique déjà entendue et vue à l’œuvre : on stigmatise, on discrimine, on lynche, on s’habitue au lynchage, le lynchage de l’autre devient un acte normal, banal, un réflexe, une seconde nature, et un jour que se passe-t-il ? On se réveille avec les rues envahies et occupées par des hordes féroces de <em>Heil Hitler</em>, des hordes cherchant le non-semblable et le presque-nous-même à répertorier, à classer, à débusquer, à écraser, à détruire. C’est que « le temps des assassins » – pour emprunter les mots de Rimbaud &#8211; le temps des assassins est déjà là ; le pas a été franchi !</p>
<p style="text-align: justify">On fait alors mine de ne pas comprendre ce qui arrive : on n’oublie qu’on a alimenté, nourri, entretenu, bedonné, légitimé la bête ; on oublie, on feint d’oublier que &#8211; cinq ans, dix ans, quinze ans plus tôt &#8211; discours après discours, on a été l’un des faiseurs de cette rhétorique qui a libéré tous les monstres intérieurs. Oui, il est des mots qui, à force d’être répétés, finissent par absoudre dans les consciences toutes les haines, qui finissent par libérer tout le fiel des ventres ; il est des paroles aux effets dévastateurs, destructeurs, des discours mortifères qui préfigurent parfois ce que les corps finiront par mettre à exécution en temps de crise profonde.</p>
<p style="text-align: justify">Que nous apprend en effet l’histoire ? Qu’en période de quinte économique, de fragmentations et d’impasses sociales, de vacillement des temps et des certitudes, la tentation de marquer, de séparer, d’exclure, de rejeter les non-semblables et tous ces presque-nous-mêmes, ces étrangers pas-tout-à-fait-étrangers, remonte en force à la surface comme une pulsion irrésistible ; le populisme pousse, le repli nationaliste, le national-populisme s’installe, prospère, envahi, attaque la raison : on accable, on vilipende, on se rehausse en dévalorisant, en rabaissant, en accablant, en écrasant, en criminalisant l’autre, les autres, ces autres ; tout devient alors possible, surtout le pire.</p>
<p style="text-align: justify">Inquiétant. Oui, inquiétant. Les signes inquiétants &#8211; des signes qui ne trompent pas, des signes de progression des réflexes de haine &#8211; sont déjà là, sous nos yeux, partout sur le continent : c’est Léon Kanhem et Samba Lampsar, étudiants africains, assassinés à Saint-Pétersbourg ; ce sont ces synagogues incendiées à Worms ou à Genève, les rails d’Auschwitz profanés, les lieux de mémoire couverts de sinistres graffitis, les pierres tombales renversées tous les deux-trois jours dans les villes et villages européens ; ce sont ces mosquées vandalisées à Istres et à Castres ; c’est cette chasse à l’homme, cette chasse aux immigrés &#8211; le fusil à la main &#8211; dans les rues de Rosarno ; ce sont ces raids sur des camps de Roms à Rome et ailleurs, ces raids de plus en plus fréquents.</p>
<p style="text-align: justify">L’Europe va mal, très mal et elle aurait tort de continuer à se croire belle et inaccessible à la barbarie ; elle aurait tort de continuer à jouer, à mettre en scène – du haut de ces tribunes publiques &#8211; ces mots qui brouillent, ces mots qui fragmentent, qui fractionnent, qui stigmatisent, ces mots contraires à ses valeurs proclamées de respect de l’égale dignité de tous les hommes sans distinction d’origine. Car ne l’oublions pas : le bruit et la fureur commencent toujours par la banalisation de ces mots-là.</p>


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		<title>Mandela et le monde</title>
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		<pubDate>Tue, 20 Jul 2010 20:54:36 +0000</pubDate>
		<dc:creator>davidgakunzi</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Mais pourquoi donc la terre entière aime-t-elle presqu’à l’idolâtrie Nelson Rolihlahla Mandela ? Parce que sans doute, cet homme représente cette part d’humanité que nous portons tous au fond de nous ; parce que le fils de Gadla Henry Mphakanyiswa et de Noseky Fanny, est ce que nous sommes quand il nous arrive d’être bons, d’être bons les uns aux autres sans en attendre un quelconque bénéfice; quand il nous arrive d’aspirer à l’office du sacrifice pour le bien de tous ; quand il nous arrive de mettre le droit en pratique.

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			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-113" href="http://laregledujeu.org/gakunzi/2010/07/20/112/mandela-et-le-monde/nelson-mandela/"><img class="alignright size-full wp-image-113" src="http://laregledujeu.org/gakunzi/files/2010/07/nelson-mandela.jpg" alt="nelson-mandela" width="343" height="476" /></a>Johannesburg, la cité de l’or et des diamants; la cité de l’artifice et du délice, du mythe et du mystère. Johannesburg, centre du monde. Soccer City, Soccer City, temple de la lumière.Voici venu l’heure.</p>
<p>Il est des stades qui n’ont ni tête ni cœur ; des stades qui portent sans honte ni retenue becs et ergots. Ces stades-là, la haine dans les rangers, le bras droit tendu, hurlent, vitupèrent, insultent, crachent, maudissent, frappent, lapident à longueur des matchs. Soccer City n’est pas de ces arènes là. Le battant de l’accueil grandement ouvert, Soccer City respire la fraternité dans la plénitude de ses vuvuzelas multicolores. Le souffle de chaque vuvuzela coloré d’amitiés et de désirs de fête, Soccer City souffle, souffle ce qui nous retient sur cette terre, la vie.</p>
<p>Voici venu l’heure, l’heure du couronnement. Au commencement de ce tournoi, il y avait une soixantaine d’équipes en compétition ; aujourd’hui, il n’en reste plus que deux : l’Orange et la Roja. La couronne mondiale est l’horizon, et chaque couleur espère le miel de la victoire. Voici venu l’heure, chair de pouls : Nelson Mandela est là. Il est là, avec cet éternel éclat de lumière dans ses yeux ; il est là avec son sourire rayonnant de bonté. Instant magique. <em>Madiba magic !</em> Emotion sur le stade, émotion sur le monde.</p>
<p>Mais pourquoi donc la terre entière aime-t-elle presqu’à l’idolâtrie Nelson Rolihlahla Mandela ? Parce que sans doute, cet homme représente cette part d’humanité que nous portons tous au fond de nous ; parce que le fils de Gadla Henry Mphakanyiswa et de Noseky Fanny, est ce que nous sommes quand il nous arrive d’être bons, d’être bons les uns aux autres sans en attendre un quelconque bénéfice; quand il nous arrive d’aspirer à l’office du sacrifice pour le bien de tous ; quand il nous arrive de mettre le droit en pratique.</p>
<p>Soccer City. Voici venu l’heure, l’heure de la vérité. Triomphe ou défaite ? Qui, portera la toque ornée d’un globe fleuri d’or ? Qui sera le roi du jour ? Et qui, la tête lourde sur la poitrine, les pieds plombés dans le sol, qui portera sur son front le serre-tête de la défaite ? L’Espagne ou les Pays Bas? La Roja est au sommet de son art, et l’Orange est devenue une mécanique au réalisme fatal. Du talent pur des deux côtés. <em>Caliente ; caliente</em> à Madrid ; ferveur à Amsterdam. A qui reviendra le trône ? Aux Ibères ou aux Bataves ? Qui sera le roi du monde ?</p>
<p>Nelson Mandela fut roi parmi les rois. Naturellement, oui, naturellement : Mandela n’a pas vécu en recherchant le pouvoir, le prestige et le privilège d’être Mandela. Il n’a pas vécu pour être vu et approuvé par les hommes.  Il a été tout simplement Mandela, c’est-à-dire grand parmi les grands. Quitte à être le premier à souffrir ; quitte à boire la coupe de la souffrance jusqu’à la lie. La souffrance : vingt sept ans derrière les barreaux ; vingt sept ans  de gonds verrouillés ; vingt sept ans à avaler chaque jour l’enfer coagulé de la solitude! Vingt sept ans à Robben Island.</p>
<p>Robben Island ? Portes métalliques, grillages, chiens, miradors, chariots, pierres à casser, travaux forcés : la pioche face à la falaise de craie et la falaise qui s’effrite et la craie qui redevient falaise et les yeux habitués à la nuit brûles par les éclats de calcaire, et les jours qui passent usés par les coups de pioche, et l’espoir qui traîne par terre enfermé dans le cercle tracé par la craie blanche, et chaque jour à mourir et chaque jour pourtant vivre, tenir, se maintenir, se maintenir debout, trouver la force de se lever, la force de veiller la vie, la force de fortifier aussi les faibles car il est du devoir des forts de fortifier les faibles… Et les ordres, les ordres : avancez, silence, halte ; les cris, les cris des gardiens : « Vous n’êtes pas à Johannesburg ici ; vous n’êtes pas à Pretoria, non plus ; ni à Cape Town ! Vous êtes à Robben Island ! Robben Island ! Oui Robben Island ! Vous entendez ? Et on ne rigole pas ici. Si cela nous enchante, nous vous écraserons et vos frères, vos sœurs, vos enfants, vos pères, vos mères ne sauront jamais ce qui vous est arrivé ! Quand on est kaffir, il faut savoir fermer sa gueule ! Sinon…»  Les cris des gardiens, les sirènes, les haut-parleurs, et la même nourriture fade, et la toux, la toux, ces douleurs à la poitrine, la toux, la tuberculose. Et  les mois et les années qui passent et finissent par se mélanger, emportant dans leur besace la vie. Robben Island, Robben Island, pays du désespoir absolu ; maudite soit Robben Island !</p>
<p>Soccer City. Mandela est là, et voilà Soccer City debout. Bill Clinton l’a dit un jour: « Lorsque Nelson Mandela entre, nous nous sentons grandis, nous avons tous envie de nous lever, de l’acclamer, parce que nous aimerions lui ressembler. »  Mandela est là et Soccer City, les vuvuzeals rangés le temps d’un instant, Soccer City est debout et chante, chante à tue-tête les chansons d’autrefois : <em>Rohlihla Mandela, freedom is in your hand ; show us the way to freedom in this land of Africa. Rohlihla Mandela la liberté est dans tes mains, montre-nous la voie vers la liberté sur cette terre d’Afrique. </em></p>
<p>Les chansons d’autrefois, du temps de l’apartheid. L’air était dingue en ces temps-là, l’air était irrespirable, vicié par les mises à part : quartiers interdits aux Noirs et réservés aux Blancs ; trottoirs interdits et réservés, cinémas interdits et réservés, hôtels interdits et réservés, et ces bancs, ce banc avec ou sans accoudoirs, ce banc en bois ou en fonte, ce banc de plage ou de stade, ce banc d’église ou d’avocats, ce banc de ministre ou de classe, ce banc de boss ou de commerce, ce banc interdit et réservé. La race érigée en parure, le piquet de clôture et le fil de fer barbelé séparant les couleurs, l’apartheid, au nom de la pureté du sang, faisait la loi.</p>
<p>Exécrables, damnés étaient ces temps-là, ces temps d’humiliation et de terreur. Oui, de terreur : on disparaissait, on disparaissait pour rien. Disparus les enfants de Soweto à Orlando, disparus ceux de Langa Langa ; disparu Biko, disparu Malhanghu, disparu, disparu… Les temps étaient à la barbarie. Alors comme pour chasser le désespoir, comme pour conjurer la désespérance, on chantait, Soweto chantait, Sharpeville chantait, Durban chantait, on chantait, le désespoir mêlé à l’espérance : <em>« Bring back Nelson Mandela, bring him back home to Soweto, I want to see him walking down in the street of South Africa tomorrow… Ramenez Nelson Mandela ,ramenez-le à la maison à Soweto,  je veux le voir marcher de nouveau dans les rues d’Afrique du Sud, demain… » </em></p>
<p>Mais qui sera couronné roi du monde aujourd’hui ? Qui ? La Roja ou l’Orange ? La Roja est dominatrice depuis le début de ce tournoi. A chaque match, c’est la même histoire, elle débarque sur le terrain la dégaine impériale, se saisit du ballon, s’accapare du<em> jabulani</em> et organise le jeu selon son bon vouloir. Une-deux-une-deux-trois, le rire dans la passe, elle temporise ou accélère le tempo comme elle veut, quand elle veut. L’Orange, quand à elle, est une mécanique implacable, redoutable. Verve et puissance dans le geste, elle brise, broie les dorsales et les nerfs de ses adversaires  avec ardeur, impertinence et ricanement. Alors la Roja ou l’Orange ? De quel côté penchera l’histoire ?</p>
<p>Soccer City est plein à craquer et le monde entier a les yeux rivés sur Soccer City. Chacun derrière son petit ou grand écran, sait, sent au fond de lui, qu’il va se passer quelque chose d’inédite là-bas, du côté de Soccer City. Quelque chose comme une théâtralité sans théâtre ; quelque chose comme une danse-action ; quelque chose dont on ne peut deviner à l’avance ni la forme ni le sens ni la fin; quelque chose mêlant corps, temps et espace ; quelque chose un peu comme l’imprévisible destin de chacun.</p>
<p>L’imprévisible destin de chacun… Qui sommes nous dans ce cercle plat et cruel ? Oui, qui sommes-nous ? Des simples marionnettes insignifiantes du destin, affirment certains ; des funambules au pas perdu condamnés à disparaître un jour le nez dans le sable du destin. Destin. Destin ou destinée ? Destinée, assurent d’autres : tels sont nos actes, telle sera notre destinée. Et ceux-là de soutenir que tout commence toujours par un rêve, que tout commence par le rêve. Martin Luther King dit un jour : «J’ai fais un rêve » ; « <em>Change gona come »</em> ; ajouta Sam Cooke ; et Obama vint et dit « <em>Yes we can !</em> ». La force du rêve. Mandela fût porté par le même rêve d’égalité des hommes. « <em>It’s been a long, long time coming ; but I know a change gonna come ; oh yes it is ! </em><em>Ca fait un long, un si long moment que j’attend ; mais je sais, je le sais le changement va arriver ; oui c’est vrai !»</em></p>
<p>Le nom est l’aîné du corps, dit la sagesse africaine. Le nouveau né de la maison royale des Tembus, en ce mois de juillet 1918, portera le nom de Nelson Mandela Rohlihlahla. Rohlihlahla, c’est-à-dire celui qui tire la branche de l’arbre ; c’est-à-dire l’acte, la défiance, la conscience. Le nom est l’aîné du corps et voilà Rohlihlahla, dès son jeune âge, le bouclier sur le front, la voix déjà dressée contre le maléfice des barrières du sang. Que le sol soit argileux ou boueux, sec ou sablonneux, salé ou acide, sous la canicule ou les pluies diluviennes, le voilà labourant la terre et semant partout les graines de la révolte. On le croit à Durban, il prêche à Mamelodi ; on le dit à Pretoria, il est à Pietermaritzburg ; le voilà silex et phénix libérateur, sur toutes les routes de la liberté, l’avenir de l’Afrique du Sud dans le creux de sa main.</p>
<p>Soccer City, voici venu l’heure. L’heure du couronnement. Qui de l’Orange et de la Roja ? Qui sera le roi du monde aujourd’hui ? Coup de sifflet, coup d’envoi.  Les deux équipes se jaugent d’entrée de jeu ; elles se toisent, se mesurent, s’opposent. Voltes et esquives, les courbes et les diagonales s’ouvrent et se referment ; qui-vive : il faut faire attention, faire attention  à ces petits riens qui font basculer et perdre un match. Chaque équipe sait que la moindre erreur sera fatale. Et malheur à celui qui, croyant les jeux faits, se découvrira par prétention ou inattention ; il apprendra alors à ses dépens que la vanité n’est jamais une stratégie raisonnable et payante, et qu’au football, comme dans la vie de tous les jours, rien n’est jamais acquis définitivement : ni la victoire ni la défaite. Chaque couleur attend donc prudemment son heure, personne ne veut lâcher si près du rêve suprême : être champion du monde, laisser son empreinte, sa marque  sur le monde, gravir, le chemin qui mène vers l’immortalité. <em>Caliente ; caliente</em> à Madrid ; ferveur à Amsterdam.</p>
<p>Amsterdam. Amsterdam est une ville ouverte sur le monde ; une ville qui accueille dans ses bras ardents la terre entière ; une ville de grand large, toujours à l’assaut du firmament. Amsterdam est une ville ontologiquement tournée vers le monde ; une ville liée à l’Afrique, liée à l’Afrique du sud, liée à Johannesburg, liée à Durban, liée à Cape Town. C’est de son port, ce port tant chanté par Jacques Brel, qu’est parti un jour, porté par les vagues de l’infini, Jan Van Riebeeck. Oui, le sieur Van Riebeeck. Et arrivé aux abords de Cape Town, Van Riebeeck se signa au nom du fils, du Saint Esprit et de lui-même : il venait de renifler l’air et il y avait dans cet air comme une odeur  de rubis aux fruits voluptueux : « Elle me plait cette terre, dit-il, je la veux! ». Alors ? Alors Van Riebeeck accoste et à peine le pied au sol, il plonge la pointe de sa botte dans la terre, marche et mesure la terre, toute la terre et se met à raconter n’importe quoi  en marchant: « Cette terre m’appartient, et je plante le drapeau ! Gloria ! Alleluia ! »</p>
<p>Jan Riebeeck  se met à raconter des foutaises : il plante son drapeau, et proclame solennellement que puisqu’il le dit, « il n y a personne ici. » Et les Swazis, et les Sotho, et les Xhosas, et les Tswanas, et les Khoisans, et les Ndebelés, les Bamangwathos, les Tembus, les Vendas, les AmaZulus, tous habitants de cette terre depuis le premier soleil ? « Des bêtes, ce sont des bêtes ou des choses, c’est selon », répond le sieur Riebeeck ; « ou des hommes, si vous voulez mais des hommes inférieurs .» « Donc, crie Jan Riebeeck, face à l’histoire unique du Soleil, il n’y a personne ici, et donc chaque portion de cette terre est désormais ma terre ! Et je plante le drapeau.» Le docteur Malan, héritier de Jan Riebeeck ajoutera en 1948, à cette parole fondatrice de Van Riebeeck, que les hommes sont les héritiers, les vassaux de leur race et que c’est ainsi depuis le commencement des temps et que ça sera ainsi pour l’éternité. « Le Mein Kampf, dira-t-il devant le monde entier médusé, montre la voie de la grandeur. Il constitue un exemple pour l’Afrique du Sud. Hitler a donné aux Allemands une vocation. Il leur adonné un fanatisme qui leur permet de ne pas reculer devant personne. Nous devons suivre son exemple, parce que seul un fanatisme sacré comme celui-ci peut permettre à la nation afrikaner de réaliser sa vocation. »</p>
<p>Soccer City; Soccer City, Madrid et Amsterdam. Tension sur la pelouse ; tension dans les gradins. Le public joue avec les joueurs ; lignes verticales, lignes horizontales, lignes diagonales, les joueurs courent et le public court avec les joueurs ; le public avance au même pas, recule, monte, descend, traverse le terrain , observe, analyse, essaie de comprendre le jeu de l’adversaire, de discerner ses points forts et ses points faibles, comme les joueurs ; le public se démarque, dribble avec Robben ou Villa, combine à l’infini comme Sneijder et Van Persie, Xavi et Iniesta, bluffe avec Van Bommel et Alonso, « un coup faux, un coup faux, un coup vrai », dit le proverbe ; le public provoque avec Kuyt et Pedro, fait diversion avec Elia et Ramos, se met en position de chasseur, de prédateur, d’attaquant, contrattaque, attaque, attaque de front, attaque par les côtés, se replie, tacle, fait barrage, riposte du tac au tac, rend coup pour coup. Comme les vingt deux joueurs sur la pelouse. Emporté par sa passion, le public oublie même parfois qu’un adversaire n’est pas un ennemi et alors il donne des coups sans ménagement, des coups non permis,  des tacles à la carotide à la De Jong. Tension, nervosité, les cartons jaunes pleuvent sur le terrain. Personne ne veut perdre, ni Madrid ni Amsterdam.</p>
<p>Amsterdam est une ville décalée, joyeuse, une ville à l’éclat sophistiqué et inimitable, une ville bigarrée qui porte la beauté dans ses multiples couleurs, une ville subversive ombilicalement liée à l’Afrique du sud. C’est de cette ville qu’est parti un jour, l’un des plus puissants affluents du mouvement anti-apartheid. Et on marcha à Amsterdam contre ce système de ségrégation raciale, on marcha en redoutant le pire pour le prisonnier, on marcha la même chanson en boucle : <em>Free Nelson Mandela! </em><em>Twenty one years in captivity, are you so blind that you cannot see; are you so deaf that you cannot hear him ; are you so dumb that you cannot speak? </em><em>Free Nelson Mandela </em>… <em>Libérez Nelson Mandela !</em> <em>Vingt et un an qu’il est en captivité. Es-tu si aveugle pour ne pas le voir; es-tu si sourd pour ne pas l’entendre; es-tu si muet pour ne pas parler? Libérez Nelson Mandela</em>.<em></em></p>
<p>Et on marcha aussi à Londres, on marcha sur le Time square ; on marcha à Paris, on marcha sur le Parvis des Droits de l’Homme ; on marcha à Stockholm, à Oslo, à Washington, à Atlanta, à Tokyo, à Madrid. Marchèrent le citoyen lambda, l’artiste connu et l’intellectuel engagé ; marchèrent Nina Simone et Marion Brando, Bruce Springsteen et Harry Belafonte, Richard Attenbourgh et Stevie Wonder, Bidada et Kitiki, Cukiermann et Maïmouna. On marcha, on marcha des années et des années et chaque année le cortège des gens de bonne volonté gonflait, gonflait. On marcha, espérant avec <em>Simple Minds</em>, la liberté pour bientôt, la liberté pour demain, la liberté pour ce jour, ce jour prochain où le prisonnier franchirait la porte de la prison : <em>It was twenty five years ago this very day  …. </em><em>Na Na Na…  Mandela Day ! Oh ! Oh ! Oh ! Mandela free.</em> <em>C’était il y a vingt cinq ans, retenu entre quatre murs, jour et nuit ; les enfants connaissant encore l’histoire de cet homme ; et nous savons ce qui se passe partout dans ce pays. C’était il y a vingt cinq ans ils emprisonnèrent cet homme. Maintenant la liberté se rapproche de jour en jour ; chassez les larmes de vos yeux pleins de tristesse. Mandela libre… Na na na…  le jour de Mandela ; oh ! oh ! oh ! Mandela libre.</em></p>
<p>Chaque finale de Coupe du monde est une histoire de couronnement. Il arrive que le sacre soit somptueux, éclatant d’allégresse  et de jovialité comme lors du célèbre match opposant à Mexico, au stade aztèque, le Brésil à l’Italie. Du grand art, ce fut du grand art : harmonie et musique des gestes, gestes des sphères, délicatesse et charme des gestes. Et Pelé ! Et Pelé, roi Soleil,  avec ses feintes du corps, ses grands ponts, ses passes aveugles ! Le sacre du Brésil fût doré, tapissé tout simplement de gestes inoubliables. Chaque finale de coupe du monde n’est hélas nullement Mexico 70. Dommage ! Oui quel dommage ! Il est, aussi, hélas, malheureusement, de ces finales, de ces couronnements ternes, maussades, tristes à mourir ; des couronnements où il  ne se passe rien. La balle circule, roule, routine en tremblotant comme les joueurs tétanisés par l’enjeu, tétanisés par la trouille de perdre, inhibés par les consignes de leur coachs, ces coachs bilieux à l’extrême, pessimistes : « Soyez prudents les gars ! Soyez prudents. Surtout ne pas encaisser de buts ! Après on verra… Si on peut en mettre un… Mais surtout ne pas encaisser de buts ! Verrouiller ! Il faut verrouiller le match !»</p>
<p>Les  bésicles du pessimiste sont en glace ; elles sont cerclées de peur. Le pessimiste est un bipède précautionneux, trop précautionneux; il voit des obstacles partout. Quand il fixe le soleil, il ne voit que des ténèbres ; et quand il pèse le gain et la perte, il ne retient que la perte. Le pessimiste ne voit ni espace ni temps ni opportunités. Aucune lueur dans son regard. Qu’attendre de lui ? Rien. Il ne peut ni  inspirer, ni entraîner d’autres hommes dans une aventure humaine. Le pessimiste n’a aucun pouvoir d’inspiration. Il fige, il pétrifie, il endigue, il contient.</p>
<p>Le regard du visionnaire est à l’opposé de celui du pessimiste ; il est d’une autre nature. Les yeux du visionnaire voient plus loin que l’horizon;  ils éclairent le monde car ils possèdent le pouvoir d’interpréter les signes des temps, le pouvoir de discerner l’avenir. Mandela est un visionnaire : ses yeux sont puissants : même aux heures les plus sombres de Robben Island, ils voyaient déjà la terre promise : « Certains matins quand je marchais dans la cour, toute la nature – mouettes, bergeronnettes, arbustes et même les touffes d’herbes isolées – semblait sourire et briller au soleil. C’est dans ces moments où je percevais la beauté du monde, même dans ce petit coin confiné, que j’ai acquis la certitude qu’un jour mon peuple et moi serons libres.»</p>
<p>Libre ! 11 février 1992. Le ciel était beau et bleu, ce jour-là. Un tambour résonna, puis un autre, puis un autre encore. Bientôt tous les tambours de la planète rivalisèrent à qui résonnerait le plus glorieux pour annoncer la nouvelle : Mandela au présent ouvert, Mandela au futur composé, Mandela libre, enfin libre. Jour fluorescent, chamarré de beauté, de grâce, jour débordant de fêtes. L’univers en orchestre qui chante, danse, célèbre le cœur ivre de chants de bonheur. Jour de liberté, jour de mémoire, jour d’avenir, jour de célébration ! Mandela libre !</p>
<p>Mandela libre ! Mais que devient un homme, oui, que devient un homme bringuebalé, jeté contre les rochers de la solitude pendant vingt sept ans ? Oui, que devient-il ? Sagesse, incarnation de la sagesse ou corps vêtu de l’animalité de l’amertume, voix rageuse, coléreuse, vengeresse ? Oui que devient-il ? Quand Mandela sort de prison, le monde entier, les oreilles grandement ouvertes, guette sa parole. Avec une certaine appréhension. Que dira le vieil homme ?  Et que dit-il? « Le temps de soigner les blessures est arrivé ; le temps de combler les fossés qui nous séparent est arrivé ; être libre, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes : c’est vivre d’une façon qui respecte et renforce  la liberté des autres. Le geôlier est aussi un autre prisonnier à libérer car un homme qui prive un autre homme de sa liberté est prisonnier de la haine, des préjugés et de l’étroitesse d’esprit..» Le monde est ébloui ; le monde interroge alors l’ancien prisonnier : « Mais d’où vient cet éclat que tu dégages, de quelle source souterraine, de quelles profondeurs de l’avenir ? »</p>
<p>Le cœur de Mandela est donc tendu de pardon ; mais l’ancien prisonnier n’est pas pour autant naïf : il sait qu’on ne peut pas enterrer le passé à la sauvette ; il sait que ceux qui oublient le passé sont condamnés à le répéter ;  il sait, il n’a pas oublié, il se souvient des massacres de Sharpeville et de Soweto, de l’assassinat de Biko, de Neil Aggett ;  il garde en mémoire le visage de toutes les bouches closes, de toux les yeux fermés par la brutalité de l’apartheid. Il se souvient mais il sait aussi qu’il faut ouvrir l’avenir, travailler à un autre commencement, réconcilier les cœurs. Mais comment procéder pour ouvrir le temps de la réconciliation, le temps de la cicatrisation des blessures  du passé ? Libérer d’abord la parole : qui a tué qui ? Pourquoi ? Dans quelles circonstances ? Où sont les corps des disparus ?  Avant le temps du pardon, le droit à la vérité donc. Viendra alors ensuite, le temps du pardon. Oui, le pardon, car seul le pardon, pense Mandela,  peut dégrafer,  dépêtrer l’avenir de ce passé douloureux. Seul le pardon, ce geste civil, avenant, courtois, généreux, magnanime, gracieux, rédempteur ; cet acte sans conditions, sans contreparties, cet acte noble sans visée, sans préméditation, ce signe distinctif qui grandit celui qui l’octroie ; seul le pardon peut permettre de ré-ouvrir le temps du vivre ensemble dans l’harmonie.</p>
<p>Soccer City. Chaque finale de Coupe du monde est une histoire de couronnement. Il faut un roi, un vainqueur. Qui sera appelé aujourd’hui à s’asseoir sur le trône ? Qui sera l’illustre vainqueur? Car il s’agit de vaincre. Par le courage, la ruse, le talent, le mental. Qu’importe : il s’agit de vaincre les gars ! Vaincre et malheur au vaincu. L’histoire ne retiendra que le nom du vainqueur, le nom du vaincu sera jeté aux oubliettes. On ne vénère que ceux qui savent vaincre. Le vainqueur aura droit à la liesse populaire; il sera soulevé, porté aux nues, salué comme il se doit, salué comme un dieu. Même les arbres plieront genoux à son passage. Le vaincu, lui, n’aura que ses yeux pour pleurer cette poussière collée sur son nom. L’important n’est pas donc pas de participer : il faut vaincre. C’est ainsi : le football quand il est couronnement,  est un jeu qui réclame un vainqueur et un vaincu. Pourquoi cette règle barbare, injuste ? Pourquoi faut-il absolument qu’une équipe l’emporte sur l’autre ?</p>
<p>La paix, quand elle est réconciliation, ne veut pas non plus du vaincu ; elle ne le porte pas à cœur ; elle le rejette ; elle ne veut elle aussi entendre parler que de… vainqueurs. Gagnant-gagnant : tout le monde doit gagner. Quand Mandela sort de prison, quand Mandela est élu président  que fait-il ? Il rassemble tous les Sud Africains, les salue la main sur le cœur, et leur dit : « Chaque couleur est couleur de royauté ; chaque couleur est couleur de vie ; chaque couleur est couleur de victoire. Et quand toutes les couleurs sont victoires, victoire ensemble, elles forment alors une alliance miraculeuse, messagère de paix, une alliance qui donne à rêver. »</p>
<p>Soccer City. Nelson Mandela regarde Soccer City. Nelson Mandela regarde le monde. Sa mémoire visuelle est légendaire. Il sait reconnaître un ami à des kilomètres : l’amitié est pour lui ce lien qui nous fait hommes, qui nous aide à grandir et à vivre. Walter Sisulu fut son ami, son autre soi, son alter go. « Dans le monde paysan, dira-t-il à la mort de Sisulu, qu’il appelait affectueusement, Xhamela, dans le monde paysan, les gens marchent avec un solide bâton, pas plus long qu’une canne et moins grand qu’une perche. Un objet toujours à portée de main. Il permet de maintenir une posture droite et ferme et sert d’appui pour ne pas trébucher. C’est aussi une arme pour se défendre contre les dangers imprévus. Il donne une impression de sécurité. C’est ce que Xhamela représentait pour moi. »</p>
<p>Soccer City. Le temps réglementaire est fini, terminé et le score est toujours nul et vierge. Ni vainqueur ni vaincu. Alors ? Prolongations. Il faut un vainqueur. Pas deux. Et qui sera ce nouveau roi ? Le taureau peut charger, se défendre, disent les Espagnols, mais à l’heure des brindilles, le taureau est fait pour mourir. Cent-sixième minute, Iniesta reçoit un ballon et il a une vision, il voit la coupe, la carrosse, le cortège à Madrid, la multitude le long des rues, la foule sur les bords du Manzaneres, la musique, la musque maestro, la place étincelant de feux, les feux d’artifice, le concert de louanges, la musique, la musque maestro, les honneurs royaux, le sacre, le couronnement, le discours du roi : «  Merci les champions, merci au nom de toute l’Espagne et de tous les Espagnols. Vous êtes un exemple vivant de noblesse, de beau jeu et de travail collectif ». La musique, la musque maestro, Iniesta tire. <em>Campeon ! Campeon ! Campeon del mundo !</em> L’Espagne est championne du monde. Et voilà Barcelone et Madrid sautillant du même pas ! Oui, la victoire unit et la défaite divise.</p>
<p>Que la défaite se présente comme l’ultime issue et cette chose, cette moche mauvaiseté s’installe dans le  cœur des hommes : le lynchage. Qui fut le maillon faible ? La voix métallique, la bouche féroce mâchonnant la haine, on charge tel ou tel de cette ignominie, la déroute ! Comme si la défaite n’était pas dans l’ordre des possibles. La défaite fissure. La victoire, elle, unit les hommes comme par magie. Elle habille les hommes d’allégresse et leur  donne cette puissance de vivre ensemble un moment : et on embrasse son voisin, cet inconnu qui passait par là et on se congratule : on est les plus beaux, on est les plus forts !<em> Campeon ! Campeon ! Campeon del mundo !</em> La musique, la musque maestro!</p>
<p>Soccer City. Que reste-t-il d’une coupe du monde quand il n’en reste plus rien ? Le souvenir ; le souvenir  comme un rêve. On se souvient ; on se souvient  de ce qu’on a vu ; on se souvient de ce qu’on ne veut pas oublier; on se souvient du <em>Jabulani</em> ; du <em>jabulani</em> avec ses fioritures, ses spirales, ses arlequinades, ses galéjades, ses plaisanteries, ses mystifications, ses pantalonnades,  ses surprises, ses sauts d’humeur ; on se souvient de ces gestes, de ces gestes des joueurs, de ce plat de pied d’Iniesta, de ce but de Frank Lampard rentré et non accordé, de ces deux mains de Suarez, des samba-samba de Robinho, des talonnades de Gyan et de son pénalty raté, de ce somptueux but de chief Tshabalala, lors du match d’ouverture. Diagonale de Kagisho à Tshabalala, Tshabalala pénetre dans la surface de réparation, Tshabalala chabada bada, Tshabalala, les looks en crinière, Tshabalala la lucarne gauche, Tshabalala but, Tshabalala et ce but Bafana Bafana, comme un rêve d’enfant ! Chabada bada ! Tshabalala !</p>
<p>Que reste-t-il, que reste-t-il d’une coupe du monde quand il n’en reste plus rien ? On se souvient, on se souvient de ces moments uniques; unique comme cette apparition de Nelson Mandela. On se souvient et on se souviendra toujours de cet eternel visage de Mandela lumineux de bonté ; ce visage de Rolihlahla, éternelle interrogation au monde : « Qui suis-je, moi, pour être aussi brillant, talentueux et merveilleux ? En fait, qui êtes-vous, vous, pour ne pas l’être ? Vous êtes un enfant de Dieu. Vous restreindre et vivre petit ne rends pas service au monde. L’illumination n’est pas de vous rétrécir pour éviter d’insécuriser les autres. Nous sommes nés pour rendre manifeste la gloire de Dieu qui est en nous. Elle ne se trouve pas seulement chez quelques élus : elle est en chacun de nous, et au fur et à mesure que nous laissons briller notre propre lumière, nous donnons inconsciemment aux autres la permission de faire de même. En nous libérant de notre propre peur, notre présence libère automatiquement les autres… » Siyabonga Nelson Rolihlahla Mandela ! Siyabonga ! Merci Mandela!</p>


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		<title>High Life Time : Le Ghana à la Coupe du Monde</title>
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		<pubDate>Sun, 11 Jul 2010 18:16:12 +0000</pubDate>
		<dc:creator>davidgakunzi</dc:creator>
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		<description><![CDATA[High Life ! High Life, cuivres, souffle, souffle à la noix de coco, souffle  à la mangue, bongo, vibrations. L’émotion comme exploration du monde ; l’émotion comme connaissance du monde ; l’émotion comme célébration de la vie.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-107" href="http://laregledujeu.org/gakunzi/2010/07/11/106/high-life-time-le-ghana-a-la-coupe-du-monde/black-stars-1/"><img class="alignright size-full wp-image-107" src="http://laregledujeu.org/gakunzi/files/2010/07/Black-stars-1.jpg" alt="Black stars-1" width="374" height="311" /></a>Et le ballon qui monte, et le <em>Jabulani</em> qui monte, qui monte ; le <em>Jabulani</em> qui s’élève, qui part, qui s’en va ; J<em>abulani</em>, <em>Jabulani, </em>dis-moi<em>, </em>Jabulani,<em> </em>où vas-tu ainsi, <em>Jabulani </em>? Accra n’est pas de ce côté-là, <em>Jabulani</em> ; le grenier des rêves n’est pas de ce chemin-là ; <em>Jabulani, Jabulani. Ah ! Jabulani !</em></p>
<p>Et pourtant… Pourtant, tout avait  bien commencé. Lumineux, plus lumineux que les diamants de Kimberley, les Black Stars étaient venus pour éclairer de nouveau la nuit du monde. Les pas comme guidés par un <em>High life</em> aux vuvuzelas ensorcelant et aux guitares <em>fireman</em>, ils valsaient les Blacks Stars, ils valsaient ; le visible comme animé par l’invisible, le pas comme en harmonie avec le rythme des tambours okomfo, les tambours devins okomfo ; le pas léger, ils dansaient, les Black Stars, ils dansaient comme transportés par l’inspiration, comme s’ils voulaient s’arracher à la banalité des hommes et inscrire leurs noms dans l’ordre cosmique ;  ils valsaient, ils dansaient, ils voletaient au-dessus de <em>Soccer city</em>. Le rythme lent ou accéléré, régulier ou saccadé, ils étaient les maîtres du tempo. Là une fulgurance de Boateng; là un galop d’Annan; là un tourbillon d’Appiah.</p>
<p>L’extase, quarante-cinquième minute, l’extase. Quarante-cinquième minute, l’heure de Muntari. L’esprit comme habité par les dieux ashanti, voilà Muntari, à la quarante-cinquième minute, tourbillonnant au dessus de la pelouse ; Muntari le mouvement d’une folle intensité proclamant à la face du monde son crédo : la danse doit être utile, la danse, qu’elle soit <em>High Life</em> ou <em>Mbaquanga</em>,  jive ou jazzy, tango ou flamenco, la danse quelle qu’elle soit, la danse, ce mouvement qui va vers la vie, la danse doit distiller la joie, libérer la joie.</p>
<p>Voilà donc Muntari, l’enfant terrible, Muntari, l’imprévisible <em>bad boy</em> qui n’en fait parfois qu’à sa tête ; voilà Muntari, les jambes, le mouvement ample comme une œuvre d’art, voilà Muntari, et respiration, battement de cœur accélérés sur Radio Accra, tempête folle d’une voix en transe : « Muntari ! Muntari ! Muntari est un dieu ! Un dieu a pris possession de Muntari ! Muntari ! Tir de Muntari ! »  Muslera, le gardien uruguayen, voit le tir, ce tir de Muntari venu d’une autre planète ; Muslera voit le tir, Muslera voit le <em>Jabulani</em> ; Muslera s’envole, Muslera plane, il plonge, il déploie ses ailes ; Muslera veut attraper le <em>Jabulani</em>, Muslera ouvre ses mains ; il ouvre ses mains comme deux pinces pour attraper le ballon ; les mains de Muslera se referment sur l’absence, le vide. La balle est déjà passée. Un -zéro. <em>High life</em>, et clameur du Cap au Caire. L’Afrique unie, l’Afrique sans frontières, le temps d’un coup de pied de Muntari.</p>
<p>Qu’il aurait aimé vivre cet instant Kwamé Nkrumah ; ah ! Nkrumah ! Les Etats-Unis d’Afrique, tel était son rêve. « <em>Today</em>, aujourd’hui, avait-il proclamé, le jour de l’indépendance du Ghana, le ton volontairement  solennel et emphatique, le geste posant pour la postérité, <em>today</em>, aujourd’hui, l’indépendance ; demain, <em>tomorrow, United States of Africa</em>, demain, les Etats-Unis d’Afrique ! » C’est que l’<em>Osagyefo</em> voyait l’Afrique, non pas plaque hissée pour indiquer le lieu de parcage, le lieu de bride, le lieu de morcellement, le lien de la nation, le lieu jugulaire mais l’Afrique réconciliée avec elle-même, l’Afrique unie, les Etats Unis d’Afrique. Tel était son rêve.  Et voilà, le temps d’un instant infime, le temps du  coup de pied de Muntari, le rêve de Nkrumah réalisé ; voilà, l’Afrique, comme par on ne sait quel miracle, l’Afrique terre sans séparation, l’Afrique terre sans disjonctions, l’Afrique terre sans bordures, sans bornes, sans lisières. Un–zéro donc. <em>High life</em>, et clameur du Cap au Caire.</p>
<p><em>High Life ! High Life</em>, cuivres, souffle, souffle à la noix de coco, souffle  à la mangue, bongo, vibrations. L’émotion comme exploration du monde ; l’émotion comme connaissance du monde ; l’émotion comme célébration de la vie. Souffle, <em>High Life</em>, souffle, souffle la permanence du présent, souffle la libération des pesanteurs de la vie, souffle, souffle et que les corps en communion avec l’univers s’humanisent; et qu’ils dansent, qu’ils dansent dénoués de souffrance; qu’ils dansent, qu’ils dansent la joie, la vie, la vie et demie, la haute vie, la <em>High Life</em> ; embouchez la trompette, sortez les guitares, battez, battez les Congas et les bongos et que E.T. Mensah soit couronné sur le champ ; oui, couronné, que  le rythme soit couronné ! Le football est aussi une affaire de rythme, de samba, de flamenco, de tango, de <em>High Life</em>. <em>High Life</em> et clameur du Cap  au Caire : cette fois-ci…  cette fois-ci, une équipe africaine sera dans le dernier carré des finalistes du Mondial. Cette fois-ci, cette fois-ci pourquoi pas le trophée en or; le trophée en dix-huit carats? Cette fois-ci… <em>Half time</em>. Pause, mi-temps.</p>
<p>Retour de vestiaires. Cinquantième minute : coup franc pour l’Uruguay. Coup franc de Forlane ; Forlane l’artiste, l’homme qui a des mains à la place des pieds. Attention danger. Kingson, le portier ghanéen, a déjà arrêté l’innarrêtable depuis le début de ce tournoi, mais est-il vraiment dans ses pouvoirs, même avec l’aide de l’esprit de Robert Mensah, même avec l’assistance de l’<em>obossum</em>, l’esprit venu d’ailleurs de Robert Mensah, le légendaire gardien de l’Ashanti Kotoko de Kumasi, le mythique gardien aux bras interminablement longs poignardé un soir dans un bistrot du port de Tema par un spectateur  fou furieux de ses arrêts ; donc même avec le concours de l’esprit de Robert Mensah, est-il dans les pouvoirs de Kingson de tout arrêter ?</p>
<p>Le mur est en place. Le mur. Il existe plusieurs variétés de murs: des murs en béton, en béton armé; des murs en terre, en terre crue ou en terre cuite ; des murs en tôles ondulées ou en bois comme ces bicoques de Khayelitsa ; des murs au tracé froid qui séparent, qui emprisonnent comme à Berlin ; des murs  qu’il faut enfoncer ou contourner ; des murs qui tiennent le coup ou qui partent en vrille au premier coup de boutoir. Platini, dit Platoche, lui il savait ; il savait comment se jouer des murs. Il s’en moquait allègrement. La balle enroulée, la balle en envol comme un échassier, le mouvement giratoire, la trajectoire en toupie, il les contournait à sa guise. Coup franc de Forlane, coup franc à la platoche, ellipse ; égalisation contre le cours du jeu. Tremblement à Accra ; tremblement à Koumassi ; tremblement à Soweto. Tremblement. Et si les Black Stars étaient en fin de compte destinées comme toutes les autres  étoiles à l’effondrement ? L’effondrement est la destinée des étoiles. Les Black stars serait-elles donc condamnés à lâcher, lâcher ce match ?</p>
<p><em>Go! Ghana! Go! </em>scande <em>Soccer city</em>. L’éclair est toujours là ; les Stars d’Accra sont venues pour éclairer le monde. Glissés, pirouettes, balancements, changements de pied et d’ailes, sauts et jetés, les joueurs ghanéens gambadent ensemble, chacun rimant avec l’autre, au petit bonheur du monde. Et au giron de la lumière Gyan est toujours là ; Assamoah Gyan, le nouveau King du Ghana venu pour conquérir. La volonté de cueillir la victoire du nouveau King est là, intacte. Et pourtant rien. Rien à la marque. Le score ne bougera pas ; le score ne bougera plus. Prolongations.</p>
<p>Cent dix-neuvième minute ; dernière occasion pour les Black Stars avant les tirs aux buts, cette sinistre loterie. Une loterie à éviter à tout prix: il faut donc marquer ce but pour se mettre à l’abri des hasards du destin, pour rester maître de son destin. Demeurer maître de son destin jusqu’au bout comme King Osei Tutu I, premier occupant du <em>Sika Dwa Kofi</em>, <em>siège d’or né le vendredi</em>, symbole de gloire et de victoire ; le <em>Sika Dwa Kofi, </em>siège royal inventé selon certains par<em> </em>Okomfo Anokye, Okomfo, le maître guérisseur aux pouvoirs occultes insondables ; siège royal tombé du ciel miraculeusement sur les genoux d’Osei Tutu I, selon d’autres.</p>
<p>Mais qu’importe : il faut rester maître de son destin comme King Osei Tutu I. Coup franc pour les Stars d’Accra, dernière occasion de but pour les Black Stars avant la fin du match et ces sinistres tirs au but ; coup franc pour le Ghana et tète rageuse d’Adiyah. Il suffit  parfois de jeter de l’or dans un lieu sombre pour qu’il s’éclaire, disent les Ashantis. Tête rageuse d’Adiyah ! Le gardien uruguayen est battu. Battu. Le ballon est passé. Les Black Stars sont en demi-finale. Oui, en demi-finale. <em>High Life </em>!<em> High Life</em>, cuivres, souffle, souffle et que E.T. Mensah soit couronné ; oui, que  le rythme soit couronné ! Le Ghana sera demain à la une de tous les  journaux du monde : <em>« Bravo  les Black Stars »</em>, tel sera le titre du <em>Wall Street Journal</em> ; <em>« Les Blacks Stars superstars », </em>renchérira le<em> Accra Daily news; « Bravo les Black stars ! », </em>écrira <em>Libération ; « Well done Ghana ! », </em>dira le<em> Rwanda Times ; « Viva les Blacks Stars ! Viva ! » </em>titrera le<em> Sowetan ; « Pour la première fois dans l’histoire de la Coupe du Monde, une équipe africaine vient d’accéder aux demi-finales !»,</em> annoncera<em> L’Equipe ; « Justice : cette équipe est éclaboussante de jeunesse et de créativité !», </em>dira<em> So Foot ; « Les Brésiliens d’Afrique sont en demi-finale », </em>écrira<em> Globo. </em></p>
<p>Les Blacks stars en demi-finale ! Un rêve. Il est des rêves bons ; il est des rêves mauvais ; des rêves de bonheur et des rêves de malheur. Des rêves de malheur qui font peur. Vous dormez tout se passe bien, vous marchez dans le meilleur des mondes et soudain surgit dans votre sommeil, au-détour d’un chemin de nuit, ce monstre aux dents effrayantes ; il faut fuir, échapper à cette terreur. Vous essayez de courir mais vos jambes ne répondent pas ; elles sont sèches, paralysées ; la bête finira-t-elle par vous attraper ? Agitation, angoisse, cris, pleurs, peur totale au fond de la nuit. Rêves de malheur.</p>
<p>Puis, il y a ces rêves de bonheur ; ah! les rêves de bonheur, qu’ils soient bénis par les dieux de nos ancêtres, les rêves de bonheur ! Les rêves de bonheur: les greniers seront remplis ; la bière de sorgho coulera à flot ; les enfants deviendront rois du monde.  Les Black Stars en demi-finale. Un rêve. Nkrumah avait eu ce rêve : <em>kenté</em> à l’épaule, la langue auguste comme toujours, Nkrumah la langue emphatique, parlant à ceux de son temps et à tous ceux qui viendront après ; Nkrumah, donc la langue solennelle avait dit : « Notre nouvelle nation doit être dotée non pas d’une bombe atomique mais d’une brillante équipe de football ! Et je vous le dis, ici et maintenant, cette équipe portera un jour au-delà de nos frontières le jaune, le rouge, le vert comme symboles de notre rêve d’unité ! Alors quel nom  pour cette équipe ? Oui quel nom ?  Black Stars. Black Stars comme un rêve à venir ; Black Stars aussi en souvenir d’un rêve passé ; le rêve de Marcus Garvey ; Black Stars comme la <em>Black Star line</em>, la compagnie maritime de Marcus Garvey. »</p>
<p>« Venez, venez mes frères et sœurs, avait dit en son temps, le petit homme de Saint Ann Bay, Marcus Mosiah Garvey ; venez, venez et regardez vers l’Afrique, l’Afrique, le Mont Sion ;  venez, venez et regardez vers l’Afrique, regardez notre  terre promise ; venez,  le jour est venu, les bateaux sont là. » Comme une trainée de poudre la nouvelle s’était aussitôt  répandue sur toute l’île de Jamaïque. « Les bateaux sont là. » Les dos courbés furent les premiers à se relever. Les vieux furent les premiers à se lever. Leurs vœux allaient être enfin exaucés : voir la terre promise avant l’ultime voyage. Comme les enfants d’Israël quittant l’Egypte, ils allaient enfin délaisser Babylone pour Sion. Libéria ? Ethiopie ?  Ghana ? Certains parlaient du Libéria, d’autres de l’Ethiopie, d’autres encore du Ghana, la côte de l’or. Qu’importe ! Fini les champs de coton,  fini la culture de la canne à sucre ! Fini la misère ! « L’Afrique, avait dit Garvey, est la terre des rois ! ».</p>
<p>Le jour était venu. Les bateaux étaient là ; les bateaux de la <em>Black star line</em>. Le ciel était empli de chants : « Au matin du grand réveil, bonne route ami, bonne route ; je m’en vais, je m’en vais,  je m’en vais tout doucement ;  je ne suis plus ici pour longtemps, la trompette résonne dans mon âme, je ne suis plus d’ici pour longtemps. Après cette vallée de larmes s’étends devant moi le champ des jours sans fin ». Les bateaux de la <em>Black star line</em>. « Cette équipe portera le nom donc de Black Stars », dit, solennellement, Kwame Nkrumah, en souvenir du rêve passé de Garvey.</p>
<p>Il est des rêves de bonheur comme il est des rêves de malheur. Cent dix-neuvième minute donc ; dernière occasion pour les Black Stars avant les tirs aux buts, tête rageuse d’Adiyah ; le <em>Jabulani </em>prend le chemin des filets uruguayens ; à la cent-dix-neuvième minute,  Muslera, le portier uruguayen,  est battu ; et pourtant, pourtant…  les Black Stars n’iront pas en demi-finale. Mais pourquoi, pourquoi donc ? Alors que Muslera est battu, archi-battu voilà que soudain, survient, surgit, apparait derrière Muslera, Suarez ; Suarez,  le redoutable attaquant uruguayen, voilà qu’apparait comme un  cavalier aux cents bras venus de l’autre côté du temps, Suarez. Et alors ? Et alors ? Voilà Suarez  qui s’improvise gardien de but ; voilà Suarez, sur sa ligne des buts, qui lève ses deux mains devant le monde ; voilà Suarez, oui, Suarez qui lève ses deux mains, ses deux mains aussi imperméables que deux postes de frontières séparant deux pays africains en guerre inutile pour un bout de terre.</p>
<p>« La fin vaut ce que valent les moyens ; la fin est dans les moyens comme l’arbre est dans la semence»  dit un jour, excédé et rompant avec son calme légendaire, le Mahatma Gandhi. Suarez, lui pense le contraire ; Suarez est persuadé que  la fin justifie les moyens ;  il est convaincu que ses deux mains levées contre le<em> Jabulani</em> justifient la victoire. Et qu’importe à ses yeux, la manière ; qu’importe, l’essentiel, semble dire Suarez, c’est de gagner ; quitte à tuer l’esprit du jeu. Sanchez lève donc ses deux mains et arrête le <em>Jabulani</em> dans sa trajectoire. Suarez dit au <em>Jabulani « no pasaran</em> ! » L’arbitre a vu le geste, le vilain geste de Suarez ; l’arbitre siffle ; nous sommes déjà à la cent-dix-neuvième minute ; l’arbitre siffle ! <em>Soccer  City</em> jubile : le Ghana est en demi-finale ; l’arbitre va accorder le but ! L’arbitre siffle ; il siffle : penalty pour les Black Stars. Mais Monsieur l’arbitre, un penalty n’est pas un but ! La loi dit, blablabla… quand le ballon n’a pas franchit la ligne, blablabla… même si incontestablement  le ballon était destiné aux filets…. blablabla…  la loi c’est la loi, j’applique la loi, blablabla… répond l’arbitre. J’applique la loi, rien que la loi, la loi à la lettre. Carton rouge pour Suarez et penalty.</p>
<p>Cent-vingtième minute. Gyan, l’attaquant ghanéen pose le ballon au point de penalty.  <em>Bayeté Jabulani ; bayeté !</em> <em>Salut à toi Jabulani, salut à toi !</em> Gyan prend son élan, Gyan se souvient, le passé file comme le vent dans sa tête ; Gyan se souvient de ses premiers pas de footballeur dans les rues poussiéreux d’Accra, de ses premiers pas pieds nus, oui pieds nus pas besoin de godasses, pas besoin de crampons. On jouait pieds-nus  sur des terrains cabossés ; on piaillait, on criait, on courait sous un soleil de plomb ; on courrait à perdre haleine derrière ce ballon en plastique dégonflé ou bricolé en chaussettes trouées remplies de vieux journaux. Eden d’or de l’enfance : le football était un plaisir indicible. Le passé file comme le vent dans la tête de Gyan ; que de chemins parcourus depuis ; « le plus grand arbre, a dit un jour Lao-Tseu, le plus grand arbre est né d’une minuscule graine, et la plus grande tour du monde d’une poignée de terre.»  Quoiqu’encore jeune, Gyan est désormais un géant ; Gyan est un géant maintenant ; un géant parmi les géants au même titre que ses anciennes idoles, les Malik Jabir, les Ibrahim Sunday,  icones immortelles des Black Stars. Alors ce pénalty ? Ce penalty ? Une formalité.  Une simple formalité : Gyan, le nouveau King du Ghana, a déjà fait trembler les filets adverses par deux reprises sur pénalty depuis le début de ce tournoi ; Gyan a l’habitude de tirer les penalties. Simple formalité donc. Gyan s’avance. Gyan a au bout de ses crampons, la qualification de son équipe pour les demi-finales. Un temps vient. <em>Ke nako</em>, le temps est venu pour le Ghana.</p>
<p>Le Ghana : quelle équipe, ces Blacks Stars ! Vifs, créatifs, joyeux. La joie de jouer. La joie de jouer ensemble. Jouer, jouer, les pieds élastiques et souples, avançant et reculant à l’unisson, jouer dans la joie ;  jouer, jouer, les pas coupés en décalement ou en démarcheur ; jouer, jouer, le ventre rentré ou la main gauche sur la hanche ; jouer, jouer, la jambe droite levée, le pied droit décrivant des cercles autour du ballon ; jouer, <em>tcheza, tcheza,</em> je joue, je danse ; tu joues, tu danses, nous jouons, nous dansons ; jouer dans la joie. Jouer, jouer dans la joie en unité avec le cosmos ;  jouer, jouer, improviser, composer avec la pesanteur, tracer des courbes spirales, dessiner des cercles, des lignes obliques, des lignes horizontales. Jouer, jouer dans la joie, danser ; danser avec le ballon comme le danseur noir de Charles Dickens, le danseur de Juba qui dansait avec deux jambes gauches, deux jambes droites, deux jambes en bois, deux jambes en fil de fer, deux jambes en ressort, le danseur noir de Juba qui dansait avec toutes sortes de jambes et sans jambes du tout. Jouer, danser, jouer. Jouer comme des étoiles, comme des Black Stars. <em>Kenako</em>, le temps est peut-être venu pour une équipe africaine de l’emporter ce tournoi mondial. Et Shakira de renchérir <em>Zamina mina eh! eh! Waka, waka, eh! eh!</em> <em>This time for Africa</em>.</p>
<p>Cent-vingtième minute. Gyan s’avance. <em>Bayeté Jabulani ; bayeté !</em> Salut à toi <em>Jabulani</em>, salut à toi ! Gyan s’avance ; le passé et l’avenir se bousculent toujours comme le vent dans sa tête ; s’il met ce ballon au fond des filets, lui, Gyan, fils d’Accra, sera béni de génération en génération, son nom sera chanté et couvert de bénédictions : « Longue vie à toi, Gyan ; longue vie à toi ; que ta vie s’étire à l’infini ; qu’aux années que tu as déjà vécues s’ajoutent d’autres années, des années sans nombre. » Gyan s’avance. Il  se souvient de la parole des anciens : « Rêve, rêve grand et souviens-toi qu’il n’y a qu’une seule chose susceptible de d’annuler, d’effacer, d’annihiler un rêve: la trouille d’échouer. » Gyan s’avance, sentiments intenses. <em>Soccer city</em> retient son souffle. L’Afrique entière retient son souffle. Le monde retient sa respiration. Temps suspendu, l’instant d’un coup de pied !  Gyan s’avance ; il frappe. Et le ballon monte, voilà le <em>Jabulani</em> qui monte, qui monte ; le <em>Jabulani</em> qui s’élève, qui part, qui s’en va ; oh ! J<em>abulani</em>, <em>Jabulani </em>où vas-tu ainsi, <em>Jabulani</em> ? Accra n’est pas de ce côté-là, <em>Jabulani</em>; le grenier des rêves n’est pas au bout de ce chemin-là. Et voilà la balle qui monte ; <em>Jabulani</em> qui monte, qui monte avec toutes les espérances des Black Stars ; avec tous les rêves de <em>Soccer city</em> ; avec tous les espoirs de l’Afrique ; J<em>abulani</em>, <em>Jabulani </em>où vas-tu ainsi, <em>Jabulani</em>.</p>
<p>Kwamé Nkrumah, l’<em>Osagyefo</em> avait un rêve, un rêve immense, grandiose : il voyait l’Afrique libre et réunie : <em>United States of Africa, </em>Etats-Unis d’Afrique<em>.</em> Puis il y eut un certain 24 février 1965, et ces bruits de bottes, et cette musique militaire et ce communiqué laconique sur radio Accra : « Citoyens du Ghana, je vous informe que les militaires, avec la coopération de la police, se sont emparés du gouvernement du Ghana. Le mythe entourant Kwamé Nkrumah a été brisé. Le parlement a été dissous. Kwamé Nkrumah a été démis de ses fonctions… » Il est des rêves de bonheur comme il est des rêves de malheur. Il est des rêves qui meurent  le temps d’un instant. Malheureuse Afrique où chaque chef de tribu, chaque chef de nation, cette illusion de nation,  pense encore à enclore son pâturage d’hommes, sa réserve d’hommes.</p>
<p>Et ce <em>Jabulani</em>… Heyi !  J<em>abulani</em>, <em>Jabulani </em>où vas-tu ainsi, <em>Jabulani </em>? Accra n’est pas de ce côté-là, <em>Jabulani</em> ; le grenier des rêves n’est pas de ce chemin-là ; <em>Jabulani, Jabulani.</em> Et <em>Jabulani </em>qui monte, qui monte ; et le ballon qui ricoche sur la barre transversale des buts de Muslera ! <em>Mawa !</em> Malheur ! Rêves de victoire fracassés sur une transversale. <em>Mawa !</em> Détresse. Cri ténébreux sur Radio Accra, hurlement sans âge, hurlement d’un rêve se tordant de douleur ! « Qu’on m’arrache les yeux ! Qu’on m’arrache la langue ! »Détresse. Où va le <em>Jabulani</em>, va l’émotion. Et où va l’émotion va la joie ou la peine.</p>
<p>Détresse. Toute la détresse du monde sur le visage de Gyan. Sanglots.  Et Sanchez ? Sanchez, lui, jubile ! Il exulte et exulte avec lui tout Montevideo ! Et maintenant ? Les tirs au but ! Ces tirs au but qu’il fallait éviter,  les tirs au but, ce supplice sans nom. Quand sonne l’heure du destin, il ne sert à rien de lutter. L’Uruguay tire et marque, tire et marque ; les Blacks Stars tirent et marquent, tirent et ratent. Les Black stars ne sont plus à <em>Soccer city</em> ; ils sont déjà ailleurs. Quand sonne l’heure du destin, il ne sert à rien de lutter. L’Uruguay peut se qualifier par 4 tirs au but contre deux. Suarez, le torse bombé, n’en peut plus, il pose,  fanfaronne devant les caméras du monde entier : « Je suis un <em>goleraso,</em> un grand gardien. Ca a été l’arrêt du Mondial. Je n’avais pas le choix, et la main de Dieu, c’est moi qui l’ai maintenant. Je l’ai fait pour que mes coéquipiers gagnent aux tirs au but. Quand j’ai vu que le tir de Gyan allait au-dessus ça a été une très grande joie pour moi. Je suis un <em>goleraso,</em> un grand gardien. Ceci est mon testament ! »</p>
<p>Il n’y a pas de langage parfois pour dire la fin, pour dire les fins, pour dire certaines fins, pour faire tournoyer de nouveau les étoiles… Sauf peut-être pour celui qui porte un nom qui danse avec les prophéties : Madiba Rohlihla Nelson Mandela. Madiba a vu Gyan ; Madiba a vu les Black Stars et le vieil homme leur a dit : « <em>Young Stars</em>, rentrez chez vous la tête haute ; rentrez chez vous en paix. Vous avez été plus qu’un nom dans les journaux, vous avez été une équipe d’étoiles élues du soleil ; vous avez été des champions du jour. Alors rentrez à Accra ; rentrez à Koumassi  en paix et dites au monde que la vie est un perpétuel combat à la poursuite des rêves.  Dites au monde que l’espérance est une clarté qu’il faut toujours savoir faire renaître. Vous avez su souffler sur le Monde un vent qui porte quelque chose, un vent qui porte le charme de l’espérance. Alors, rentrez chez vous en paix.»   Les Black Stars sont rentrés à Accra, la joie de nouveau sur les visages. Telle est la magie de Madiba. Là où tombe sa parole, la joie refleurit !</p>


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