Rentrée de l’artiste
Au commencement, il fallut choisir un livre – un seul, avait conseillé le directeur de la revue – au milieu d’une forêt d’ouvrages. Plonger dans le paysage tourmenté de la rentrée littéraire. Janvier 2010 embrassait un horizon allant du dernier roman de Christian Gailly à celui de Franz-Olivier Giesbert en passant par ceux de Grainville et Chessex, d’Arnaud Cathrine et de Nicolas Rey. Les ouvrages s’entassaient dans la pièce. Une manne de mots muets, de douloureux mystères, de drames intérieurs flottait dans l’air. Perplexe devant l’insondable de promesses de bonheurs assurés et d’heures de lectures ferventes que vantaient les 4ème de couverture, un roman arrêta mon regard. Le nom de l’auteur ravivait le souvenir d’une expérience de lecture lointaine encore tenace. La voix « d’Ingrid Caven » résonnait dans la chambre. Dix ans avaient passé. L’apocalypse en robe de soie noire célébrée par Jean-Jacques Schuhl en 2000 traversait le temps, intacte. Le livre avait obtenu le Goncourt. En une décennie, le meilleur – « Les Bienveillantes » – le très bon – « Trois femmes puissantes » – et le pire – « Trois jours chez ma mère » – avaient été consacrés. À la simple évocation d’ « Ingrid Caven », la magie agissait, transportait de Berlin à Jérusalem, transfigurait la splendeur et le ravage des êtres et des lieux. Le livre s’ouvrait sur quelques vers de Heinrich Heine. Une phrase de Heine m’était revenue peu de temps auparavant: « Quand je songe à l’Allemagne, la nuit, le sommeil me fuit ». (C’était un après midi de novembre dernier, tandis que j’entendais Claude Lanzmann à la librairie La Hune, expliquer, hagard, à la libraire, la nouvelle qui venait de tomber, le saccage, outre-Rhin, de la projection d’un de ses films. La vision de ce géant ébranlé m’avait bouleversé. On aurait dit que le couvercle de l’Histoire se refermait sur lui).
« Ingrid Caven » était quelque chose de réussi et d’imparfait qui tentait de boucler la boucle du grand drame germanique. Œuvre prométhéenne. Les livres n’édifient pas de sépultures aux morts, à peine de petites stèles funéraires.
Une œuvre naît du silence qui la précède. Et Schuhl était resté dix ans sans publier.
Le titre « Entrée des fantômes » rappelle « Exit le fantôme », celui du dernier Roth. Un peu à la manière de Zuckerman, l’alter ego rothien, le livre compte également pour héros le double de l’auteur, Charles, déjà présent dans le « Caven ». Comme Zuckerman, Charles est confronté à la maladie – sa hanche, nécrosée, le fait boiter. La ressemblance s’arrête là. Schuhl n’est pas le Philip Roth français. Il n’y aura pas de Roth français. De même qu’il n’y a pas de place dans la littérature hexagonale pour Le Grand Roman à l’américaine. « Nous n’avons pas les mots, la démesure, l’ambition », expliquait François Nourissier. Balzac a traversé l’Atlantique sans billet retour.
Jean-Jacques Schuhl n’est pas le Roth français aussi parce que Schuhl ne ressemble à personne. Pas plus en France qu’en Amérique. Ses livres, sous-titrés « roman », n’en sont pas réellement. Du moins ne s’essayent-ils pas à créer l’illusion réaliste. Ni récit romanesque, ni autofiction, impossible de résumer « Entrée des fantômes ». L’histoire emprunte trois ou quatre directions. Seuls les mots ont un sens, les êtres une valeur. Voilà une succession d’histoires ; l’histoire de Marge, éphémère et tragique, muse des temps modernes, récit enchâssé dans le livre, l’histoire de Charles, bien sûr, qui avance vers nulle part, mû par d’obscurs désirs et de noires obsessions, tentant de se frayer un chemin à travers ses souvenirs et ses fièvres, au gré des rencontres avec des êtres de chairs et d’os, dont certains ont un pied dans la tombe et d’autres, déjà disparus, s’agitent dans la seule mémoire de l’auteur. Et l’on retrouve les figures de Jean-Pierre Rassam, celle de Jean Eustache, acharnés à se perdre, et celles de femmes insaisissables à la présence nue. Schuhl est un illusionniste. Avec ses bribes de phrases, ses ressassements, ses éclats d’ivresse, ces lumières irréelles, il restitue l’air du temps, les époques d’une vie, les outrages du temps et de l’amour sublimé. Il nous fait traverser des mondes – la drogue, la mode, le cinéma, la littérature – et nous les rend à la fois familiers et épiques. La puissance poétique du texte fera oublier la faiblesse de la construction, le côté bancal des deux parties du livre –métaphore inconsciente de la boiterie du héros ? – la préciosité affectée de certaines situations. Lire Schuhl relève de l’expérience sensorielle. C’est avancer au bras d’un inconnu dans une galerie des glaces où les miroirs déformants restituent des vérités premières. S’édifie une littérature en 3D où la sensation éprouvée l’emporte sur l’intérêt du récit. « Entrée des fantômes » n’est pas un roman. C’est un lieu de souvenirs et d’émotions. Et comme à l’habitude chez Schuhl, l’endroit pourrait bien se révéler un lieu culte.
Laurent Seksik
Entrée des fantômes, Jean-Jacques Schuhl, Gallimard, L’infini, 144p, 13,90 €


