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2010 : l’anniversaire refoulé du sac du Palais d’été en 1860

Laurent Dispot


Le site du Palais d'Eté

Le site du Palais d'Eté

L’année 2010 marque le 150ème anniversaire de ce que l’on appelle le “sac du Palais d’Eté” : la destruction le 18 octobre 1860 de cette résidence de l’empereur de Chine, près de Pékin, par les troupes britanniques et françaises – par des troupeaux d’une soldatesque de crétins, de brutes racistes (alliés à la Russie et aux Etats-Unis). Les deux puissances colonialistes principales sur la planète – et qui allaient le rester encore un siècle en se concurrençant avec virulence en Afrique et au Proche-Orient, tout en s’alliant comme pures madonnes de la liberté démocratique et des droits de l’homme face à l’Allemagne, quel gag ! –  avaient agressé et envahi la Chine pour la forcer à se droguer : à acheter l’opium produit par l’Empire colonial britannique dans un des immenses territoires asservis par lui, l’Inde.

Le belvédère du dieu de la littérature, quelques jours avant son incendie et sa destruction par les “Civilisés” français et britanniques contre les “Barbares” chinois.

Le belvédère du dieu de la littérature, quelques jours avant son incendie et sa destruction par les “Civilisés” français et britanniques contre les “Barbares” chinois.

Il y a 150 ans, en 1860, culminait et s’achevait ainsi dans l’acte de barbarie spectaculaire abject qu’est le sac du Palais d’Eté la période des deux “guerres de l’opium”, 1839-1842 et  1856-1860, qui fut le début de la longue souffrance géopolitique de la Chine jusqu’à son redressement enfin en 1949 avec la proclamation de la République actuelle. Plus d’un siècle d’humiliations, d’agressions, d’invasions, d’occupations et d’insultes.

Pas un Chinois, pas une Chinoise, qui n’en soit conscient : qui ne voie les succès actuels de son pays sur le fond de cette horreur. Mais ils n’insistent pas. Tout en observant à quel point les pays héritiers de ces culpabilités ne les transforment pas en devoir de mémoire.

Yuanmingyuan_wanfangOn aurait tort en Europe et en Amérique de n’attribuer cette discrétion qu’à la seule élégance de la politesse, certes tout à fait présente. Il s’agit surtout d’une capacité de réserve, autrement dit de longue durée, redoutable entre toutes. Du genre : de mon apparence de ne rien dire, qui est fierté de ne pas se plaindre, ne déduisez pas trop vite que j’ai tout oublié. Ce serait une erreur, et grave. Ou plus crûment encore : je vous garde un chien de ma chienne, et ce ne sera que justice.

Par quelle illusion hallucinante de politique de l’autruche au croupion dressé peut-on s’imaginer aujourd’hui en France que des Chinois dignes de ce nom – je n’en ai pas connus qui ne le fussent point – considèrent sans souffrance et un intime sursaut de sang-froid glacial, l’étalage dans le château de Fontainebleau, en 2010, sans la moindre vergogne ni une once de protestation, de pièces carrément volées en 1860 à la Chine et aux Chinois pendant le sac du Palais d’Eté ? Elles furent alors “offertes” par des pillards assassins incendiaires à la Mère Ubu alors régnante, l’épouse de l’empereur-sic Napoléon III. Et aujourd’hui une collection d’Etat, représentant les Françaises et les Français, leur propriété collective, s’exhibe comme une charogne au détour du chemin, infâme. Belle hideusement de cet ulcère. De cette obscénité répugnante.

Aujourd’hui sur les lieux des ruines et du jardin restauré, une maquette perpétue le souvenir du sac du Palais d’Eté.

Aujourd’hui sur les lieux des ruines et du jardin restauré, une maquette perpétue le souvenir du sac du Palais d’Eté.

Le pire est qu’une commission officielle parla bien en 1872 d’une “restitution” de ces pièces volées. Mais pas à leur légitime et véritable propriétaire, la Chine ! A l’ex-“impératrice” ! Celle que l’on avait surnommée « l’Eugénie du christianisme » à cause de la bigotterie qu’elle affectait pour maquiller sa bêtise crasse combinée à la haine de l’esprit ainsi que du peuple coupable d’en avoir tellement plus qu’elle (de l’esprit, et du reste). La France doit son désastre de 1870 aux qualités éminentes de cette dinde crinolinée : la créature en reste responsable devant l’Histoire, et lourdement. Faut-il qu’en plus en 2010 on se trimballe encore son recel d’objets chinois volés ? Ras le bol ! Continuer ainsi à la subir… ! Jusques à quand abusera-t-on de notre patience en nous compromettant avec cette sale engeance ? Avec le type de corruptions grotesques et ulcéreuses transmis par le schéma bonapartiste ? Si la Montijo parvenait – “parvenue” est le mot – à dépasser l’année 2010 en gardant les produits de son casse anti-chinois de 1860, alors Zola aurait écrit en vain…

Mais où on vit ? Mais qu’est-ce qu’il se passe ?

A Fontainebleau les objets volés en 1860 sont mélangés adroitement avec ceux acquis sans violences

A Fontainebleau les objets volés en 1860 sont mélangés adroitement avec ceux acquis sans violences

Ces cent-cinquante ans n’en finissent pas de ne pas finir, puisque le sac du Palais d’Eté se trouve sans cesse glorifié, arboré, donc répété à travers l’exposition sans-gêne du recel odieux au nom du peuple français d’objets volés dans cet acte de barbarie démonstratif violent contre une culture, une civilisation. Au milieu de l’année – anniversaire, en juillet 2010, personne n’a encore proposé de solution pour sortir enfin avant octobre de cet enfermement dans la honte, dans l’indignité nationale. Il est temps de rompre avec ce gros symptôme muet et sourd. Avec cette censure, ce refoulement, ce déni, cette dénégation.

92-005046Soixante-cinq millions de Français seront-ils condamnables à jamais collectivement pour ce recel d’objets volés lors d’une agression militaire injustifiable, criminelle ?

“Crime” est le mot : contre le Coup d’Etat du Bonaparte ou supposé tel en 1851, Victor Hugo avait écrit l’Histoire d’un crime. Dix ans après, il dénonça le sac du Palais d’Eté comme un autre crime du même Napoléon III : voyez ci-joint sa belle lettre datée 1861 à un officier anglais qui s’était cru malin, par provocation, de solliciter l’avis de l’exilé de Guernesey sur la “quantité d’approbation” que même le grand résistant serait contraint  d’accorder à cette victoire franco-anglaise contre l’honneur de la Chine . Impudence vite changée en imprudence : quel jaillissement de grandeur gaullienne dans cette réponse – on ne dit pas assez que De Gaulle à Londres reprenait le chemin du Victor refusant d’être vaincu -, quelle puissance virile dans les coups de fouet cinglants de son ironie, quelle leçon de dignité à pleurer de bonheur, quelle jouissance de délirer sans frein dans son portrait imaginaire d’un bâtiment qu’il ne connaît pas, dans sa façon de le “vendre” comme un camelot,  quelle majesté dans son verdict de magistrat qui fait des siècles une légende pour sa lucidité qui ne transige pas ! Totor on l’aime d’amour : cette façon qu’il a de dire à ce con « casse-toi, je t’emmerde » ! L’Anglais saura le sens de “Qui s’y frotte s’y pique”. Ça c’en est, de la littérature, de la grosse, de la bonne, et qui pend bien. « Regarde, petit, c’est là qu’est le génie. »

9782846540551FSVoyez ci-joint ce beau texte de Hugo sur le sac du Palais d’Eté, admirable à tant de points de vue, évidemment quasi-inconnu en France, mis au placard, évité, ignoré exprès, alors qu’il est enseigné dans toutes les écoles de Chine au niveau du secondaire – hé, hé, c’est ce que je disais plus haut : ne les prenez pas pour des imbéciles, à côté d’un Chinois un éléphant a peu de mémoire ! Un milliard quatre cents millions de Chinois connaissent un texte de Victor Hugo que les Français ne connaissent pas : la Chine est un avenir pour la francophonie.

Pierre-Jean Remy avait intitulé Le sac du Palais d’Eté son roman prix Renaudot en 1971. Son autorité d’auteur et d’Académicien français manque avec cruauté pour affronter le 150ème anniversaire de 1860 en 2010. De nombreux Chinois, y compris des représentants officiels au plus haut niveau, ont assisté le 4 mai dernier à ses obsèques à l’église Saint-Etienne du Mont, où sont les restes physiques de Racine et Pascal.

Aujourd’hui Londres voit monter la pression pour des demandes de restitutions d’objets d’art volés par le colonialisme impérial britannique. Les deux lords Elgin, le père et le fils, dénoncés par Victor Hugo dans son texte ci-joint (voir ici : http://laregledujeu.org/dispot/2010/07/10/76/victor-hugo-au-capitaine-butler/), concentrent plus que jamais l’exécration. Le père découpa à Athènes des morceaux des frises de statues du Parthénon, le mutilant affreusement, et les déporta à Londres, traitant les corps de marbre comme les corps de chair dans la traite des Noirs. Le fils prit la tête du massacre, du pillage et de la destruction par le feu et les canons dans le Palais d’Eté de Pékin. Trente-trois ans après, la même barbarie britannique se déchaîna contre un autre trésor du patrimoine mondial de l’humanité : en Afrique, dans le Nigéria actuel, la nécropole royale et ville sainte d’Ifè, épicentre d’une production extraordinaire de statues de métal par des générations de grands artistes selon la technique “à la cire perdue”, fut atrocement pillée et rasée en 1893. Elle subissait ainsi le même sort que le Palais d’Eté chinois : les Britanniques confirmant qu’il s’agissait bien de leur part d’une méthode, d’une politique, d’un système. Ceux de l’humiliation des autres peuples à travers leurs cultures originales, par ces mises en scène spectaculaires aux yeux de la planète du choc des civilisations. Pour terroriser toutes les nations et mieux régner “Rule Britannia”avec cette menace : à tout moment, à tout endroit de la planète, le même “traitement” militaire pouvait être imposé contre la Culture, suivi de prises d’otages terroristes des œuvres d’art, et de leur trafic comme celui des esclaves.

La France s’est récemment modernisée et moralisée avec une ouverture nouvelle sur la question des restitutions. Elles dépendent de décisions du pouvoir politique. Les cas de figure restant bien sûrs précis, limités, réfléchis avec soin : récemment des têtes maoris, des textes coréens. Paris se fourvoierait dans un risque démesuré de manque de respect à un grand pays ami en ne prenant pas d’urgence la décision de sagesse élémentaire mais vitale qui s’impose en cette année anniversaire, avant la date fatidique du 18 octobre : restituer à la Chine au moins quelques-unes __ pourquoi pas la totalité __ des pièces volées au Palais d’Eté et qui lui appartiennent de plein droit. Persister à les exposer à Fontainebleau comme ce qu’elles sont, c’est-à-dire des prises de guerre, c’est maintenir un état de guerre dans le symbole et par l’image. Les rendre serait, sera, un acte de courage pour la paix.

91-005240Victor Hugo a demandé la restitution à « la Chine spoliée » des pièces volées : tant que ce ne serait pas fait, la France ne serait toujours pas à ses yeux « délivrée et nettoyée » du bonapartisme, de Napoléon III, du régime criminel qui ordonna l’expédition d’agression et prétendit se faire du sac du Palais d’Eté une gloire symbolique suprême.
 L’écrivain de la République avait raison : seul le contre-geste symbolique d’une restitution ouverte, franche, annoncée, bien organisée, d’au moins une partie des pièces étalées à Fontainebleau, mettra fin à cette barbarie à visage français.

91-005239Il faut le faire. Maintenant. En 2010. On ne va quand même pas attendre cinquante ans de plus, le bicentenaire !

Non pas tant pour la Chine, qui ne demande rien, peut s’en passer, est au-dessus de cela. Mais pour la France, qui en a le plus grand besoin. Elle en sera plus libre, plus propre : “délivrée”, “nettoyée”. Enfin vraiment amie. Le passé est une maladie qui se guérit.

Laurent Dispot

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7 commentaires sur «  2010 : l’anniversaire refoulé du sac du Palais d’été en 1860 »

  1. Toto dit :

    Des vols comme celui-ci, c’est ce qui a fait la richesse des musées européens.
    Sans Napoléon, pas de Louvre. C’est ainsi…

  2. Asermourt dit :

    Une fois, dix fois, cent fois d’accord pour la restitution. Mille fois d’accord pour la démonstration faite par elle-même que la France d’aujourd’hui n’est plus la France d’hier. Mais pour le mea culpa d’une France adoïste n’ayant jamais eu pire ennemie que sa Papa-Maman-Patrie, là pas d’accord même imparfait, ou plutôt, désaccord parfait cette fois, pour un déséquilibre dans le jugement a priori du châtiment, imputable en l’occurrence aux deux parties. Je ne dis pas que la Chine ait été prise la main dans le sac du Palais d’Été, ce que je dis, c’est que les «pillards assassins incendiaires» et leur «Mère Ubu» ne sont pas davantage un apanage français que l’«élégance de la politesse» d’une «discrétion» s’avérant être avant tout une «capacité de réserve» n’est un apanage chinois. En somme, ce qui devrait vous faire monter la température, c’est de voir se resserrer l’un sur l’autre simultanément, c’est le principe qui le veut, l’étau Zemmour et l’étau Dispot. La conquête, la razzia, l’esclavage, la colonisation, sont des systèmes jugés criminels, _ grâce au Ciel ou au pancréas de Nietzsche, _ par les hommes qui en ont fait des systèmes obsolètes. Or ces crimes systémiques furent accomplis par tout ce qu’il y eut d’humain, de trop humain ou d’humain de trop si vous voulez, du côté de chez nous comme aussi loin possible que vous puissiez l’envisager. Il faudra faire avec un sentiment de culpabilité universelle partagé, ou bien, recommencer peut-être à baisser sa culotte comme devant Herr Adolf, pressé de recevoir une fessée, tout de même, il faut l’avouer, n’est-ce pas, bien méritée!

  3. Fred dit :

    Vous ne trouvez pas que vous allez un peu fort?
    Vous parlez de la france en tant que “troupeaux d’une soldatesque de crétins, de brutes racistes”, “barbares”, “dinde crinolinée”.
    Ce n’est pas très constructif. C’est insultant.

  4. Toddy dit :

    Superbe texte!
    L’Histoire d’un crime II.
    Victor Hugo serait ravi de voir que vous reprenez le flambeau.
    Il faut effectivement exercer son devoir de mémoire…
    Il en va de même pour tous les autres musées. D’ailleurs le seul musée en France à ne pas avoir de restitutions à faire est le musée du Quai Branly.

  5. Louise Michel dit :

    extrait de L’impératrice Eugénie intime, chez Hachette :

    « Elle avait le goût de son époque, une époque qui n’avait pas de goût. Sa prédilection allait au XVIIIe siècle; aussi accommoda-t-elle le Louis XVI à la mode Second Empire, ce qu’on baptisa le “Louis XVI-Impératrice”. Sans aucune culture artistique, n’aimant que les peintres les plus académiques, elle s’adressa à Chaplain, à Cabanel, à Hébert, à Dubufe, qui prodiguèrent les décors chargés de fleurs, d’oiseaux, d’arabesques, genre XVIIIe, mais avec l’esprit en moins. »

  6. jean dit :

    La France devrait rendre à la Chine les objets qu’elle possède et qui proviennent du Yanmingyuan (palais d’Eté). Cela dit, sans Napoléon III et surtout son épouse l’impératrice Eugénie, ces objets seraient à jamais perdus. Ce serait un beau geste, en ce 150e anniversaire.
    Le Yanmingyuan a besoin de retrouver ses trésors.

  7. Fournier Eric dit :

    Bonjour

    désolé de venir sur ce blog pour cela: je recherche mon ancien professeur de lettres M.Jean Pierre Jacques qe vous connaissiez bien, nous avions diné u soir avec vous : il y a 30 ans il fut un de mes plus grands professeurs. je ne sais pas ce qu’il est devenu, ou plutot, je crains de le découvrir…
    pouvez vous m’éclairer, meme succinctement, sur son destin?
    Merci

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