Je suis de mon temps

Houellebecq et l’« aura» de Wikipedia

Gilles Collard

Michel Houellebecq

Michel Houellebecq

Ainsi, la chose arrive : juristes et internautes technophiles s’associent pour avoir la peau d’un écrivain.

Car il s’agit bien de cela quand on a la volonté de mettre en péril économiquement l’œuvre d’un artiste.

Sous prétexte que l’auteur de La carte et le territoire s’est servi de certains passages de l’encyclopédie Wikipedia, libre et en ligne, pour la construction de ce livre, c’est l’ensemble de son œuvre qui devrait pouvoir circuler librement sur le net pour être en ordre avec une juridiction imposée par les tenants du « libre ».

L’affaire prêterait à rire si elle en restait aux intentions joueuses de quelques esprits mal tournés dans lesquels la frustration rivaliserait avec la malveillance ; elle serait une farce, si elle n’embrayait pas une foule de petits malins qui pensent tenir une revanche sur l’arrogance du grand art.

Car les roublards sont passés à l’acte et ont, en effet, mis en ligne, gratuitement, le dernier livre de Michel Houellebecq.

Juridiquement, il me semble qu’il ne devrait pas être si difficile d’établir qu’on ne parle pas de la même chose, qu’on ne peut appliquer des critères technologiques de jugement (aussi bien intentionnés soient-il dans leur propre sphère d’activité) à une œuvre d’art qui, par définition, échappe au calibrage des outils en vigueur au sein d’une société donnée. J’aurai juste la tentation, un instant, de porter à la limite le raisonnement de ces piètres avocats des systèmes d’exploitation libre. Imaginons que Houellebecq ait écrit son dernier roman (ce qui est possible, je l’ignore), avec un traitement texte libre d’exploitation (pas word, donc, pour faire simple). Il devrait alors, si l’on suit jusqu’au bout le raisonnement qu’oblige cette Licence Creative Commons, mentionner la paternité du système d’exploitation qu’il a utilisé (son créateur) et dire de quelle manière il a fait usage de ce traitement de texte pour que tout le monde demain puisse réécrire ou modifier La carte et le territoire. On voit bien où ce raisonnement par l’absurde conduit et la réduction, finalement, que l’on peut opérer à une si idiote distinction de contenant et de contenu. Ces gens-là, piètres métaphysiciens, n’auraient-ils lu que le titre du livre ?

Plus fondamentalement, on le voit, c’est à ça que veulent arriver ces gens, à une tentative d’alignement juridique et technologique qui empêcherait la singularité la plus libre de s’exprimer en étant parée des meilleurs intentions, des idées de partage et de création collective. Plus fondamentalement, encore, ils dessinent l’endroit d’un monde invivable et infernal qui par le doux vocable « Libre » prépare la plus suffocante des censures, la multiplication des regards qui convergent vers un même centre, en bref, annonce une  misère et un enfer réunis du règne du « collectif ».

L'urinoir de Duchamp

L'urinoir de Duchamp

Michel Houellebecq a pris acte du constat cinglant de Benjamin sur l’œuvre d’art à l’heure de sa reproductibilité technique — d’où l’on pourra certainement tirer une explication de sa sèche mélancolie. Par là, il a repris les devants et a été sur le terrain même des « reproductivistes », appelons les ainsi, en n’ayant pas peur d’aller sur le terrain de la perte, où les auteurs ne sont plus qu’un maillon d’une chaîne. Wikipedia n’est pas une œuvre, wikipedia, n’a jamais eu, n’aura jamais, ce que Benjamin a appelé l’ « aura ». Et Houellebecq d’avoir su en jouer, d’avoir même fait à Wikipedia ce formidable cadeau qui est de l’avoir fait entrer un instant dans le monde des oeuvres et de l’art, d’avoir voulu chercher l’ « aura » dans les mots les plus plats et sobres d’une encyclopédie en partage. On ne peut pas faire comme si l’urinoir de Duchamp n’avait jamais existé.

Et puis, en contrepoint, il me plaît de me rappeler ce que Jean-Jacques Schuhl m’avait confié un jour alors que venait de  paraître  « Ce que nous avons eu de meilleur » de Jean-Paul Enthoven. Après la lecture de ce livre, m’avait-il dit, il avait envoyé un chèque à Jean-Paul Enthoven en compensation et en prévision de tous les extraits de ce livre dont il souhaitait se servir à sa guise dans un de ses prochains livres. En contrepoint, donc, cet acte, modèle d’une civilité entre artsites, modèle de liberté et d’élégance, au regard duquel la hargne des juristes et techniciens réunis fait, pour le coup, réellement pitié !


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19 commentaires sur «  Houellebecq et l’« aura» de Wikipedia »

  1. Mu dit :

    Affligeant tant il y a d’amalgame.

    Pour commencer, vous confondez allègrement outils et contenu. Ensuite, vous confondez technique et création : “Juridiquement, il me semble qu’il ne devrait pas être si difficile d’établir qu’on ne parle pas de la même chose, qu’on ne peut appliquer des critères technologiques de jugement [...] à une œuvre d’art qui, par définition, échappe au calibrage des outils en vigueur au sein d’une société donnée”. Quelle est la différence entre un texte dont VOUS remettez en question la qualité (les articles encyclopédiques de wikipédia) et un texte dont JE remets en question la qualité (après tout l’art pouvant se définir par l’émotion que l’œuvre transmet, ce livre, à mon sens, n’est qu’un vulgaire texte). Et en quoi la biographie mise en cause est technologique ?

    Une juridiction imposé ? oui, certes, par les mêmes loi qui protègent le travail intellectuel de ceux qui ce disent artistes, et qui protègent aussi les droits des écrivains (aussi appelés contributeurs) de wikipédia.

    Car les roublards sont passés à l’acte ? Vous ne pensez pas si bien dire, car comme vous semblez le penser, volé le travail d’un autre, est un vol. ce travail dudit être libre !

    Ces gens-là, piètres métaphysiciens, n’auraient-ils lu que le titre du livre ? Non, bien sur, mais usant de forces ésotériques et autre pouvoir magique, les passages “empruntés” , sont apparus à la surfaces de boules de cristal virtuel.

    “Plus fondamentalement, on le voit, c’est à ça que veulent arriver ces gens, à une tentative d’alignement juridique et technologique qui empêcherait la singularité la plus libre de s’exprimer en étant parée des meilleurs intentions, des idées de partage et de création collective.” Je ne saisi pas l’aspect technologique du problème ! Et la licence CC permet justement à la singularité la plus libre de s’exprimer, car nul besoin de l’accord de l’auteur pour réutiliser l’œuvre primaire. L’encyclopédie pillé eut-elle été sous une autre licence, que houellebecq n’aurait pas eu la même liberté de l’utiliser.

    Affligeant.
    Pour autant que je condamne la démarche de Florent Gallaire, votre article est un monceau de lieu commun saupoudré de parti pris. Avant de craché votre haine du “libre”, lisez la licence dans son intégralité, et imprégné vous de l’esprit de celle-ci. Vous comprendrez peut-être (même si elle reste condamnable) la démarche de M Gallaire et l’état d’esprit de tout les défenseur du libre.

  2. Mysenseoftaste dit :

    Article très intéressant ! ci-dessous ma note sur le sujet :

    http://mysenseoftaste.wordpress.com/2010/11/30/imbroglio-autour-de-la-carte-le-territoire/

  3. DM dit :

    « Imaginons que Houellebecq ait écrit son dernier roman (ce qui est possible, je l’ignore), avec un traitement texte libre d’exploitation (pas word, donc, pour faire simple). Il devrait alors, si l’on suit jusqu’au bout le raisonnement qu’oblige cette Licence Creative Commons, mentionner la paternité du système d’exploitation qu’il a utilisé (son créateur) et dire de quelle manière il a fait usage de ce traitement de texte pour que tout le monde demain puisse réécrire ou modifier La carte et le territoire. »

    Il semble que vous ne distinguiez pas le fait de faire usage d’un outil technique (y compris un traitement de textes) pour réaliser une œuvre, d’une part, et intégrer dans une œuvre des fragments d’une autre œuvre (ce qui, pour reprendre l’expression du Code de la propriété intellectuelle, crée une œuvre composite).

    Le reste de votre article est du bavardage grandiloquent et souvent assez ridicule. Quant à mettre économiquement en péril M. Houellebecq, soyons sérieux : M. Houellebecq est domicilié fiscalement à l’étranger pour payer moins d’impôts, ce n’est pas une caissière qui a du mal à boucler ses fins de moins.

  4. Poulidart dit :

    Vous faites ici même une démonstration de votre incompréhension totale des licences libres et d’une mauvaise foi indémontable. Heureusement que vous écrivez sur un blog, ainsi on peut rapidement passer à autre chose et oublier bien vite vos babillage puérils et nauséabonds.

  5. Litlok dit :

    Bonjour,

    Je me permets de vous signaler le point de vue l’association Wikimédia France sur ce sujet : http://blog.wikimedia.fr/wikipedia-michel-houellebecq-et-le-droit-dauteur-2290

  6. grainsdesables dit :

    Je pense aussi qu’un tel personnage, en mal de renommée et surtout, prêt à toute malveillance pour s’y soumettre, fait pitié.
    Mais je n’ai toujours pas compris où est le danger. Les fondements de ce buzz m’échappent…
    J’ai moi-même contribué à enrichir Wikipédia par la création ou la mise à jour d’articles, car cette encyclopédie, accessible à tous, modifiable par n’importe qui (inscrit au préalable comme contributeur, donc identifié) et sous réserve de “sincérité”, n’appartient à personne et surtout, elle est gratuite : ses données sont donc par essence anonymes et sincères, et offertes à tout le monde..!
    A la différence d’un texte original, authentifié et qui, droits d’auteur obligent, est destiné juridiquement à rémunérer son auteur. Aussi, offrir à tout le monde la gratuité d’un tel texte (qu’on appelle oeuvre dans ce cas précis) relève plutôt du vol et de la malveillance qui ne devraient pas être difficiles à plaider, car le Droit français s’applique ici… enfin il me semble humblement!

  7. Fredb219 dit :

    Je souhaiterais apporter quelles corrections au raisonnement à propos du traitement de texte.

    Il n’existe pas une seule licence libre. Les licences Creative Commons sont particulièrement adaptés aux textes, musiques et graphismes mais il existe existe d’autres licences plus adaptés aux logiciels qui ne sont pas “Creative Commons”.

    Par exemple, OpenOffice (un traitement de texte libre) est publié sous licence GPL. Cette licence permet la libre utilisation du logiciel et n’impose pas du tout que les textes écrits au moyen de celui-ci soient libre. Par contre la licence GPL impose que les modifications du logiciel lui même soient libres.
    Donc rien n’empêche d’écrire un livre payant et non libre en utilisant OpenOffice.

    De même, WordPress, que vous utilisez pour votre blog est un logiciel libre sous licence GPL. Cette licence libre ne vous impose pas de rendre libre vos textes.

    Il ne fait pas oublier qu’en absence de licence d’utilisation, le droit d’auteur nous interdit de copier.
    Chaque licence est différente et la licence de wikipédia autorise de copier et de vendre des travaux dérivés de wikipédia gratuitement à condition de respecter deux contraintes:
    - citer les auteurs
    - diffuser les parties dérivés de wikipedia sous la même licence

    Ne pas reconnaitre ou ne pas accepter la licence de wikipedia revient à utiliser le droit d’auteur “brut” : il faut une autorisation explicite de l’auteur pour copier.

    Pour revenir au livre de Michel Houellebecq, si l’utilisation de paragraphes de wikipedia est confirmé alors cela implique que:
    - il devrait citer les auteurs des articles
    - il devrait rendre ses modifications sur les paragraphes concernés sous la même licence que wikipedia, et pas obligatoirement l’ensemble du livre.

    En cas de non respect, ce qui est le cas pour certains, il s’agit d’un cas de violation du droit d’auteur au même titre que copier un livre sans l’accord de l’auteur. Dans ce cas les auteurs des articles wikipedia peuvent porter plainte.
    Par contre il me semble que seul un procès de la part des auteurs de wikipedia peut imposer de laisser le choix à l’auteur de passer les passages sous licence libre, retirer le livre de la vente ou encore retirer les passages posant problème. Il n’y a pas de raison que le libre passe “automatiquement” sous licence libre.

    Pour plus d’information sur les licences libres:
    La CC-by-sa, licence de wikipedia : http://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0/fr/
    La GPL, licence d’OpenOffice : http://fsffrance.org/gpl/gpl-fr.fr.html

  8. Gelardo dit :

    Personnellement je pense comme vous que la mise en ligne gratuite de ce livre est illégale et absurde.

    Néanmoins, au delà du fait que piller wikipedia sans citer ses sources est également illégal, je suis surtout étonné de votre mépris pour le libre qui atteste de votre étroitesse d’esprit. Wikipédia, ce sont des milliers de gens qui partagent gratuitement leur savoir ou leur domaine de connaissance de façon altruiste, sans rien demander en échange qu’un peu de reconnaissance. Cette incroyable élan permet à des millions d’autres personnes de se cultiver ou rechercher des informations gratuitement.

    Ces informations sont quotidiennement pillées en toute impunité par des journalistes, parfois même par des chercheurs peu scrupuleux. Et cela parait normal, parce que l’accès est gratuit, on penserait presque que ça ne coute rien à produire (en argent, en temps ou en matière grise) et qu’on peut le reprendre à son compte.

    Votre raisonnement sur l’art ne tient d’ailleurs pas la route : Lorsqu’un cinéaste veut faire un film tiré d’un livre de Houellebecq, (ou plus simplement veut mettre dans son film un morceau de musique) il doit payer des droits. Il ne le fait pas gratuitement, sous prétexte que le film serait une œuvre d’art transformée, et que comme c’est de l’art, tout est permis.

  9. PhilNext dit :

    J’en profite pour vous inviter à vous renseigner sur la licence CC de WikiPedia. Si toutefois vous manquez de temps, je vous fournis quelques éléments :
    =Le fait d’utiliser, dans une œuvre, des éléments de WikiPedia implique que la licence CC s’applique à cette œuvre et notamment elle peut être distribuée ‘librement’.
    =Il n’y a pas dans cette licence, d’exception culturelle, ni pour M Houellebecq ni pour personne.
    =Le fait d’utiliser un logiciel libre (traitement de texte ou autre) pour créer une œuvre n’implique aucune contrainte sur la licence de cette œuvre. Par contre si vous utilisez les sources d’un logiciel libre pour créer un autre logiciel (un autre traitement de texte) vous contraint à appliquer la licence liée au logiciel d’origine.
    =La plupart du temps le simple fait de demander aux ayant-droits d’une œuvre libre l’utilisation préalable de celle ci sans être contraint par la licence ne pose pas de problème, je pense que si M Houellebecq avait eu la politesse de demander le problème ne se serait pas posé.

  10. hombre dit :

    Il ne faut pas exagérer, je précise qu’il ne s’agit pas de l’ensemble de son œuvre mais uniquement du livre “La carte et le territoire” dont il est question pour le passage en licence Creative Common.

    Personnellement, je souhaite qu’il y ait un procès. Cela va clarifier et bien séparer les choses selon la règle “Soit vous faites une œuvre copyrightée soit vous faites une œuvre copyleftée.”

    C’est fou dans la tête de Flammarion, dans le cas de Wikipédia on peut se servir, piller et s’approprier le contenu à sa guise. Et bien, c’est faux on ne peux pas. Le fait de reprendre aussi largement des passages de l’encyclopédie Wikipédia oblige l’auteur à se positionner dans le cadre de la licence (elle ne peut être ignorée, elle est rappelée et référencée à chaque bas de page).
    Dans la phrase ci-dessus, vous remplacez Wikipedia par Larousse et là tout le monde est d’accord, on n’a pas le droit de se servir, piller et s’approprier le contenu du Larousse.

    De quoi on parle en fait, la licence CC est simple et est rédigée dans un langage que tout le monde peut comprendre, la voici :

    “Vous êtes libres :
    * de reproduire, distribuer et communiquer cette création au public
    * de modifier cette création

    Selon les conditions suivantes :
    * Paternité — Vous devez citer le nom de l’auteur original de la manière indiquée par l’auteur de l’oeuvre ou le titulaire des droits qui vous confère cette autorisation (mais pas d’une manière qui suggérerait qu’ils vous soutiennent ou approuvent votre utilisation de l’oeuvre).
    * Partage des Conditions Initiales à l’Identique — Si vous modifiez, transformez ou adaptez cette création, vous n’avez le droit de distribuer la création qui en résulte que sous un contrat identique à celui-ci.”

  11. Asermourt dit :

    Le maître de Parme ne scribouille pas des notes en bas de toile, – Madone en lévitation de Melozzo de Forlì, aréole des limbes du Titien, – renvois d’influence indigeste sur Assomption de la Vierge. C’est à l’Histoire de l’Art de faire œuvre d’explication d’un texte qui s’écrit sans mot dire et en maudissant, parfois en bénissant tout bas. La pâte d’un romancier n’a pas la patte d’un essayiste. L’artiste n’est pas même responsable des règles d’un art dont il n’est pas l’auteur. Lui n’est l’auteur que de son œuvre. Le Corrège peint Ecce Homo, dirons-nous qu’il blasphème s’il ne cite pas l’évangéliste? Non, nous ne dirons pas qu’il était investi de la mission d’apprendre au peuple ce qu’il lui supposait savoir déjà. Quant à ceux qui ne sauraient pas, qu’ils rattrapent leur retard! Dans le cas de La carte… pas une ligne n’est à retrancher du livre, mais un livre est à ajouter à l’autre. À l’admirable explicateur et ordonnateur du passé et de ces choses accomplies qui ne tirent plus à conséquence de se mettre à l’ouvrage… Il n’y a pas de présent amnésique. Houellebecq ne pourra plus jamais vivre dans un monde où Richard Hamilton n’a pas eu l’idée de découper à l’intérieur de plusieurs magazines, les photos en noir et blanc d’un culturiste et d’une pin-up, qu’il allait assembler dans un appartement construit, pour eux, à coups de ciseaux. C’est «Just what is it that makes today’s homes so different, so appealing?» Le fait que ce qui est censé ne se trouver que là puisse être, par l’opération du Saint-Esprit, transféré partout ailleurs, autrement dit, ici.

    P.S. : J’ai glissé dans le texte une formule de Sainte-Beuve, celle-ci fournira un élément de preuve supplémentaire à décharge contre l’encyclopède, montrant que c’est le style qui fait l’auteur, qu’une phrase qui en serait dépourvue se trouverait inductivement dépossédée de tout auteur à faire naître ou faire tuer, pas plus citable que suscitable ou ressuscitable, qu’elle se réduirait à un tas de matériaux linguistiques purs comparables aux fils de trame dont nul ne songe à connaître le livret de famille du ver dont ils proviennent.

  12. Raphaële Bidault-Waddington dit :

    Merci Gilles pour ce point de vue tout à fait juste !
    Libre ne veut pas dire liberté de saboter la singularité, l’artiste et son oeuvre, au nom d’un droit public qui n’est qu’une autre fiction, une invention humaine, ni plus ni moins que l’art. D’ailleurs, puisqu’il a commencé à se mettre en scène personnellement dans La Carte et Le Territoire, je verrais bien Houelbecq écrire un autre livre où ses pourfendeurs actuels deviendraient les personnages principaux, intoxiqués de fantasmes d’un autre âge; ça pourrait être assez croustillant en fait…

  13. Sébastien dit :

    Bonjour, il faut distinguer trois choses dans cette affaire que vous citez :
    1) Comme vous le dites, c’est un formidable cadeau que fait Michel Houellebecq que de réutiliser Wikipédia et le faire ainsi entrer dans le domaine de l’art
    2) Ensuite, que Michel Houellebecq (et son éditeur Flammarion) reprenne Wikipédia sans le citer (même pas à la fin du livre) est une atteinte soit au droit d’auteur français qui, dans le cas d’une citation, oblige à citer la source et l’auteur (article L122-5 alinéa 3a du CPI) si on considère les extraits comme des citations, soit à la licence CC-BY-SA des articles de Wikipédia si on considère le livre comme étant une œuvre collective au sens des licences Creative Commons, voir le blog de S.I.Lex¹. Et dans l’optique du travail qui est effectué sur Wikipédia, c’est un petit pillage de ce travail.
    3) Sur la publication sous licence libre, de nombreux blogeurs sont d’accord sur le fait que passer le livre sous licence CC-BY-SA par la présence de petits extraits de Wikipédia, totalisant au total quelques lignes sur 400 pages, n’est pas un argument valable (voir les blogs de S.I.Lex¹ et VVL²).

    Sinon, pour la comparaison avec le système d’exploitation libre, je trouve cela exagéré, et c’est l’opinion généralement admise, je crois, dans les sphères « libres » : un produit libre ou non peut être fabriqué avec des outils libres ou non (4 cas possibles). Par exemple, si on regarde de près, il y a toujours de composants de l’ordinateur qui sont propriétaires, et caetera, mais cela est un autre débat, également intéressant mais également compliqué.

    Et au delà de l’affaire dont on traite, je trouve assez désobligeant les qualificatifs sur les personnes du libre (qui est un ensemble de personnes avec plusieurs opinions différentes, pas X duplicata d’un même comportement). Une des opinions, parmi les non-extrémistes, étant de respecter le domaine propriétaire (logiciel propriétaire pour l’informatique, modèle économique traditionnel de la littérature comme ici, etc.) et non de le piller, avec le souhait cependant d’encourager la création d’œuvres libres facilitant la reprise et la réutilisation, comme pour Wikipédia.

    ¹ http://scinfolex.wordpress.com/2010/09/24/houellebecq-extension-du-domaine-de-leffet-viral/
    ² http://blog.vvlibri.org/index.php?post/2010/11/26/De-la-n%C3%A9cessit%C3%A9-d%E2%80%99accompagner-l%E2%80%99usage-des-licences-libres-%3A-le-prix-Goncourt-et-l-usage-d-extraits-de-Wikipedia-sous-licences-libres

  14. Asermourt dit :

    Le maître de Parme ne scribouille pas des notes en bas de toile, – Madone en lévitation de Melozzo de Forlì, aréole des limbes du Titien, – renvois d’influence indigeste sur Assomption de la Vierge. C’est à l’Histoire de l’Art de faire œuvre d’explication d’un texte qui s’écrit sans mot dire et en maudissant, parfois en bénissant tout bas. La pâte d’un romancier n’a pas la patte d’un essayiste. L’artiste n’est pas même responsable des règles d’un art dont il n’est pas l’auteur. Lui n’est l’auteur que de son œuvre. Le Corrège peint Ecce Homo, dirons-nous qu’il blasphème s’il ne cite pas l’évangéliste? Oui, mais nous ne dirons pas que son génie démonique l’avait astreint à renseigner le peuple sur la toponomie des sources qu’il supposait lui avoir déjà été communiquée par d’autres, tenus à la sainteté du Verbe. Quant à ceux qui ne sauraient pas, qu’ils rattrapent leur retard! Dans le cas de La carte… pas une ligne n’est à retrancher du livre, mais un livre est à ajouter à l’autre. À l’admirable explicateur et ordonnateur du passé et de ces choses accomplies qui ne tirent plus à conséquence* de se mettre à l’ouvrage… Il n’y a pas de présent amnésique. Houellebecq ne pourra plus jamais vivre dans un monde où Richard Hamilton n’a pas eu l’idée de découper à l’intérieur de plusieurs magazines, les photos en noir et blanc d’un culturiste et d’une pin-up, qu’il allait assembler dans un appartement construit, pour eux, à coups de ciseaux. C’est «Just what is it that makes today’s homes so different, so appealing?» Le fait que ce qui est censé ne se trouver que là puisse être, par l’opération du Saint-Esprit, transféré partout ailleurs, autrement dit, ici.

    * J’ai glissé dans le texte cette formule consacrée à Montesquieu, extraite du septième tome des Causeries du lundi de Sainte-Beuve, elle fournira un élément de preuve supplémentaire à décharge contre l’encyclopède, montrant que c’est le style qui fait l’auteur, qu’une phrase qui en serait dépourvue se trouverait inductivement dépossédée de tout auteur à faire naître ou faire tuer, pas plus citable que suscitable ou ressuscitable, qu’elle se réduirait à un tas de matériaux linguistiques purs comparables aux fils de trame dont nul ne songe à connaître le livret de famille du ver dont ils proviennent.

  15. louchez dit :

    Merci

    A Asermourt, pour l’excellente démonstration, preuve à l’appui, grâce à l’intervention subtile de Ste Beuve, que l’écriture n’est pas une langue morte, et peut, j’oserai même, doit, parfois s’appuyer sur d’autres plumes, pour que celles-ci continuent d’exister, autrement, au goût stylé de l’humeur de l’auteur(e), et que ne pas citer, revient à ignorer, laisser mourir, et ne plus reconnaitre, ces langues réinvitéess, réinventées, and so on, lors qu’il est si extravagant et délicieux de mêler l’autre à soi, les autres aux soies de vers…Etc…;-)

    PS : Il me tarde d’être : “Dans la peau de Michel Houellebecq” ;-)

  16. Grainsdesables dit :

    “La propriété, le pillage…” pour les uns, “l’échange, le partage…” pour les autres !
    La société organisée est imparfaite on le savait… Même les souverains de l’imaginaire sont pris au piège, c’est bien ça le pire.

  17. hlfx dit :

    Je découvre le site… Bien pensant, moralisateur, prétendant détenir la vérité, donneur de leçons, d’une insondable vacuité… Ce billet est terrifiant d’approximations et de démagogie… Je passe mon chemin…

  18. birenlig dit :

    tout a fait d’accord avec MU. AMALGAME, confusion des genres, méconnaissance de l’âme de l’artiste au prise avec sa création.
    J.birenlig

  19. mkton dit :

    “mettre en péril économiquement l’œuvre d’un artiste”
    grandiose ! écrire cela, tout de même… quelle honnêteté intellectuelle.

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