Donner comme titre à un roman l’expression d’une température induit une toile de fond narrative singulièrement humaine. Par exemple : le 37,2° le matin de Djian  renvoyait à une exploration féminine, entre fièvre et ovulation. Le Zero K de DeLillo nous entraîne sur des voies plus essentielles, débouchant sur le carrefour ultime : celui de la mort. Ne voyons dans cette introduction qu’une analogie de température et de titre, et rien d’autre. Avec Don DeLillo, on le sait, nous sommes dans le roman et ailleurs, nous sommes lecteurs et partie prenante. Dans Bruits de fond, l’ombre de la mort changeait de statut, de possible à probable, après le passage d’un nuage toxique. Les personnages de ce roman oscillaient entre refus et acceptation de l’inéluctable – c’est là un raccourci très… raccourci, qui ne rend pas compte de l’ampleur du roman, on le comprendra. Dans Zéro K, la mort est envisagée selon plusieurs angles, qui vont de la science à l’art contemporain, de l’industrialisation du suicide à la mise en scène du stockage. Dit ainsi, ça paraît effrayant. Et ça l’est. Voilà pourquoi une narration distanciée était absolument nécessaire.

Le narrateur se nomme Jeffrey Lockhart. Adepte du carpe diem, incapable de se résoudre à accepter un poste dans quelque entreprise que ce soit, il regarde la vie et s’interroge, sorte de héros presque candide. Tout l’épate dans ce qu’il voit. Il faut dire que Jeffrey est un observateur de première. Cette femme au carrefour, debout, les yeux fermés, sans une pancarte pour expliquer son attitude, qui est-elle ? Que veut-elle ? Que signifie-t-elle ? Et sur le quai du métro, cette autre femme – est-ce la même ? mais non ! – adoptant la même attitude, quelle est son intention ? Et pourquoi la voisine de l’immeuble tient-elle à aller regarder le coucher du soleil sur le toit, et s’étale-t-elle ainsi sur une couverture ? Jeffrey observe, s’interroge, le monde est une énigme, et les gens, n’en parlons pas.

Son père est aussi une énigme. Ross Lockart est le nom qu’il s’est choisi, et qu’il lui a transmis, mais ce n’est pas son nom. Pourquoi un patronyme évoquant un cœur fermé ? Le vieux Ross est riche à millions, a déserté le foyer il y a longtemps pour l’amour d’une jeune et belle archéologue prénommée Artis. Laquelle jeune et belle archéologue est au seuil de la mort. Alors, afin de conjurer un sort qui n’est que le sort commun, Ross et Artis financent, puis rejoignent, une expérience scientifique – non, une entreprise, au fond –, qui fait le pari de la cryogénisation des corps. On ne sait jamais, un jour peut-être, sans doute, la mort sera-t-elle vaincue et la résurrection chose avérée. La science est là pour ça.

L’idée n’est pas neuve. De cette idée – de cet espoir ? – Don DeLillo fait  matière à roman, matière vive. Son sujet n’est pas seulement la mort, ni la fin de vie. En plaçant son narrateur dans la posture du témoin décontenancé, il interroge une forme supérieure d’être au monde et de s’en rendre compte. Jeffrey entretient une relation amoureuse avec une femme solaire qui s’occupe d’enfants handicapés. Elle a adopté un Ukrainien déjà grand et – dans le roman, nous faisons sa connaissance lorsqu’il a 14 ans – qui a quelques problèmes d’adaptation, non pas à la vie américaine, mais à la vie tout court. Qui parie sur internet à propos de prochains attentats ou assassinats de chefs d’états, par exemple. Une scène incroyable réunit la mère, le fils et le narrateur dans une salle d’exposition où n’est exposée qu’une seule œuvre : un roc. «Les pierres sont, mais elles n’existent pas.» Cette assertion, que le narrateur n’oublie pas de rattacher à Heidegger, fait écho à une scène ultérieure, dans le complexe de cryogénisation :

«Des corps humains, saturés de conservateurs de pointe, ayant vocation à servir de base au marché de l’art de l’avenir. Des monolithes hébétés de chair jadis vivante exhibés dans les showrooms des salles des ventes ou dans les vitrines d’un magasin d’antiquités de luxe sur le tronçon chic de Madison Avenue.»

Damien Hirst n’a qu’à bien se tenir…

Dans le roman de DeLillo, il y a deux sortes de personnes prêtes à ne pas mourir : des malades en phase terminale, et des candidats au suicide assisté – disons-le ainsi. Ces derniers sont dénommés «hérauts», car ils annoncent l’ère de la non-mort, de la pétrification – pour reprendre l’image du roc dans la salle d’exposition. Au-delà de l’interrogation légitime sur le scandale de la condition de l’homme, condition mortelle et inacceptable, Don DeLillo remet en perspective l’attitude face à la vie. Son héros – et non héraut – Jeffrey, petit homme trentenaire que la fortune de son père n’intéresse pas, qui se laisse glisser sur le fil d’une existence qu’il maîtrise à peine mais sur laquelle il s’interroge de façon touchante et résolument humaine, renvoie sans doute à chaque lecteur une image terriblement personnelle. Et c’est bien ce que l’on demande à la littérature, hein ? Et c’est bien ces héros-là, anti-héros, que créent les vrais écrivains…

Zéro K, ou comment passer du zéro absolu scientifique à l’humaine perspective. Dans ce roman impeccable, la phrase, la langue et l’onomastique sont également prises à partie. Des moments d’écriture poétique ou allusive – les toponymes russes déclinés comme des soupirs amoureux ! – et la conversation en pashtun du petit Ukrainien avec un chauffeur de taxi sont à mettre en parallèle avec cette langue inventée, qui sera celle que parleront les morts cryogénisés à leur résurrection. Et Jeffrey, le candide Jeffrey, passe son temps à nommer – comme un Adam dans son Paradis – les gens qu’il croise et qui le sidèrent. Don DeLillo nous offre ici un roman d’exception, dont les mystères sont à déchiffrer bien au-delà du labyrinthe de la mort et de l’immortalité.

Don Delillo, Zero K, actes sud, 1 septembre 2017, 300 pages