Au sortir de l’adolescence, Jeanne Hébuterne est une jeune fille bien comme il faut. Polie, toujours bien mise, jamais un mot plus haut que l’autre… Hébuterne est corsetée par la morale paternaliste de son époque, son regard est doux et mélancolique, ses cheveux noir profond. Prise en tenaille, Jeanne semble coincée entre deux horizons étouffants. D’une part, ses parents. De l’autre, son frère André, un indécrottable dévot qui use de toute son influence même lorsqu’il s’en va combattre au front. En embarquant dans le train bondé de soldats qui l’emmène vers l’Est, ce dernier ne doute pas des capacités françaises à marcher rapidement sur Berlin. Une victoire, et hop, au bercail ! Il pourra bientôt revoir sa douce sœur Jeanne et lui asséner à nouveau ses grandes leçons de morale… C’est sans compter l’imprévisibilité de la Grande Guerre. Le conflit s’enlise, les défaites tricolores s’enchaînent. Bientôt, les tranchées ressemblent à une gigantesque boucherie à ciel ouvert. A Paris, Jeanne, moins surveillée qu’à l’accoutumée, se dévergonde : elle prend des cours de peinture ! Peu à peu, la jeune fille découvre les impressionnistes, la peinture «non-officielle». Son œil s’aiguise. C’est à ce moment qu’elle croise, par le plus grand des hasards, la route d’un artiste étrange : Amedeo Modigliani ! Soudain, tout change : Jeanne est moins studieuse, en vient à détester son train-train médiocre. «Modi» l’envoûte. Un véritable bouleversement.

Avance rapide. Quelques mois plus tard, Modigliani et Hebuterne emménagent ensemble. Si la jeune femme peint, elle devient surtout la muse et la compagne de l’artiste juif livournais constamment entouré de curieux loustics (Soutine, Utrillo, Picasso). Olivia Elkaim précise : «Avec Modigliani, Jeanne découvre son corps, le sexe, les sentiments, mais aussi la bohême de Montparnasse, les fêtes, l’alcool. Et l’altérité. Elle n’avait jamais croisé de juifs à part ceux de la synagogue de la rue Vauquelin, près de chez elle. Je crois que Modigliani a surtout un côté “bad boy” qui l’attire, c’est irrésistible, c’est l’inconnu, et même si elle a peur, elle se jette à fond dans cet amour, au péril de sa santé mentale, et de sa vie.» Modigliani se consume, devient célèbre, sort toutes les nuits, s’absente parfois plusieurs semaines, se perd dans les bras de ces putains qu’il a toujours préféré aux bourgeoises bien élevées. Et tandis que le peintre triomphe, Jeanne vacille. Loin, si loin le confort petit-bourgeois du foyer parental… A mesure que les conditions matérielles se détériorent, la jeune femme perd pied. La suite de son parcours s’apparente à une tragédie. La seconde partie du roman prend ainsi la forme d’une descente aux enfers restituée avec force détails par une Olivia Elkaim qui a fait le choix, ici fort judicieux, de se mettre à la place de son héroïne pour en exprimer plus précisément les tourments. Une configuration romanesque qui laisse libre court à un poignant récit à la première personne, une troublante plongée dans les tréfonds de l’âme de Jeanne Hébuterne, enchaînant douloureux épisodes de doute et de jalousie. En interview, l’auteure nous confie être hantée par son héroïne depuis de longues années : «Cela fait plus de vingt ans que je suis habitée par cette figure de femme, à la fois artiste, muse et amoureuse. Je l’ai découverte sur une carte postale qui reproduisait une toile de Modigliani. J’étais fascinée par sa beauté et par l’histoire d’amour tragique qu’elle vivait avec le peintre. Je n’ai rien fait de cette fascination pendant des années, toutefois, je vivais, je découvrais la vie, les émotions, les sentiments. En arrière-fond, il y avait cet amour-là, incandescent, inspirant. Puis je suis devenue mère. (…) L’histoire de Jeanne a alors résonné différemment pour moi. Pour elle qui accouche d’une petite fille en 1918, il ne peut y avoir de troisième personne dans son foyer. Il n’y a que “Modi” et elle, leur enfant est de trop… Cela m’a questionné, j’ai eu envie d’explorer cet aspect de sa vie. Quand j’allaitais mon deuxième bébé, Jeanne Hébuterne s’est mise à me parler, c’était un sentiment étrange, je l’entendais. J’ai commencé à écrire ainsi, comme sous la dictée de Jeanne. J’étais sa voix. J’étais elle. D’où le choix de ce titre.» Je suis Jeanne Hébuterne clame donc l’auteure ! Reste à savoir pourquoi son héroïne se suicidera un mois tout juste avant de donner naissance à son deuxième enfant ? Si le roman n’apporte aucune réponse définitive, il a le mérite de livrer au lecteur un faisceau d’indices. Certains y verront un puissant plaidoyer féministe. Pas tous. C’est bien la puissance de la littérature. Et le mérite de ce roman que l’on verrait bien adapté sur scène, après avoir frappé le lecteur !

Olivia Elkaim, Je suis Jeanne Hébuterne, Editions Stock, 23 août 2017, 248 pages