Un soir de juin à Paris. Pour quelques heures, on quitte la surface pour s’engouffrer dans les allées sombres du Silencio. Y est projeté Un Beau soleil intérieur, le nouveau film de Claire Denis. Déjà présenté à Cannes en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs, le long-métrage affiche un casting cinq étoiles ! Balasko, Beauvois, Binoche, Depardieu, Duvauchelle, Podalydès s’y courtisent, se fatiguent puis se quittent en un ballet moderne qui n’est pas sans évoquer la possibilité de l’amour à l’heure de Tinder. Or, si les pratiques changent certainement en matière de relations hommes-femmes, les tourments suscités par le cœur battant demeurent évidemment intacts. A l’écran, une Juliette Binoche solaire. Elle campe Isabelle, une jolie artiste quinqua, mère célibataire, un peu paumée. Isabelle s’interroge. Elle pleure souvent le soir venu et se console dans les bras d’hommes tous très différents, tantôt lâches ou attirants. Dans ce bestiaire masculin qu’elle constitue l’air de rien, on trouve de tout : un banquier goujat (Xavier Beauvois, plus vrai que nature), un galeriste hautain, un jeune acteur indécis (Nicolas Duvauchelle, dont le contre-emploi est magistral), un monsieur élégant trop sage pour elle (le trop rare Alex Descas). Que des mirages… Dès la première scène, Binoche intrigue. On la voit alors nue, sublimée par la lumière d’Agnès Godard, dans la vérité d’un coït lourdaud, mené sans fougue ni passion. Lorsque son amant en finit, Isabelle le gifle. Il proteste pour la forme puis déguerpit sans s’en offusquer. Il reviendra, la séduira à nouveau par une blague et quelques fleurs. Tout recommencera sans doute. Ainsi vit le personnage interprété par Binoche, passant à côté d’amours puissants, perdant son temps en poursuivant d’inutiles aventures. Ce qui frappe d’emblée, c’est le beau dépouillement visible de l’image servie par Claire Denis. Lorsqu’ils se parlent, les personnages le font face caméra. Les idées de réalisation sont là, les scènes ont du caractère, Paris est sublimée sans que tout cela ne prenne jamais le dessus sur les personnages et leurs sentiments. Au cœur du film de Denis, l’hésitation. Quel chemin de vie choisir, par quel partenaire transiter pour prendre la voie du bonheur ? Le monde paraît se diviser en hédonistes adeptes du coup d’un soir et en romantiques enclins à tenter le grand défi de la vie à deux. Ceux qui ont l’un veulent l’autre. Et Paris ressemble alors à un vaste, touchant et amusant marché des amants.

Un Beau soleil intérieur brille (et c’est assez rare pour être signalé) par son absence apparente de scénario. La trame est pourtant là, discrète mais néanmoins lisible. Le film ne donne jamais de leçon, il tire sa force des pièges qu’il évite, à commencer par le simplisme de la description amoureuse. En cela, il nous remémore les romans de Christine Angot, ses livres dont on connaît souvent le point de départ mais jamais vraiment l’issue. Angot justement. Remarquablement servis par la finesse de l’écriture de l’écrivain, les dialogues d’Un beau soleil intérieur sont empreints de réalité et d’humanité. Ils apportent au long-métrage ce grain de folie qui rend le quotidien aussi incertain qu’aventureux. En cet art, Philippe Katherine et Gérard Depardieu excellent. Les deux acteurs se retrouvent dans des scènes qui semblent construites pour donner une dimension supplémentaire au film, un supplément d’âme, un souffle artistique.

Philippe Katherine, en loser magnifique et dragueur malhabile, qui poursuit Isabelle de ses assiduités à la poissonnerie du quartier. Depardieu en voyant plus psychologue que diseur de bonne aventure. Si touchant que l’on se perd dans son numéro de bonimenteur. On se perd comme se perd Isabelle dans les mille perspectives offertes par ses nombreux courtisans.

Disons-le sans ambages : bravo à Christine Angot et Claire Denis ! Il faut une sacrée maîtrise pour réaliser un film si proche du réel qu’on le confond avec nos vies…


Un beau soleil intérieur
Date de sortie : 27 septembre 2017 (1h 34min)
Réalisation : Claire Denis
Scénario : Christine Angot
Avec Juliette Binoche, Xavier Beauvois, Philippe Katerine plus
Le film a obtenu le prix la SACD lors de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes.

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