C’était il y a un, alors que le film Fritz Bauer, un héros allemand, sortait sur les écrans de cinéma. Olivier Guez nous recevait dans le fouillis organisé de son appartement parisien, pour un entretien paru quelques semaines plus tard dans les Inrockuptibles. Deux heures d’une discussion dense sur la Seconde Guerre Mondiale et ses conséquences, autant de plaies que l’on continue encore de panser, nous autres européens, soixante-dix après les faits. Dans leur film réhabilitant Bauer, Guez et son compère Lars Kraume racontent l’histoire de ce juge résolu à mener la traque des dignitaires nazis dans l’Allemagne des années 1960. Une quête méconnue, compliquée et héroïque qui aboutira à la capture d’Adolf Eichmann, tranquillement exilé à Buenos Aires… Au cours du même entretien, Olivier Guez évoque par hasard un projet d’écriture sur Josef Mengele, docteur tortionnaire ayant officié à Auschwitz. Les images se bousculent. Dans son laboratoire niché au sein du camp de la mort, tout près du crématorium II, le scientifique sadique multiplia les expériences infâmes. Sous couvert de médecine, il éventra des femmes, extirpa des fœtus du ventre de leur mère, brûla vif et amputa des nains, des bossus, des handicapés mentaux sans compter son obsession macabre pour les jumeaux. Jour après jour, sans jamais fléchir, Mengele donna la mort et tortura, certain de faire avancer la cause du Reich, heureux de détruire ces juifs qu’il haïssait tant. Sur les contours de son roman, Guez restait alors évasif. Il affirmait seulement avoir accumulé des centaines, des milliers de pages de documentation et de notes. Puis expliquait :

«La question fondamentale paraît être celle-ci : comment une société se remet-elle après un crime pareil ? En parle-t-on ? Fait-on semblant de rien ? Comment gère-t-on l’humain ? Dans le film sur Fritz Bauer, on le voit bien : on a coupé les têtes les plus dérangeantes du régime nazi, certaines sont parties d’elles-mêmes au Moyen-Orient et surtout en Amérique du Sud. Les hyper structures, elles, sont restées les mêmes…»

Septembre 2017, fin de l’attente. Olivier Guez publie son roman-vrai de la traque de Josef Mengele aux éditions Grasset. Depuis son essai sur l’Impossible retour des juifs allemands (Flammarion, 2007), l’auteur-scénariste a construit une œuvre patiente et imposé un style, très personnel, loin des codes traditionnels de la figure de l’intellectuel français. Lui, dandy hirsute, a fait le choix d’être plus aventurier, moins médiatique. Des confins de l’Europe centrale jusqu’aux tréfonds de l’Amérique du sud, il s’est construit un destin de globe-trotter (chaque mois, dans l’hebdomadaire Le Point, il raconte ses escapades européennes), d’amoureux du football (son Eloge de l’esquive, critiqué ici-même, est un must) mais également de romancier salué par la critique (son livre, Les Révolutions de Jacques Koskas, Belfond, 2014), oscille entre humour juif et récit initiatique moderne). La Disparition de Josef Mengele constitue la suite logique de ce travail entrepris il y a plusieurs années. Mais également un véritable défi. A dire vrai, on se demandait comment l’auteur allait se dépêtrer de l’ombre harassante de son personnage central, nazi emblématique, comment il allait pouvoir le terrasser sans se laisser dévorer. La solution : évoquer la guerre, mais par des chemins détournés. Raconter le tortionnaire, mais une fois ce dernier sorti de son laboratoire macabre. Guez commence son récit lorsque Mengele embarque pour l’Argentine. C’est autour de sa cavale, ou plutôt, de sa disparition, que va se nouer le roman. L’idée est géniale ! Elle permet d’éviter au romancier de tomber dans de nombreuses impasses narratives. Sur le fond, c’est une option convaincante. Mais ce qui frappe, c’est surtout le style. Alors que l’on avait quitté Guez avec l’écriture touffue ressemblant à son alter égo littéraire Jacques Koskas, l’auteur nous revient avec un style dépouillé. Une plume haletante, vive lorsque la traque de Mengele s’accélère, retombant d’un cran lorsque ce dernier croit se sentir en sécurité.

«Il n’était pas question de faire des phrases sans fin, de se laisser charmer par sa propre écriture, de parler de moi ni de tomber dans la fascination. L’idée était de raconter l’histoire de cet homme. Expliquer qui il était, ce qu’il a fabriqué en Amérique du sud pendant trente ans. C’est bien le sujet qui a conditionné l’écriture».

En résulte un roman-vrai qui raconte la fureur antisémite du médecin déchu, son dédain de tout et de tout le monde. Mais également une fresque. Un récit puissant de l’Amérique du Sud d’après-guerre, curieux melting-pot où se côtoyaient autochtones, juifs réfugiés, rescapés des camps de la mort et anciens nazis. Bien aidés par les pouvoirs en place, des cercles de nostalgiques du Troisième Reich ne tardent d’ailleurs pas à se reformer au Brésil, au Paraguay et dans l’Argentine de Peron. L’homme fort de Buenos Aires a des projets immenses pour sa nation. Il souhaite faire de son pays le grand vainqueur de la Guerre Froide, suite à la destruction des Etats-Unis et de l’URSS. Pour arriver à ses fins, structurer son armée, commander plus efficacement, Juan Peron protège et consulte «ses» nazis exilés. Mais le régime chute et la traque des agents d’Hitler reprend… Mengele redoute de subir le même destin qu’Eichmann. Il s’enfuit au Paraguay puis au Brésil. Son errance de planque en planque, déguisé et rongé par l’angoisse, ne connaîtra plus de répit. Le Mossad est à ses trousses. Ses protecteurs jouent avec ses nerfs. Les années passent… Il faut lire Olivier Guez pour comprendre comment l’odieux médecin SS a pu passer entre les mailles du filet. Disparaître sans jamais se faire juger…

Olivier Guez, La disparition de Josef Mengele, Grasset, 16 août 2017, 240 pages