Ticio Escobar, Ministre de la Culture du Paraguay de 2008 à 2013, directeur du Centre d’Art Visuels du Museo del Barro, fondateur du Musée d’art amérindien d’Asunción, et auteur de «L’Invention de la distance», «La Beauté des autres: l’art Amérindien du Paraguay», présente pour la première fois à la Biennale d’Art de Venise, l’œuvre de l’artiste Chilien Bernardo Oyarzun «Werken». 

 

Dominique Godrèche : Pourquoi avez vous choisi Bernardo Oyarzun pour représenter le Chili?

Ticio Escobar : Bernardo est l’artiste qui, à mon sens, traite le mieux le thème amérindien en Amérique Latine, un sujet compliqué, lourd de contenus politiques. En outre, indépendamment du fait qu’il soit Amérindien, c’est un grand artiste contemporain. Mais qu’il soit d’origine Mapuche, et participe aux rituels de sa communauté, est unique: au Paraguay, les artistes amérindiens travaillent dans leurs propres circuits et communautés, et ne vivent pas à Asunción. Bernardo vit dans les deux mondes, et crée une synergie entre les deux univers, ce qui est exceptionnel.

 

Mais la présentation «d’artiste Indien» fait débat parmi les artistes d’origine amérindienne, notamment aux Etats-Unis, où ils rejettent cette étiquette réductrice, car elle les confine à une position anthropologique, les excluant des scènes internationales de l’art contemporain…

En effet, Jimmie Durham refuse d’être catalogué comme Amérindien pour ne pas être fétichisé, car cette terminologie enferme. Mais il est important de parler d‘art amérindien pour parler de leurs droits, et pas seulement d’individus opprimés, mais aussi des grands créateurs qu’ils sont.

 

En tant qu’ex-ministre de la culture, quel espace avez-vous accordé à la culture amérindienne?

L’art amérindien contemporain donne l’opportunité d’aborder des thèmes difficiles sur un mode esthétique, poétique. Et l’expression de la beauté dans un contexte politique est essentiel. C’est pourquoi j’ai créé le Musée d’Art Amérindien d’Asunción. Il est important de donner la voix à des gens exclus de la représentation sociale, une situation généralisée en Amérique Latine.

 

Existe-t-il une forme de racisme envers les Guarani au Paraguay?

Dans le discours, on les aime; dans la réalité, ce n’est pas le cas. Il ne s’agit pas tant de racisme, que d’une situation d’extrême inégalité sociale et économique, impliquant la dépossession de leurs terres, un combat permanent pour la préservation de leur culture, un processus d’ethnocide. Il n’existe donc pas de racisme apparent, mais une situation hypocrite: nous parlons Guarani, nous prétendons avoir des ascendances Guarani et reconnaître que leur culture est constitutive de notre passé, mais, dans les faits, ils sont exploités, chassés de leurs terres, et on ne leur accorde pas leurs droits basiques. Il y a donc un double discours: d’un coté, le Guarani est le fondateur de la nationalité paraguayenne et exalte la gloire du passé national. Dans les faits, il est discriminé, maltraité et a son existence ignorée.

 

Quel est le statut de l’art contemporain amérindien au Chili et au Paraguay?

L’art des musées, ou exposé par des collectionneurs, est généralement traditionnel. Au Chili, ce sont des tissages Mapuche, des ponchos et de la joaillerie en argent. Il s’agit plus d’art anthropologique, ou archéologique. En Amérique latine, l’art amérindien est avant tout traditionnel, ou se résume à des objets touristiques folklorisés. Sauf en Bolivie et au Brésil, où des musées voient le jour.

 

«Tous les Chiliens sont Mapuches»: ce discours peut-il s’appliquer au Paraguay?

Encore plus au Paraguay, où 90% de la population est métisse, la plupart des personnes ayant une ascendance amérindienne.

 

Quel est votre sentiment sur les récentes excuses présentées par la présidente du Chili Michelle Bachelet?

Il s’agit d’une déclaration très importante, même si elle n’est que symbolique; car dans les faits, cela ne change rien.

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