Chez Stock, il y a cette cohorte d’auteures racontant de belles histoires. Des histoires romantiques et pleines de souvenirs d’enfance. Autant de réminiscences délicates, bientôt tourmentées par l’instillation d’efficaces moments de gravité, par touches subtiles. Leurs intrigues ? Une naissance, un divorce, un décès : le tourbillon de la vie (comme le chantait Jeanne Moreau). Sur leurs photos à visée promotionnelle, les écrivaines Stock portent jeans et chemisiers, elles ont le teint rosé et sont appelées à envahir les listes des prix de la rentrée. Modernes, ces dernières excellent en un art tout-à-fait français : (d)écrire leur réalité privilégiée, se raconter. Chez Stock, il y a donc ces femmes qu’il faut lire… Et Saphia Azzeddine ! Une voix unique dans notre paysage littéraire. De retour avec Sa mère, la romancière frappe un grand coup. Son livre, le septième déjà, a les deux pieds ancrés dans le réel. Son titre joue avec les codes de la littérature et cette figure traditionnelle de la mère dont on chante les louanges (Le livre de ma mère, d’Albert Cohen) et ceux de la culture urbaine (le NTM de Joey Starr et Kool Shen) où la mère est également objet de fascination, d’insultes et de fantasmes. Tout cela promet une déflagration. Elle arrive, avec Marie-Adélaïde, cette héroïne a priori désarmée qui se révèle véritablement frondeuse à mesure que le récit avance. Une femme forte, au vrai sens du terme, une rebelle comme Azzeddine les aime, depuis son troublant Bilqiss (2015).

Sans la trahir, voici l’histoire : Marie-Adélaïde, née sous X, a la rage au ventre. Elle a un destin, mais ne sait pas encore lequel. Certainement pas celui de caissière à La Miche Dorée où elle travaille en se pinçant le nez, en débusquant les moindres travers de ses collègues, patrons ou clients. Pas non plus celui de ses rares copines, dont certaines connues en prison à la suite d’une rocambolesque histoire de vengeance sociale. Dès son plus jeune âge, Marie-Adélaïde voit le monde tel qu’il est, sans fard. Enfant abandonnée, elle perçoit très tôt le jeu social, l’hypocrisie des adultes, leurs petites mesquineries et autres médiocrités. De bout en bout, le ton est cynique, terriblement juste et terriblement réaliste. Dans Sa mère, tout le monde en prend pour son grade : les bourgeois, les caissières, les femmes voilées, les vieilles dames séfarades, les banlieusards maladroits, les taulardes au vocabulaire pas plus étendu que la limite critique des deux cents mots…

 

Reste une question : comment décrire ce livre, où le classer ? D’aucuns seraient tentés de présenter Sa mère comme la quête d’une jeune fille lancée à la recherche de sa génitrice. Ce serait passer à côté de la fresque sociale, puissante, que Saphia Azzeddine développe tout au long de son roman. Voilà un livre qui excelle à raconter l’époque. Par voie de conséquence, Il va falloir composer avec son auteur, révélée par les éditions Léo Scheer (Confidences à Allah, 2008), passée par la maison Grasset (Combien veuxtu mépouser, 2013) et définitivement installée par Stock (Bilqiss, 2015). Fuyant Saint-Germain-des-Prés et ses mondanités, cette dernière construit une œuvre patiente et cohérente, nourrie de la confrontation au réel.

Il faut lire Saphia Azzeddine car son écriture culottée nous frappe et nous réveille !

Saphia Azzeddine, Sa mère, Stock, 23 août 2017, 240 pages