Oscar Wilde affirme fameusement dans sa préface au Portrait de Dorian Gray, qu’il n’est pas de livres moraux ou immoraux mais seulement des livres bien ou mal écrits. Borges répondait à cela que si l’art n’avait pas été moral, s’il n’y avait eu que des livres bien écrits ou mal écrits, il n’y aurait eu ni Shakespeare, ni les Tragiques grecs, ni Don Quichotte… Il n’y aurait pas eu grand monde à vrai dire, et la littérature n’aurait été qu’un désert. L’art est moral, ou du moins pose-t-il la question de la morale : nous lisons pour mieux vivre, nous écrivons pour aider nos semblables et nous aider nous-mêmes.

J’ai appris un peu tard la polémique dont a été l’objet la pièce de Mohamed Kacimi, Moi la mort, je l’aime, comme vous aimez la vie, jouée au Festival off d’Avignon. Je ne l’ai pas lue et connais du reste mal l’œuvre de son auteur – que je ne connais pas personnellement non plus. Je sais en revanche ses prises de position publiques, courageuses, hardies même, en faveur de la laïcité, des femmes, contre l’islamisme et contre la bigoterie musulmane : algérien, Kacimi en a éprouvé les ravages dans sa chair. Voilà des combats que je partage et je ne peux que tenir en haute estime un homme qui, pour eux, risque sa vie. S’il a pu par ailleurs exprimer des thèses que je ne partage pas – sur la cause palestinienne, son autre grand combat –, cela ne peut en aucun cas effacer ce qui précède et, n’ayant pas pour habitude de débattre avec ceux dont les positions sont semblables aux miennes, je dois dire que ce désaccord ne me heurte pas.

Du reste, disons-le, Kacimi s’est toujours montré intraitable quant à l’antisémitisme. Moi, la mort, je l’aime, comme vous aimez la vie est une pièce mettant en scène les dernières heures de Merah mais celui qui l’a écrite est un ami des Juifs, condamnant, avec le fanatisme islamique, la haine dont ceux-ci font l’objet. Une pièce, pourtant, dont le principe même pose question.

Mohamed Merah : je ne peux sans frémir écrire ces cinq syllabes. Ça n’est pas pour rien, je pense, que les Juifs pieux accompagnent la mention d’un scélérat d’une formule que je sens aussi palpiter à mes lèvres : yimah shemo, que son nom soit effacé. Moi, je n’aurais sans doute pas écrit semblable pièce, je ne souhaite que de voir, je le dis sans honte, son souvenir banni de dessous la face des cieux.

Seulement, ces considérations, en rien légales, sont purement morales, et dans une certaine mesure artistiques – les deux, si l’on suit plutôt l’opinion de Borges que celle de Wilde, ne s’opposant pas : on aura compris que c’est mon cas.

Et pourtant, même ainsi, il n’y a pas qu’une manière unique de voir les choses. Je n’aurais pas écrit cette pièce, je le répète, car je me crois le devoir d’effacer la mémoire du scélérat et ne prononce ou n’écris son nom qu’en tremblant – ou en crachant. Mais imposerais-je mes vues à d’autres ? Blanchot disait ne pas pouvoir écrire de romans après Auschwitz, Adorno condamna la poésie : ne m’accorderez-vous pas que ces prises de position, faites au nom d’une certaine idée de la décence, les regardent, eux, mais n’impliquent pas le reste des écrivains ?

Shakespeare fit de Richard III, roi criminel et tueur d’enfants, le héros d’une pièce célèbre. Il lui prêta ses mots, il fit de ce monstre un homme. Quoiqu’il ne s’agisse pas de comparer le père de la conscience européenne avec un auteur contemporain – ni d’ailleurs le Richard III historique, dont nous ne connaissons pas grand-chose, et Merah –, j’aimerais vous faire remarquer qu’en poussant un peu le raisonnement consistant à dire que Kacimi réhabilite le meurtrier de Toulouse et Montauban parce qu’il s’immisce dans sa conscience, l’on condamnerait aussi Shakespeare. En fait, peu d’auteurs échapperaient alors à la censure : quels sont les grands écrivains qui n’ont jamais questionné la morale, dites-moi, joué avec elle, tourné autour ? Une morale authentique, dit Bataille dans La littérature et le mal, est toujours en jeu.

Je suis contre la censure. Sade me dégoûte mais je veux pouvoir le lire et lui dire son fait. Je veux pouvoir me confronter à l’abîme, à la nuit, et je crois que la littérature est là pour ça. Il n’est même rien que je tienne pour plus évident que cette vérité-là.

Alors on me dira : et Dieudonné ? Ma réponse est simple. Tout d’abord, Kacimi n’est pas Dieudonné. Kacimi vomit Dieudonné, comme il vomit les assassins de Charlie ou les crimes de Merah lui-même. Ensuite, si nous nous situons avec sa pièce sur le terrain de la morale et de l’art – ce que l’avocat de la famille Sandler, Simon Cohen, a pleinement reconnu en dénonçant les pressions exercées sur l’écrivain algérien –, nous sommes avec Dieudonné sur un tout autre terrain. Il s’agit cette fois de droit, de droit et de politique.

Kacimi cherche à comprendre comment un homme a pu à ce point perdre son âme. Encore une fois, je n’ai pas lu sa pièce mais tous ceux qui l’ont attaquée ne l’avaient pas lue non plus. En revanche, j’ai pris connaissance des éléments de défense qu’il a lui-même exposés et ils m’ont convaincu.

Dieudonné, lui, cherche à susciter de futurs Merah et de futurs Fofana. En un sens, ces deux démarches sont même le contraire l’une de l’autre. Kacimi est un artiste, Dieudonné un fauteur de troubles : je n’ai pas d’avis tranché quant à l’opportunité d’interdire ses spectacles mais je sais au moins qu’il suffirait pour le justifier de démontrer – et ça ne me semble pas si difficile – la menace pour l’ordre public et la paix civile que constitue ce saltimbanque. Or une chose est pour moi certaine, c’est qu’il n’en va pas de même de notre dramaturge, dont le geste peut déranger mais que l’on ne saurait accuser d’apologie du terrorisme.

J’ose espérer qu’avec cette polémique bien inutile s’arrêtera la manie de décence qui s’est fait jour depuis quelques années. Dans le monde que je veux, l’artiste a le droit de déplaire, un point c’est tout. Et je hais de voir les combattants de justes causes, des amis, en appeler à la censure : le procureur Pinard fit condamner Baudelaire au nom de convictions morales fort respectables – en tout cas dans la mesure où nous pouvons respecter les convictions morales des autres, fussent-elles différentes et même opposées aux nôtres. Il reste qu’il eut tort, non de partager de telles convictions, chose qui après tout le regardait, mais de vouloir traduire, comme l’y autorisait alors le Code, sa morale en droit.

Soit dit en passant, j’ai parlé d’amis mais je m’étonne aussi d’en voir d’autres, muets face au récent martyre de Sarah Halimi, cette femme sauvagement assassinée parce que juive (et qui eut le mauvais goût de l’être en pleine campagne électorale, lorsqu’il ne fallait pas «faire le jeu de»), s’en prendre aujourd’hui à Kacimi : l’écrivain serait-il leur victime expiatoire ? Je préfère, moi, que l’on punisse les coupables. Et je préfère ne pas me taire devant le crime. Combien voudraient faire taire le dramaturge, qui regrettèrent à l’époque que Merah ne fût pas un bon néonazi bien de chez nous, un faf à la papa ?

En un mot et pour finir, je ne veux pas voir la liberté et la vie, que je défends face au fanatisme islamiste et qui me tiennent lieu de principes moraux, légitimer l’Index – qui est le contraire, et de la vie et de la liberté. C’est pourquoi Kacimi me trouve en cette bataille à ses côtés.

 

5 Commentaires

  1. La fixette que s’est faite l’élite antisioniste sur l’homme qui lui échappe a une origine. Le fils du Français libre est probablement le moins judéocentré des sionistes français. Les courants à la masse redoutent l’influence d’une parole difficile à prendre en défaut sur un certain nombre de principes que nous rattacherons à la fraternité dans son acception universelle et non moins individuelle. Comment? serait-il possible que l’on tolère l’existence d’un État souverain du peuple juif sans pour autant renoncer à la création d’un État palestinien démocratique, un État couvert puisqu’ouvert, distingué car distinct, fondé sur une histoire, une langue, une culture originales dont le monde entier accepterait qu’elles ne soient pas enracinées dans une pensée étrangère à l’islam ou au monde arabe? Mais non… cet État juif et ses alliés ne seraient pas l’hydre génocidaire dont on nous chante les crimes contre-nature à dénoncer au juge du coin? Non mais… vous croyez vraiment que je vais gober ça… un état de judéité renvoyant à un judaïsme débordant le champ exclusif du sacré? qui pourrait même, à l’occasion, être amené à dévier, un quart de seconde, de l’axe de sainteté que les matérialistes ne lui pardonneront jamais de ne point recouper de non-bout en non-bout? Eh bien oui. Nous certifions cela. Nous soutenons que nous est un autre, et nous y arrimons tous ceux auxquels nous apportons notre indéfectible soutien, à commencer, question de principe, par les plus menacés et les plus abhorrés, je pense évidemment aux israéloïdes en 11D qui continuent à faire l’objet d’une haine contagieuse dévastant la planète Homo.

  2. Le PM de la Cible aurait de plus en plus de mal à cacher un penchant drolatiquement allénien pour la valse hésitation. Toute décision émanant de lui, n’est-ce pas un comble pour un homme qui se présente aux siens comme un héritier des Pères de la nation, serait prise à des fins purement politiques. Encore heureux qu’elles ne piétinent pas ses concitoyens. Rien de ce que fait Jérusalem ne peut avoir pour finalité l’accroissement du péril qui la frappe, que ce soit par négligence ou par flagornerie. Quand des portiques de sécurité installés à l’entrée d’un QG islamiste sont retirés au bout de quelques jours, cela ne saurait se faire sous la pression de l’ennemi, mais en raison du fait qu’un système de protection supérieur leur a été substitué. Qu’on ait pu donner l’impression du contraire aurait plutôt tendance à me rassurer; à l’inverse, je ne me coucherais pas tranquille si je venais à découvrir que les leaders de la Révolution islamiste avaient accès aux informations classifiées du monde libre. Pour ce qui est de la radicalisation des Arabes israéliens, j’imagine que Netanyahou gagnerait à s’aligner sur la position qu’ont adoptée toutes les démocraties occidentales envers les minorités arabo-musulmanes : distinction nette entre les radicalisés et l’immense majorité des modérés irréformables qui, ce matin comme à l’accoutumée, n’auront pas trouvé juste d’exprimer leurs solidarité et compassion lors de l’hommage au père Hamel. La force des civilisations cosmopolites réside dans leur capacité à transmettre les connaissances qui fondent et structurent la pensée universaliste. Il est bon, par ailleurs, qu’elles se montrent aptes à démanteler les cellules nihilistes sur tout le territoire des vivants comme à fermer les lieux de culte où l’on ouvre l’appétit des barbares.

  3. Erratum² : J’ajoute que vous avez évoqué le « grand » combat de la vie de Kacimi qui est la « cause » palestinienne.
    Comment peut-on, Monsieur Haziza, se dire ami des Juifs et lutter contre l’existence de leur pays, contre leur souveraineté retrouvé, et soutenir ceux qui les tuent ?
    D’autre part, je vous rappelle que Mera’h a tué tous ces Juifs (dont des enfants) pour, disait-il, venger la mort des enfants « palestiniens » (que Mera’h imputait aux Juifs)… Mera’h est justement la personne clé du nouveau spectacle de Kacimi, grand ami des « Palestiniens »… et de Mera’h ?

    • Je suis d’accord que c’est très problematique de décrire quelqu’un comme « ami des Juifs » et, de l’autre côté, comme « antisémite intraitable » (si j’ai bien compris M. Haziza, je suis Suèdoise et pas trop franco-éloquente) et « grand combatteur » pour « la cause palestinienne ». Comme le philosophe dialectique Ludwig Hohl, contemporain d’Adorno, a constaté: « Les idiots opposent les choses au lieu de les déduire l’une de l’autre. »

  4. Bonjour,
    « Dieudonné, lui, cherche à susciter de futurs Merah et de futurs Fofana. »
    Soit vous n’avez rien compris.
    Soit vous en faites exprès de ne pas comprendre.