Viva Arte Viva, la 57ème édition de la Biennale Internationale d’Art de Venise, dirigée par la commissaire Christine Macel, a accordé une place d’envergure aux artistes des Premières Nations, et aux thématiques Autochtones, les «Pavillons de la Terre, des Traditions, des Chamanes» abordant les thèmes chers à ces cultures: le rite, la magie, l’écologie, l’identité…

Avec «Un Espace Sacré» de l’artiste Brésilien Ernesto Neto, accompagné des Amérindiens Huni Kuin d’Amazonie dans le Pavillon des Chamanes de l’Arsenale, «Emissaries, Venus infected» de Lisa Reihana, artiste Maori de Nouvelle Zélande, et «Werken», de Bernardo Oyarzun, artiste Chilien d’ascendance Mapuche, représentant le Chili.

Dirigée par le commissaire Ticio Escobar, ex-ministre de la culture du Paraguay, fondateur du «Museo del Barro», et du Musée d’Art Amérindien de Asuncion, «Werken», de Bernardo Oyarzun, interroge le sacré et le secret, le rite et les revendications politiques. Et à l’heure où la Présidente du Chili, Michelle Bachelet, a présenté ses excuses au peuple Mapuche le 23 juin dernier, reconnaissant les «erreurs et horreurs» commises envers eux, déclarant sa volonté d’instaurer le 24 juin, jour du Nouvel An Mapuche, une Journée Nationale Amérindienne, et la création d’un Ministère des Peuples Amérindiens, l’installation de Bernardo Oyarzun – 1500 masques rituels Mapuche réalisés par des artistes Mapuche, encerclés de 7000 noms de famille Mapuche –, témoigne de la lutte infatigable menée par ce peuple pour le respect de leur culture, et la reconnaissance de leur identité.

Car l’injustice infligée aux Mapuche au nom des lois anti-terroristes, stigmatisant leur apparence physique, en les incarcérant de façon arbitraire, est un drame que Bernardo

Oyarzun a traversé: embarqué par la police alors qu’il marchait dans une rue, il a été détenu par erreur, sans même avoir eu la possibilité de se défendre, puis «identifié» devant témoins, sous peine d’incarcération.

De cette épreuve douloureuse, humiliante, est née une œuvre: dans un long cheminement, l’artiste a redécouvert sa culture Mapuche. Né dans le sud du Chili, il a grandi à Santiago, ses parents, paysans, ayant déménagé afin que leurs enfants intègrent l’université, et Bernardo l’Ecole des Beaux Arts de Santiago. Aujourd’hui l’un des artistes majeurs du Chili, Bernardo Oyarzun témoigne d’un destin singulier, avec une œuvre marquée par les enjeux contemporains de la culture Mapuche.

Est ce votre première participation à la Biennale de Venise, quelles ont été les retombées de «Werken» ?

C’est ma première fois à la Biennale de Venise, et les retombées de l’exposition ont dépassé toutes mes attentes: l’accueil du public, des médias… a été excellent. Et cela a eu des répercussions au Chili – au regard de l’impact International de la Biennale de Venise –, ce qui est important pour les Mapuche. Je suis donc très heureux.

Pourquoi avez vous choisi le thème des masques rituels et des noms de famille Mapuche?

On trouve dans les masques, les paramètres symboliques et esthétiques essentiels de la culture Mapuche; car lors des rituels, le «Kollong», l’homme qui protège la «Machi» – la chamane guérisseuse –, porte un masque. Les 7000 noms de famille défilant sur une vidéo autour des masques témoignent de l’existence des Mapuche au Chili: je tente par là de dire aux Chiliens que la culture Mapuche est vivante. Et qu’ils sont tous Mapuche, les Mapuche «purs» représentant 4% de la population: la plus grande partie des Chiliens sont métissés, mais le nient. Le métissage au Chili a démarré dès le début de la colonisation espagnole, il s’agit d’un «métissage précoce», selon l’expression des anthropologues. 80% de la population a donc du sang Mapuche. Or les Mapuches sont confrontés au racisme et à la discrimination au quotidien: quand on a, (comme moi), une allure Mapuche, on ne trouve pas de travail. Les Mapuche n’ont pas accès aux mêmes droits que le reste de la population.

Lorsqu’ils manifestent, on les arrête pour délinquance; et dans le cadre des lois anti-terroristes, ils sont traités comme des terroristes, et incarcérés. 

Est ce la raison pour laquelle vous avez été arrêté?

J’ai été arrêté toute ma jeunesse: un pauvre à l’allure singulière est un délinquant. En 1997, dans la rue, un fourgon de police m‘a embarqué, sans même me demander mes papiers: c’est l’année d’après que j’ai créé «Bajo Sospecha», «Sous Suspicion», ma première œuvre individuelle, et que j’ai commencé à travailler sur le thème Amérindien. Cette loi existe toujours, mais elle se nomme «détention préventive».

S’applique-t-elle aux Amérindiens d’autres pays d’Amérique Latine?

Il s’agit d’un problème transversal: la discrimination des peuples Amérindiens en Amérique

Latine est globale. Quelques soient les lois, l’attitude de la police à leur égard est la même.

Quelle est la signification des 7000 noms défilant sur la vidéo?

Ce sont les derniers noms de famille Mapuche qui ont survécu aux tentatives d’effacement: une façon d’éliminer les Mapuches, outre les assassinats et le génocide.

De quelle manière efface-t-on un nom?

Des employés administratifs modifient les noms inscrits dans les registres: un «Mariman» deviendra «Martinez». Ainsi, il cesse d’exister en tant que Mapuche. Les Mapuche ne sachant souvent ni lire ni écrire, ne s’en rendaient pas compte. Parfois, ils décidaient de changer de nom pour échapper au racisme. Ou certains l’ont perdu, comme moi, le nom de leur mère disparaissant au cours de la filiation.

Comment avez vous eu connaissance de cette liste de noms?

J’ai utilisé un livre réalisé par des docteurs qui avaient répertorié ces noms lorsqu’ils prenaient en charge des Mapuche.

Où vivent les Mapuche?

Ils résident principalement dans le sud, la région de l’Araucanie, vers Temuco. Mais ils sont aussi dispersés dans tout le pays, et dans les faubourgs de Santiago, où ils vivent comme tout le monde, à l’exception de l’installation d’un espace rituel, le «Rewe», l’autel Mapuche. 

Avez vous observé un réveil identitaire parmi les jeunes Mapuche?

En effet, on remarque, lors des rituels, la présence de jeunes en quête de leurs racines Mapuche, ce qui est nouveau.

Êtes-vous le seul artiste à travailler sur le thème Amérindien aujourd’hui au Chili?

De ma génération – j’ai 54 ans, et travaille sur l’identité Mapuche depuis vingt ans –, je suis le seul. Mais de plus en plus de jeunes artistes s’intéressent à ce thème, ce qui était impensable il y a dix ans. Il y a 20 ans, personne ne travaillait là dessus.

Quelles ont été les raisons de votre intérêt persistant pour ce sujet?

Dès l’enfance, et tout au long de ma vie, j’ai souffert de la violence et de la discrimination: en classe, les enfants se moquaient de la couleur de ma peau. J’étais interpellé par la police dès l’âge de quinze ans, jusqu’à cette arrestation traumatique, à l’âge de 35 ans. Et j’ai toujours été choqué par la façon dont les Mapuche étaient maltraités par la police, une question que j’aborde dans «Bajo Sospecha». Car de nombreux Mapuche innocents sont incarcérés à cause de cette loi anti-terroriste: détenus arbitrairement, ils sont tenus de prouver leur innocence après leur arrestation. C’est absolument anticonstitutionnel, la loi Chilienne admettant la présomption d’innocence. Mais avec la loi anti-terroriste, les Mapuche sont coupables d’emblée, incarcérés de six mois à un an, puis relâchés par manque de preuves.

Aujourd’hui, vous présentez vous comme Mapuche?

Totalement: cela a été long et difficile, car j’avais toujours peur de me présenter ainsi. De plus, ma connaissance de la culture était limitée. Mais je participe aux rituels dans une communauté, et j’apprends. La lutte Mapuche ne s’arrête pas au racisme, elle concerne la question des territoires, le maintien de la culture ancestrale: il est essentiel que la langue survive, car les cérémonies se déroulent en Mapuche. Qu’il s’agisse du Nouvel An, le 24 juin, ou des cérémonies de guérison.

Le masque Mapuche symbolise une pérennité philosophique, les noms une résistance existentielle, et le Kollong, la Machi, et le Werken incarnent donc les figures centrales de la cohésion sociale?

Absolument. Le Kollong représente la permanence dans le temps, et les noms la résistance, ceux qui ont survécu. L’existence du Kollong signifie que les rituels Mapuche sont vivants – la personnalité la plus importante de la société Mapuche étant la Machi, la guérisseuse chamane. Puis vient le Lonco, le leader de la communauté. Enfin le Werken, le conseiller du Lonco: personnage politique, il est le sage, la voix de la communauté, celui qui porte les messages, y compris hors de sa communauté. Si un Mapuche devenait sénateur, il serait un Werken.

Ainsi vous êtes, avec cette œuvre, une sorte de Werken, à la Biennale?

Absolument! (rire) Dans le cas présent, je suis un Werken!

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«Werken», l’œuvre de Bernardo Oyarzun, est exposée dans le pavillon du Chili lors de la 57ème Biennale Internationale d’Art de Venise. Photo : Daniela Aravena Jordan, 2017.
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«Werken», l’œuvre de Bernardo Oyarzun, est exposée dans le pavillon du Chili lors de la 57ème Biennale Internationale d’Art de Venise. Photo : Daniela Aravena Jordan, 2017.
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«Werken», l’œuvre de Bernardo Oyarzun, est exposée dans le pavillon du Chili lors de la 57ème Biennale Internationale d’Art de Venise. Photo : Daniela Aravena Jordan, 2017.
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«Werken», l’œuvre de Bernardo Oyarzun, est exposée dans le pavillon du Chili lors de la 57ème Biennale Internationale d’Art de Venise. Photo : Dominique Godrèche, 2017.

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