L’actualité est une bête hybride. Une sorte de sable mouvant: toute tentative d’en sortir nous y plonge davantage. Et inversement: plus on se soucie d’elle, plus on la pourchasse, la convoite, et plus celle-ci se dérobe à nous. D’où la nécessité, souvent, d’être inactuel pour mieux la comprendre, de ménager quelque distance entre elle et nous, au risque de feindre de s’en désintéresser, mais ce dans l’unique but de saisir le temps plutôt que l’instant, l’histoire en lieu et place de l’immédiat, de la mode. En somme, il en va de l’actualité comme de la séduction: voilà deux arts où il faut trouver le juste équilibre entre avancée et recul, entre tempérance et sollicitude, entre sensation et perception.

C’est que l’actualité est affaire de sélection, le fruit d’un tamisage subtil, d’une rivalité perpétuelle entre les différents événements: lequel sera le plus important? Lequel est, comme le dirait le latin, dignum notatu? Et il me semble, sans être grossier ou simpliste, qu’il existe essentiellement deux manières de considérer l’actualité, de hiérarchiser l’information: par le spectaculaire ou le fondamental, par l’éclat des grands moments ou le sifflement de changements plus discrets mais d’autant plus décisifs. Il y a donc, outre la hiérarchie des journaux – qui privilégie les faits urgents, caresse leur visibilité, anticipe leurs conséquences immédiates –, la possibilité d’un autre regard sur le présent. Un regard qui étudie moins l’information en elle-même que ses modalités d’expression. Un regard qui a pour objet les réseaux, canaux, médiations, chemins, fenêtres, tribunes, par lequel l’événement advient à l’actualité. Un regard qui consisterait presque en une topologie de l’information. Comme Mallarmé s’intéressant moins aux reflets du soleil sur les pierres qu’à la fenêtre même à travers laquelle cette vue se présente à lui. Une telle approche de notre temps semble à la fois secondaire et centrale: elle insiste moins sur l’objet désigné que sur la main qui le désigne. Ou plutôt, il s’agit de prendre le pari d’inverser le fameux adage, pour soutenir que quand l’imbécile montre la lune, le sage regarde le doigt. Et il me semble, si l’on poursuit dans cette optique, si l’on s’adonne à ce travail d’archéologue du contemporain, qu’une des questions politiques majeures concerne aujourd’hui le problème de la transparence. Ce problème concerne moins la politique que le lieu même du politique. Car s’il affecte la politique, s’il s’applique aux jeux de pouvoirs, c’est parce qu’il est le visage, plus largement, de la disposition qui nous habite tous, de la tentation qui est aujourd’hui notre point commun.

Les hommes de pouvoir et la transparence

Parce que la transparence est obscène, elle n’est jamais plus flagrante que lorsqu’elle s’abat sur nos rois. Ce sont eux, ses premières victimes. C’est dans la manière dont, sous couvert d’information, de clarté, de légitimité, ils sont accablés de regards déplacés, vampirisés jusque dans leur existence la plus intime, que la transparence se montre comme ce qu’elle est: un leurre, une vessie qu’on nous fait passer pour une lanterne, un compagnon de la démocratie qui est en réalité son pire ennemi. Je pense d’abord à la transparence comme violation du privé. Le président, et plus largement les hommes de pouvoir, se doivent d’incarner la souveraineté du peuple, nous dit-on. Quand on les regarde, c’est la France qu’on a face à soi. Aussi est-il légitime, conclut-on, de tout savoir d’eux, de dissiper, les concernant, la frontière entre vies privée et publique, et ce pour prêter attention, à travers leur visage, à celui de la France. Déduction fallacieuse. C’est se tromper sur la signification de l’incarnation en démocratie que de croire qu’elle consiste à adopter ce que Hegel appelait le regard du valet. L’incarnation signifie au contraire que le roi voit son corps se dédoubler, se dupliquer, et vit à cheval entre son corps d’humain, périssable, avec ce qu’il comporte de passions, de troubles, de défauts, et cette autre chair que lui confère sa responsabilité – une chair qui est presque une âme. Or, nous assistons bel et bien aujourd’hui à un dédoublement du corps du roi en sens inverse. Le problème n’est plus que le roi soit nu mais qu’il soit vêtu. La plus grande indécence, pour un roi, serait à présent celle de sa pudeur. Je pense à Chirac et ses paparazzis du fort de Brégançon (qui captèrent ce qu’il restait alors de retenue pour renoncer à divulguer leurs œuvres), à la désacralisation permanente et imbécile du corps de Hollande, au malsain remue-ménage autour du divorce de Sarkozy.

Il faut bien comprendre en quoi cette transparence est burlesque: elle n’est pas uniquement une posture politique consistant à vouloir tourner en dérision les affaires de la cité, elle ne saurait être réduite à une haine des puissants. Car «le Prince est l’autre nom du Monde», comme l’écrivait Bernard-Henri Lévy dans La Barbarie à Visage humain. D’où il suit que par-delà cette adoption généralisée du regard de clown, par-delà ce mélange de politique et de pitrerie, se profile une maladie refoulée: cette haine du pouvoir est le signe d’une haine de soi, d’une haine de la grandeur humaine, d’une haine de l’histoire, d’une haine de notre propre étendard. Comme si l’on se moquait de soi-même, chaque matin, en se regardant dans un miroir. Nous sommes bel et bien confrontés à une espèce de viol généralisé, de cambriolage d’intimité. Un Candaule carnassier.

La valse des affaires et la moralisation de la vie politique

Nous n’avons pas vaincu tous les pièges de la transparence. Car il y en a un autre, plus mensonger encore, qui se drape d’un voile de moralisation, d’un prétexte d’intégrité. On lui a donné un joli nom: moralisation de la vie publique. Il ne s’agit pas, en ces lignes, de condamner l’actuel projet de loi qui porte ce nom, mais de réfléchir sur cet idéal politique, de se demander pourquoi cette valeur, qui semble évidente, revêt autant d’importance à notre époque plutôt qu’à une autre. Et, dans cette direction, il faut bien voir ce qu’elle cache, discerner la volonté qu’elle exprime, ainsi que le paradoxe sur lequel elle se tient. Que dit-on, de nos jours, aux hommes politiques? «Soyez honnêtes, ne vous compromettez jamais, soyez purs, soyez sages comme une image!» Quand comprendra-t-on qu’un président n’est pas une image, ni une statue de cire? Que seul un spectateur a les mains blanches, en politique – et encore, car ne rien faire est déjà se salir. Que le politique, parce qu’il est lieu de l’action, est un tissu de compromis, et qu’un grand homme est un homme qui a les mains grises. Il faut en déduire que ce que l’on appelle injonction de moralisation est un appel à la virginité, une timidité d’agir. Sans parler d’un autre phénomène, proche du premier, et non moins inquiétant: le remplacement des vraies questions par des inquisitions de bas étage. La valse des affaires. La débauche de la culpabilité. Le peuple qui se transforme en tribunal, et les grands journaux en magazines people. Je ne me remets toujours pas, pour ma part, de cette élection gâchée, parasitée, dans laquelle la réflexion autour des programmes a été remplacée par des discussions autour des comptes en banque de certains candidats, des marques de leurs costumes, du prix de leur maison.

J’aperçois également, au sein du cortège des visages de la transparence, un problème de nature légèrement différente. Il s’agit, comme l’aurait dit Pompidou (dans des circonstances radicalement opposées, puisqu’il s’agissait d’essayer d’expliquer son attitude à l’égard de Paul Touvier), du frémissement des narines, de l’odeur de sang qui devient notre parfum fétiche. D’une certaine attitude consistant à théâtraliser les horreurs. Il y eut ainsi quelque chose de malsain dans la manière dont, le 14 juillet dernier, les envoyés spéciaux d’une chaîne française, quelques minutes à peine après l’attentat de Nice, interviewèrent un mari au seuil du deuil, devant le corps de son épouse, et dont la même chaîne repassa en boucle, et même au ralenti, le film du camion en train de commettre son crime.

Je dois encore parler, car le cortège de la transparence est visiblement long, de la transformation du débat démocratique en show ou en combat de boxe. Je n’apprécie pas tellement que la transparence s’en prenne au dialogue politique, pour la simple raison que le débat, en démocratie, est l’unique manière de conjurer le risque ou l’ombre de la guerre civile. Or, nous voyons peu à peu la politique épouser chaque jour davantage les codes du monde du divertissement, l’esprit du sophisme. Il semblerait presque qu’elle en vienne çà et là à imiter ses propres parodies, dans un grand jeu de masques, habité par la confusion, au sein duquel la copie devient l’original, la caricature le modèle. Nous sommes tellement dans la caverne que nous l’avons oublié. Ce qui est le plus dérangeant, dans tout cela, c’est l’optimisme politique béat véhiculé par ces métamorphoses: la croyance selon laquelle c’est en montrant tout que l’on satisfait une faim pourtant sans satiété, le rêve d’une société plate, d’une société en verre, sans ombres parce que sans individus. Il est inutile de préciser que, si nous pensions être épargnés par ce mal, nous en sommes les premières victimes, à travers l’avènement de la sphère du numérique; mais c’est un autre sujet.

La dictature de la transparence

Dénoncer les ravages de la dictature de la transparence ne revient pas à condamner la transparence en elle-même, en tant que valeur, et encore moins à faire l’apologie du secret, de la compromission, de la corruption, de la faute cachée. Il y a bien de la différence entre la transparence d’un Sartre et celle que je viens d’évoquer. Sartre faisait de la transparence une nécessité interne. Elle était chez lui plus un art de l’exhibition (contrôlée, maîtrisée) que du voyeurisme. La sienne se traduisait en mots, en volonté de se raconter, de partager, et non de forcer l’individu à se dévoiler. Il y a tout un jeu de la lumière et de l’ombre dans sa correspondance avec le Castor. La nuance est décisive entre l’exhibition et l’indécence, entre le strip-tease et le viol. La différence est centrale entre d’une part le voyeurisme du narrateur qui, dans Proust, passe ses heures à surveiller Odette de sa fenêtre, rue La Pérouse, cherche à voir ce qu’il ne veut pas voir et de l’autre la résignation d’un Gary qui, dans la Promesse de l’aube, faisait le récit de la première fois où il avait été trompé, et narrait comment son désir d’observer se dissipa peu à peu – comment, en d’autres termes, cet adultère fut avant tout une belle expérience d’obscurité.

J’aimerais terminer ces quelques notes sur une dernière remarque, pour dire qu’à bien y réfléchir, il n’y a rien de moins transparent que la transparence elle-même, et qu’il faudrait donc retourner la transparence contre elle-même. Souvenons-nous de ces voiles translucides dont Lucas Cranach l’Ancien a le secret et qui, tout en ne faisant pas obstacle à la contemplation du corps, le recouvrent d’une pudeur ambiguë. Si la transparence exige du monde une totale soumission à son esprit, c’est pour moins se l’appliquer à elle-même, pour mieux occulter son propre impensé. Cet impensé est celui d’une maîtrise se rebellant contre ses détenteurs. Nous ne supportons pas que le réel ait des plis, compose ses jeux d’ombres et de lumière, qu’il soit parsemé de non-dits, et nous l’accablons d’un faisceau de lumière, du haut de notre mirador, de notre panoptique. Trop occupés à surveiller notre monde ambiant, nous ne voyons pourtant pas de quelle structure nous sommes le pion, que nous sommes à mille lieux de l’œil vivant, empêtrés dans notre gourmandise macabre. Nous sommes aveugles au fait qu’à force de créer un monde sans ombre, nous en inventons un sans lumière.

Il me semble difficile, et assez vain, de se révolter réellement contre la transparence. La seule possibilité qui s’offre à nous consisterait à nommer son talon d’Achille. Pour ce faire, une métaphore s’impose: il suffit de relever qu’il est impossible de regarder une source lumineuse (le flash d’un appareil photo, le Soleil) dans les yeux. La transparence, comme ce flash, est cette lumière au foyer sombre, cette lumière qui cache sa source, qui veut éclairer sans se montrer, qui aspire à déshabiller parce qu’elle demeure fondamentalement pudique.

Un commentaire

  1. En réalité il ne faut pas se déshabiller pour être nu(e), mais il faut s’habiller pour être habillé(e): notre état naturel est la nudité, s’habiller résulte d’une démarche.

    Notre société prête beaucoup trop d’attention à la nudité, en fait tout un foin. On publie en Une des images de telle ou telle star sans maillot de bain sur la plage ou dans une piscine: mais bon sang, ça devrait être simplement normal!
    Si nous n’avions des pensées lubriques plein la tête, si nous ne nous étions pas laissé dicter une « morale » par des gens libidineux qui ne conçoivent la nudité que comme liée à un acte sexuel (ou alors quand même pour se laver, mais seul(e) et porte fermée), eh bien jamais le maillot de bain n’aurait été inventé. Ni le pyjama ou les chemises de nuit, au passage.

    Si les martiens existaient, ils seraient certainement surpris de voir que les humains mettent des vêtements pour se baigner, pour dormir, et pour plein d’activités pour lesquelles la nudité serait bien plus pratique, agréable, tout simplement la tenue la plus naturelle et la plus appropriée.

    Et ce côté « je veux tout voir », ou « je montre tout », ce n’est que le revers de « toute nudité doit être cachée »: le tabou de la nudité crée l’exhibitionnisme et le voyeurisme.

    Nudité, voyeurisme, exhibitionnisme: ça peut être pris au sens large, pas seulement le corps. Ce côté « je vous montre tout » (ce que j’ai mangé aujourd’hui, combien de kilos j’ai perdus avant l’été, combien je gagne, quelles notes a eues mon fils au bac, avec combien d’hommes ou de femmes j’ai couché etc.) n’est que le pendant de tout ce qu’on cache, l’impossibilité d’être simplement naturel, ces petites tricheries avec soi-même et avec les autres.

    Plus on cache, plus on développe les penchants des autres à aller voir ce que l’on cache.

    Alors, devons-nous tout montrer? Non, pas plus, il n’y a pas à transformer une interdiction en obligation, nous n’aurions alors pas progressé.
    Simplement, que les gens considèrent que la vie privée, comme son nom l’indique, est privée, donc on n’a pas à chercher à tout prix à savoir, mais pour autant, n’en rajoutons pas en disant à tout bout de champ « c’est privé » alors même que ça ne nous gênerait pas de répondre à telle ou telle question si elle est amicale ou à titre d’information et non insidieuse et voyeuriste.

    Notre société s’enfonce dans le cercle vicieux pudibonderie-exhibitionnisme-voyeurisme, les trois marchent de concert.
    Moins de pudibonderie, de tabous (là encore, pas seulement sur le corps), et il y aura moins d’exhibitionnisme ou de voyeurisme.

    Par exemple, êtes-vous allés dans une piscine, un stade, un gymnase, en Allemagne, Autriche, Pays-Bas, Norvège? Les vestiaires et douches sont sans cabines (en Allemagne, ils ont dû en installer quelques-unes pour les migrants), hommes femmes et enfants se changent et douchent ensemble. Eh bien, pas de voyeurisme, pas de pruderie, simplement parce qu’être nu(e) sous une douche ou dans un vestiaire, c’est normal, dans le sens norme et normalité, on est là pour se changer, c’est tout.

    Autre exemple, non corporel, du mélange tabous-voyeurisme: aux Etats-Unis, demander à son voisin combien il gagne n’est pas une incorrection, et celui-ci vous donnera son salaire sans gêne particulière.
    En France, la plupart des Français ne savent même pas combien gagnent leur frère ou leur soeur.
    Du coup, on fantasme sur combien gagne notre député, notre ministre, on passe à côté des vraies inégalités (car un député ou un ministre gagnera 10 à 50 fois moins qu’un animateur d’émission télé grand public).

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