Une des leçons que tout le monde semble avoir intégrées : «l’argument moral contre l’extrême droite ne fonctionne plus». Tenons-le nous définitivement pour dit. «L’hystérie envers les abstentionnistes risquerait d’être contre-productive», «arrêtons de diaboliser l’abstention» (sic), «il faut convaincre et argumenter». Curieux renversement s’il en est, de demander à être convaincu de faire barrage à l’extrême droite, en particulier lorsque ladite demande est adressée à ses principales cibles. Maladresse sincère, ou perversion, il est difficile désormais de s’y retrouver. Il n’aura pas suffi que soit levé l’interdit de la banalisation d’un parti nationaliste, l’impératif du front républicain face à un parti d’extrême droite. Il aura fallu, acmé de cette campagne lunaire, arriver à l’ultime renversement : le cordon républicain renvoyé à son agressivité supposée, caricaturé, non plus par les franges attendues de l’électorat mais par à peu près tout le monde. Les appels à faire battre le Front national sont désormais priés de se faire feutrés, polis, équilibrés. Le mépris affiché pour les remparts traditionnels à la haine, relégués à ne plus être que des «donneurs de leçons» ou (pire !) des «bien-pensants». S’exprimer clairement, sans ambiguïté, contre le fascisme ferait de nous des idiots utiles du libéralisme, des insensibles à la détresse sociale, à la misère, à la précarité, alors que les purs, les vrais gardiens de l’anti-compromission auraient compris que la solution de l’équation contemporaine résiderait dans un long manifeste politique réduit, par nécessité suprême, à moins de 140 signes : «Macron = Le Pen» car «Libéralisme = Fascisme».

 

Cela étant posé, toute remise en question du schéma vaudrait pour un ticket de social-traître, de nanti, de privilégié, ou d’idiot utile, non plus seulement de l’islamisme mais aussi du «système capitaliste», voire d’organisateur ou, au moins, de complice du fameux «grand complot». Si répondre à la colère et à l’urgence sociale par ces items est fort peu judicieux, c’est aussi odieux. «Libéralisme = Fascisme» ? Le propos, s’il est naïf n’en comporte pas moins une part de négationnisme hallucinant pour tous ceux qui ont dû, dans leurs parcours ou leurs familles, approcher le pire de près. Et ce qui s’écrit partout dans la période est d’une violence sans nom, terrifiant d’égoïsme et, une fois de plus, ce sont toujours un peu les mêmes qui encaissent. Il n’aura pas suffi d’un résultat de premier tour indiquant un Front national à 40%, annoncé depuis des lustres certes, mais le verdict n’en reste pas moins rude. 40 % d’électeurs sont à ce point en colère, qu’ils se fichent de savoir ce qui adviendra des autres si tant est qu’on lui promette des jours meilleurs, qui ne le seront par ailleurs jamais à ce prix. Et, ces autres, nous, bien obligés de suivre et de lire, ne dormons plus. Quelle que soit l’issue de ce second tour, des traces indélébiles se dessinent, les cernes se creusent. Rien ne nous aura été épargné : à l’angoisse liée aux attentats de masse, s’ajoute l’angoisse de l’avènement de l’extrême droite au pouvoir qui, même si peu probable, résulte de victoires certaines de sa guerre des idées. Et, pour nombre de ces chers internautes aigris, l’indifférence est de mise. Ils cherchent le bon mot, la bonne formule cinglante, parmi tous ces postes qui dégoulinent dans les réseaux et que nous ne lisons plus jusqu’au bout.

 

L’internaute aigri croit avoir tout compris, il est au-dessus de tout cela, de la mêlée, et considère comme la grande nouveauté révolutionnaire du XXIème siècle, le fait de s’abstenir ou de voter blanc pour marquer le désaccord profond avec la farce politique qui se joue.

Il laissera aux autres le soin d’aller voter pour le seul candidat républicain de ce scrutin en se délectant de sa posture de ne pas avoir à faire ce qu’il décrit comme le «sale boulot», lui permettant de penser les analyses forcément brillantes des causes qui nous ont amenés à cette situation et d’expliquer que la politique ne peut se résumer à un bulletin de vote une fois tous les cinq ans. Soit. Alors aux autres de prendre le temps et l’énergie qu’il leur reste et de rassembler sous la bannière d’un front républicain bien mal en point. Aux autres de faire le job et de prendre soin, quoi qu’en dise l’internaute aigri, des plus faibles et même du droit de chacun à déverser ses fadaises et ses inconsistances.

 

On ne reviendra pas sur l’attitude de l’un de leurs nouveaux leaders, l’encre coule à flots de désarroi. A se demander si, au-delà du pari risqué, cynique et calculé, de la partition stratégique pour les législatives, il ne s’agit pas surtout de continuer à exister – même éliminé. A se demander si son but n’est pas juste de rester au centre de l’attention. Ne sommes-nous pas suspendus à ses lèvres, à une consigne, à la moindre de ses déclarations, pour un bout de vidéo ? Pathétique. Le grand tribun reconnu, au moment de l’un des gestes politiques les plus importants de l’élection s’exprimera enfin, réduit à une vignette YouTube, certain de faire le buzz pendant au moins 72 heures. Tristesse… A ce moment précis où le pays peut basculer, «Jean-Luc fait des vidéos». Par orgueil, le Petit Leader aura utilisé jusqu’au bout la décomposition et l’épuisement des consciences politiques pour soigner son orgueil blessé, alors que nous aurions dû tous saluer au moins son score impressionnant.

 

Mais finalement, tout cela est cohérent. La violence était là, depuis le début. Et maintenant, les trolls sont lâchés, tout-puissants, et les autres, rendus pour quelques jours encore à leurs insomnies. Les autres ? Toujours les mêmes donc. Les cibles prioritaires de l’extrême droite dont ils se fichent désormais, au sens propre, comme de l’an 40, confortablement assis derrière leurs écrans. Ces aigris de colère et de rancœur, de désir de revanche, de vengeance, aussi légitimes puissent-elles être, nous lâchent. Ils n’ont que faire de savoir si les minorités seront attaquées, s’il était possible d’écrire librement, de dessiner, si les principes républicains seraient bafoués au détriment, encore une fois, des plus faibles. Chers internautes aigris, vous n’êtes plus Charlie depuis longtemps (l’avez-vous jamais été ?). Vous vous abritez parfois derrière la peur du terrorisme, ce à quoi l’extrême droite ne peut répondre. En aucune manière. Et ce n’est pas faute pourtant d’avoir lu et partagé à coup de smileys larmoyants, de beaux témoignages de rescapés ou d’endeuillés appelant à ne pas céder à la haine.

 

Pour l’Association Française des Victimes du Terrorisme, par exemple, qui sait de quoi elle parle, d’ordinaire très précautionneuse quant à sa neutralité politique, et n’en déplaise à ceux qui auront tenté d’instrumentaliser la douleur et la peur, faire barrage à Le Pen est une évidence : «face au danger que représente l’extrême droite, en particulier pour la société civile, nous appelons à ce que chacun prenne ses responsabilités et à lui faire barrage. De notre point de vue, une victoire du Front national ne ferait qu’attiser la haine et alimenter les fractures qui font le lit du jihadisme.»

Pour d’autres amis encore, qui n’auront aucune leçon à recevoir en matière de lutte contre l’islamisme, et qui savent également de quoi ils parlent, comme à l’Institut kurde ou du côté de la représentation du Rojava en France, une évidence aussi : dire non et êtres unis «face au racisme, à l’antisémitisme, à la haine des valeurs de la démocratie et de l’état de droit». Pour eux, il n’y a ni abstention, ni vote blanc qui tiennent. Comme pour tous ceux qui ont vu la guerre en vrai et qui croient encore que la France ne peut se soumettre à nouveau au pire. Vous voulez renverser la table, chers internautes aigris, vous renversez les valeurs et les principes, loin la solidarité indéfectible de ceux qui savent, dans leur chair et leurs âmes, ce que le péril brun signifie. La vraie violence est celle-là. Pas l’inverse. Ces jours-ci, au-delà de la fracture sociale, qui reste l’argument audible mais toutefois très insultant envers les pauvres refusant catégoriquement, impérativement, quoi qu’il arrive économiquement, de se jeter dans les bras de l’extrême droite ou de lui faciliter la vie (le «pauvre» a bon dos), ce qu’il y a de véritablement clivant, c’est l’authentique trouille et l’expérience empirique de ce que propose un parti nationaliste.

 

Le pays se divise, a-t-on l’impression, entre ceux qui ont une carte électorale à dégainer et ceux qui creusent les divisions. Sous couvert de comprendre un vote insoumis (et donc de prendre le risque de devoir se soumettre au fascisme) et de protestation, il est des silences, des inactions coupables et scandaleuses. Comme beaucoup l’ont déjà dit, ici (lien) ou là (lien), ou encore là (lien). L’insoumission passerait-elle donc par la trahison ? D’autres internautes aigris encore, convaincus que le grand soir est proche, ne se rendent même plus compte qu’en cas de catastrophe démocratique, peu probable, certes, répétons-le, mais possible, l’insurrection serait pliée, et réprimée bien plus durement qu’à coup de 49.3. Il suffit d’un tour sur twitter pour se rendre compte du danger que représentent les militants identitaires aux abois, la bave aux lèvres, ivres d’une victoire potentielle. Si certains l’ignorent encore, d’autres le savent pertinemment et feignent de l’ignorer, de le minimiser, par calcul, par lâcheté, par indifférence.

 

De ce constat, quelques mots peu courtois, parfois peu élégants, peuvent émerger du magma 2.0 qu’est devenu le débat démocratique. Il faudrait donc avoir été lâchés par les siens, et ne pas réagir, et prendre soin de rester sagement polis et urbains. Malin. Sadique, mais malin. Il faudrait se satisfaire de voir bon nombre de nos concitoyens céder sur les valeurs et sur la garantie de nous voir tous en sécurité. Quel égoïsme…Nous devrions nous taire, cesser les «injonctions morales», «laisser décider le peuple souverain»… Au secours. Et dire que nous n’avons cessé de pointer tous ces derniers mois les replis communautaristes pour assister à ce grand repli national et fier de l’être. Quel chagrin…D’autant que l’instrumentalisation de la misère cache également votre propre peur car, quoi que vous puissiez en penser, vous cachez mal votre trouille, chers internautes aigris. Et oui, ces scores à l’extrême sont aussi revendiqués par Daech et la terreur est à l’œuvre. Vous avez feint d’y résister mais vous êtes en train de tout lui lâcher. Nous vous voyons bien, méprisants, critiques, goguenards, commenter les initiatives culturelles, politiques, intellectuelles d’appel à ne pas mettre en danger la république sans rien proposer d’autres que votre apathie en retour. Peu importe. Nous n’avons pas dit notre dernier mot, chers internautes aigris. Nous ferons le job parce que c’est le nôtre. Et de rendre ici hommage à mes «potes» de cœur, avec lesquels nous donnons rendez-vous le 4 mai, sur la place de la République, à 18h, oui, comme à l’accoutumée, précisément, pour un concert, contre la haine. Vous pouvez en rire, chers internautes aigris, et nous trouver dérisoires, décalés, «à côté», cette fois c’est nous qui n’avons que faire de vos sarcasmes, vous n’aurez jamais partagé la chaleur du joli réconfort qui fait, en temps de crise, comme en ces soirs de 21 ou de 23 avril, la noblesse absolue de ces zones libres, de cette solidarité magnifique des ébranlés, de ces mises au loin des désaccords et engueulades routinières, parce que notre rôle l’exige.

 

Toi, l’aigri, le rageux, tu ne viendras sûrement pas mais d’autres belles âmes, elles sont d’ailleurs, nous l’espérons, sûrement majoritaires, viendront rejoindre, physiquement ou par l’esprit, le chemin le plus digne qui nous ait donné de suivre, ici, et maintenant.

 

 

Un commentaire

  1. 1/..NOS POTES DE COEUR AVEC LESQUELS NOUS AVONS RENDEZ-VOUS .. ou bien AUXQUELS NOUS DONNONS RENDEZ-VOUS.

    2/ LE CHEMIN LE PLUS DIGNE QUI NOUS EST DONNE DE SUIVRE ICI ET MAINTENANT.

    NE BOUSCULEZ PAS MA LANGUE C’ EST MON AME ………………….