Editorial

Samedi. Une bonne nuit réparatrice m’a mis en retard. J’ai attrapé de justesse le train de 10:25 pour Bruxelles.

Forum non-stop de 14:00 à 19 :30 à la Maison des Associations Internationales. Puis dîner à quelques-uns dans un bon resto. Je ne bois pas une goutte d’alcool, car je veux travailler cette nuit à mon Extime 16, et le terminer avant de reprendre le train de Paris à 11:13.

Ma fille a regardé les textes. Il est interdit aux membres des campagnes de s’exprimer publiquement samedi et dimanche. Les citoyens sont invités à garder une attitude de réserve, de ne pas inciter à voter pour un candidat ou un autre, mais il peuvent s’exprimer.

«Mais oui, Le Journal du dimanche paraîtra demain. Moi, je ferai l’Extime du dimanche.»

Hitler-admiring pal versus Opus Dei

Libération : je trouve honteuse la couverture du numéro de samedi. Le Pen et Fillon sont placés sur le même plan comme les deux candidats pour lesquels le lecteur de Libé ne doit voter en aucun cas.

Mettre un signe d’égalité ou d’équivalence entre l’héritière de Vichy et François Fillon est une infamie. Libé fait vraiment tout son possible pour qu’en cas de duel Le Pen-Fillon au second tour, l’électeur de gauche aille à la pêche. Les journalistes de gauche se seront évertués durand toute cette campagne à frayer la voie de Le Pen vers le pouvoir d’Etat.

J’ai dit ma compassion et ma solidarité avec l’homme François Fillon et avec sa famille, « jetés aux chiens. » Je ne suis pas suspect de complaisance pour sa politique. Anticipant un peu sur ce que je crois pouvoir démontrer par une analyse purement textuelle (non, pas de smoking gun à la Mediapart, pas de document sorti de derrière les fagots par des enquêteurs émérites), je dirai que je tiens pour parfaitement irresponsable de la part de M. Fillon de prévoir de donner des postes ministériels à des membres du groupe ultramontain « Sens commun », car ce serait exposer le gouvernement français à l’influence de l’Opus Dei.

Mais enfin l’Opus Dei n’est pas le diable, n’est pas Marine Le Pen. L’Opus est une prélature personnelle de l’Eglise catholique qui se caractérise par sa volonté d’allier la plus extrême modernité capitalistique à une orientation dite «intransigeantiste» (procédant du fameux « Syllabus » du pape Pie IX) au niveau des mœurs. C’est le mariage de la carpe et du lapin, de l’eau et du feu. Rien qui soit insurmontable pour des dialecticiens aussi affûtés que ceux de l’Opus, que j’ai eu plusieurs fois l’occasion de rencontrer en Italie.

Pour être totalement transparent sur le point de mes contacts avec l’Opus Dei, je dirai que j’ai eu maints témoignages de l’intérêt qui était porté par les universitaires de l’OD à l’œuvre de Lacan, et je n’ai pas fait de difficultés à leur donner des conférences, non rémunérées. Les contacts sont passés par ma chère amie Giuliana Kantza’, psychiatre, psychanalyste, ancienne élève de Basaglia, membre de l’Association mondiale de psychanalyse que j’ai fondée, et, depuis le début du présent siècle, également membre de l’Opus, où elle a trouvé la paix et l’ambiance de travail qu’elle cherchait depuis longtemps.

S’il y avait la moindre équivalence entre l’Opus Dei et le mal absolu qu’incarne à mes yeux le FN, jamais je ne serai devenu un familier des universités de l’OD comme j’ai pu l’être il y a quelques dix ou quinze ans.

Pour que tout soit bien clair, et sans partager les délires complotistes qui foisonnent à plaisir autour de l’Opus, je ne souhaite pas que ses membres aient accès au gouvernement de mon pays.

Cela dit, aucun rapport avec un Fréderic Chatillon, «Hitler-admiring university pal and communication adviser» de Marine Le Pen, dont le FN dément auprès de la rédaction de Politico, hebdomadaire américain, vol. 3, n°16, 20-26 avril 2017, p. 20, qu’il soit question de lui confier le ministère de l’Intérieur.

Encore une précision : l’Opus Dei est actuellement engagé dans une sorte de guérilla contre le pape François. Je le regrette. De ce fait, je me sens bien plus proche de la Compagnie de Jésus, qui, elle, soutient loyalement son illustre rejeton devenu pape.

 

Dernière combinatoire avant vote

Je termine cet Extime 16 confortablement installé dans le Thalys.

Nous avons déjà vu comment calculer le nombre de paires pouvant être formées à partir d’un ensemble de n éléments. Pour n = 4, le nombre de paires est 6. Chacune de ces 6 paires constitue une issue possible du vote de ce soir.

Je tiens que le couple de second tour le plus probable, et accessoirement le plus stimulant, est : (LE PEN-MACRON).

Ce couple mettrait au rencart, au moins pour un temps, l’antique clivage droite/gauche, remplacé par une nouvelle dichotomie, «mondialistes versus patriotes», pour le dire avec Le Pen, ou « conservateurs contre progressistes », dans la parlure macronienne.

Les deux protagonistes ont chacun une forte cohérence interne. Si l’on se contente d’un tableau à double entrée, Valeurs morales/Valeurs mobilières, Macron est « progressiste » sur les deux plans, tandis que Marine est de même «patriote» sur les deux.

On notera avec intérêt que les vues sociétales de Marine Le Pen, si elles peuvent être qualifiées de «conservatrice», voir «pépère», ne sont pas réactionnaires comme celles de M. Fillon. Celle-ci n’est pas compromise par la Manif pour tous, avec laquelle elle n’a jamais défilé, alors que les membres de «Sens commun» en proviennent en ligne directe. Et une forte représentation gay entoure la cheffe.

La paire diamétralement opposée au couple hyper-cool Marine-Macron, c’est le collage ringard (FILLON-MELENCHON), la droite contre la gauche, chacune sous anti-dépresseurs pour cause de division interne.

Fillon, c’est l’union instable entre le moderne et l’antimoderne, entre le capitalisme déchaîné et les caves du Syllabus, sous l’égide de l’Opus Dei.

Mélenchon, c’est le laisser-faire petit-bourgeois en matière de mœurs plus la défense des acquis économico-sociaux, du service public principalement, le tout fourré et nappé d’une utopie dépensière chocolatée. L’égide sous laquelle se place le nouveau Miam-miam des classes moyennes est celle de Hugo Chavez, militaire putschiste parvenu au pouvoir par les urnes après avoir purgé sa peine de prison. Une rumeur insistante veut que les héritiers de Chavez soutiennent de leurs deniers la France insoumise comme aussi bien le Podemos de Pablo Iglésias.

Les quatre paires restantes associent un élément «cool», Marine ou Macron, à un élément «ringard», Fillon ou Mélenchon.

(MARINE-FILLON), c’est la réalisation du Wunsch qu’exprime la couverture naïve de Valeurs actuelles cette semaine avec un Macron douceâtre et un Méluche gueulard : «Dégageons la gauche !» Mais entre Marine et Fillon, nos Valeurs actuelles sauront-elles choisir sans se diviser ? Pour François d’Orcival, le patron, «de l’Institut», c’est Fillon qu’il nous faut pour rendre à la France sa liberté (?). Même son de cloche chez Yves de Kerdrel, le n°2 de l’hebdo : «un homme d’expérience.»

(MARINE-MELENCHON), c’est la fête à la grenouille des droits acquis. Les éditorialistes glosent sur les Français qui veulent avant tout la sécurité, et qui croient qu’un tiens vaut mieux que deux tu l’auras.

(MACRON-FILLON) : là, le thème homosexuel sort enfin à la Une. Les uns tentent de démontrer que FF est «la cocotte de la République», selon l’expression déjà signalée depuis ses débuts sous Joël Le Theule. Les autres veulent de même outer le bi qu’ils supposent caché dans son couple non-conventionnel.

Enfin, (MACRON-MELENCHON). C’est le vote de la jeunesse. Une de mes sources, en hypokhâgne à Henri IV, me dit que les élèves se partagent entre ces deux options.

Au Forum de Bruxelles rédigé le soir du Forum

Notre amie Isabelle Durant, longtemps vice-présidente du Parlement européen, est là, fidèle au rendez-vous. Elle dit l’inquiétude que lui inspire la montée des nationalismes autoritaires sur le continent.

On entend le jeune secrétaire de la Commission « Libertés civiles, Justice et Affaires intérieures » du Parlement européen, Antoine Cahen, exposer les critères dit de Copenhague (2001) auxquels un pays doit satisfaire pour pouvoir adhérer à l’Union européenne. Il s’y ajoute d’autres règles adoptées en 2005 après les attentats de Londres venant eux-mêmes après ceux de Madrid. Il y a aussi l’obligation d’adhérer à la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme. Et malgré tout cet arsenal, Cahen estime que la situation n’est pas satisfaisante.

Je lui demande son texte pour publication dans le Journal extime, il me le promet pour le courant de la semaine prochaine. Nous plaisantons sur la mauvaise image des bureaucrates de Bruxelles quand il est rejoint par une fille charmante au frais sourire et à la mise sans prétention. Christine T. travaille à la Commission « Justice » du Parlement. Je lui tourne un « piropo » : « Si vous paraissiez à la télévision pendant que Marine Le Pen fustige les gnômes de Bruxelles, c’est vous qui seriez plébiscitée ! Et la France sera sauvée. » Elle rit de plus belle. Tous les deux pensent venir à Paris pour le Forum du 28 avril. Je leur promets des invitations.

Michel Gheude, journaliste à Radio Judaïca et écrivain, se livre à une belle méditation sur le mythe de Babel. Un trait me frappe au cœur : il souligne que la langue de Babel était faite de paroles « scellées », interdisant toute discussion. La fameuse Tour avait le sens d’un défi lancé au ciel, avec un projet d’idolâtrie, alors que la langue est faite pour parler de ce qui n’existe pas, ce qui veut dire que la liberté est dans la langue.

Je commente. On voit bien pourquoi Platon qui était totalitaire exclut le poète de sa République. Par ailleurs, j’avais un jour fait une conférence réduisant le discours universel à la formule shakespearienne «Much ado about nothing», beaucoup de bruit pour rien. Mais ce que je n’avais pas vu alors que l’évidence crève les yeux, c’est que le manque radical de la référence, ou son ratage structurel, permet de fonder le concept de liberté au niveau même de la langue. Un structuraliste pense d’abord la langue en termes de contraintes. La lecture de l’opuscule de Chomsky, «Syntactic Structures», avait déjà été un saisissement pour moi, avec l’accent mis sur la productivité infinie de la langue. Et maintenant, troisième temps : la liberté dont Lacan disait, en réponse à une question posée par une journaliste belge (entretien filmé) qu’il ne savait pas ce que c’était (toujours son tropisme anti-sartrien) trouve à se fonder dans la langue.

On peut au niveau de la langue donner un sens à la liberté. Le soi-disant « arbitraire du signe » exprime et dissimule à la fois la fonction de la liberté. Le fait que le signifié soit disjoint du signifiant, contrairement à ce qui est le cas dans la langue verrouillée de Babel, ménage la faille où se glisse la liberté.

Cette liberté, c’est aussi bien ce qu’André Breton appelle «l’imagination», et dont il défend les droits dans le «Manifeste du surréalisme» contre les matérialistes, les réalistes et les logiciens.

Maintenant, c’est encore un peu plus compliqué. Car le poète n’est pas un maître. Il laisse l’initiative aux mots. Lacan évoque quelque part «la vive curiosité» que Platon éprouvait dans le «Cratyle» pour les «petites bêtes» que sont les mots, qui n’en font qu’à leur tête. Vérification faite, c’est dans «Radiophonie», page 405 des Autres écrits.

Lacan ajoute que Jakobson démontre que « le poète se produit d’être mangé aux vers, qui trouvent entre eux leur arrangement sans se soucier, c’est manifeste, de ce que le poète en sait ou pas. » Je vois ici se dessiner une co-appartenace de l’inconscient et de la liberté (au sens de la «libre» association) qui me semble être du plus haut intérêt. Il faut y réfléchir sérieusement.

Michel Gheude m’a lui aussi promis son texte pour le Journal extime.

 

Colophon

Faut-il voter ? L’incertitude est telle qu’on peut comprendre les hésitations de beaucoup. C’est comme de jouer au casino. Prenons cette question sous l’angle scientifique.

Dans le dernier chapitre de son Que sais-je ?, n°3 de la célèbre collection, « La probabilité, le hasard et la certitude », le Pr Paul Deheuvels cherche à expliquer le succès des jeux de hasard. Certes, «on y propose un jeu sensiblement en faveur de la maison de jeu, mais où le joueur conserve la liberté permanente de sa stratégie, et d’accepter ou non de miser.»

L’auteur examine ensuite divers problèmes répondant au modèle du défi entre un pourcentage de probabilités et l’intelligence du joueur, et qui ont été mathématiquement résolus. Il évoque alors l’un des plus simples, celui de « l’arrêt optimal fini ».

Il en décrit les données de base, sans pouvoir donner la construction du temps d’arrêt optimal, et l’applique à un cas particulier, celui du jeu à mises égales répétées,

où Xi = 1 (gain) avec probabilité p, et -1 (perte) avec probabilité q = 1- p.

« Quel est donc le temps d’arrêt maximisant l’espérance de gain ? » Le problème a été complétement résolu dans le cadre de la théorie de l’arrêt optimal due aux travaux de Chow, Robbins et Siegmund (cf. « Great expectations : the theory of optimal stopping », Houghton-Mifflin, 1971).

Il en ressort ceci : «conformément au bon sens, entre toutes les stratégies possibles de jeu, la meilleure possible est de ne pas jouer du tout.»

Ne pas jouer du tout ! Ce pourrait être la résolution d’une sagesse supérieure, et seule mathématiquement fondée : ne pas tenter sa chance au grand Casino de l’Histoire.

Passéisme ? Non-agir ? Tao ? Acte gratuit ? Gelassenheit ? Impossible, vu que nous sommes embarqués ? La suite au prochain numéro.

 

Ours

Rédacteur : Jacques-Alain Miller, ja.miller@orange.fr
Lectrices : Judith Miller, Sylvia Rose, Danielle Silvestre
Assistante de recherche : Rose-Marie Bognar, rosemarie.bognar@wanadoo.fr
Traducteur : Pierre-Gilles Guéguen
Secrétaire : Nathalie Marchaison, navarinediteur@gmail.com
Chargée de la diffusion : Midite (Cécile Favreau), cecilefavreau@gmail.com
Chargés des réseaux sociaux : Jean-François Cottes, Laurent Dupont
Conseiller électronique : Nicolas Rose
Représentant la Règle du jeu : Maria de França, mariadefranca@laregledujeu.org
Secrétaire générale : Carole Dewambrechies-La Sagna, cdls@Wanadoo.fr
Editrice : Eve Miller-Rose, eve.navarin@gmail.com
Directrice de la publication : Christiane Alberti, alberti2@wanadoo.fr