Martin Quenehen : Je me permets d’inviter tout de suite à la tribune Bernard-Henri Lévy, philosophe, écrivain, directeur de La règle du jeu, et auteur notamment il y a 25 ans déjà d’un texte intitulé Penser Le Pen. Il était un des premiers à penser la montée du Front National. Ce texte vient d’être republié sur le site de La règle du jeu.

Bernard Henri Lévy : Oui, il y a 27 ans déjà, c’était un des premiers numéros d’une petite revue naissante à l’époque et qui s’appelait en effet La règle du jeu. Et Maria de França l’a retrouvé récemment dans les archives de la revue, et j’ai été assez stupéfié par le peu de progrès que nous avons fait, par le caractère terriblement inchangé des problématiques, et par le fait qu’au fond les questions que nous nous posons aujourd’hui, nous nous les posions déjà il y avait 27 ans. Alors c’est à la fois encourageant, ça veut dire que le couple diabolique des Le Pen n’a pas tant progressé que cela. Et puis c’est inquiétant parce que cela signifie en retour que nous n’avons pas non plus gagné la partie. Ça m’a beaucoup frappé, c’est la raison pour laquelle j’ai autorisé Maria de França à republier ce texte presque 30 ans après.

Alors quelques mots d’introduction vraiment très brefs, puisque Jacques-Alain Miller à qui revient l’initiative de cet événement, a eu la gentillesse et m’a fait l’honneur de me demander d’introduire cette première séquence de cette longue soirée. Quelques mots d’ailleurs pour lui dire, pour le remercier en notre nom à tous de cette initiative. J’ai toute une théorie sur Jacques-Alain Miller… [rires de la salle] sur les réveils de Jacques-Alain Miller. Il a lui-même écrit beaucoup sur le rapport de la psychanalyse et du réveil, sur le rapport de Jacques Lacan à la question du réveil, sur la rareté des réveils et sur leur caractère en même temps tout à fait décisifs.

Alors Jacques-Alain en effet se réveille et nous réveille, rarement, mais toujours de manière extraordinairement décisive et dans des moments tout à fait critiques et aujourd’hui ça en est un. Je me demandais en venant ce que j’allais bien pouvoir dire dans cette petite introduction, parce qu’au fond, sur la question du Front national, depuis 27 ans, tout est dit, tout est là. C’est l’observation que je me faisais en relisant ce vieux texte.

La dédiabolisation n’y fait rien puisque la dédiabolisation, comme nous le savons tous, comme savent tous les lecteurs de Baudelaire depuis toujours, c’est la plus grande ruse du diable. Il est étrange d’ailleurs que ce vieux pays catholique qu’est la France se laisse prendre à cette fable de dédiabolisation.

Depuis 30 ans que le Front national est apparu sur la scène politique et sur la scène de nos imaginaires tout a été à peu près dit. Tous ceux qui s’apprêtent à voter Front national, tous ceux qui sont dans l’indécision et le feront peut-être, savent que le Front national, par exemple, continue d’abriter en son sein, que sa présidente continue d’accueillir dans son premier cercle, d’authentiques nostalgiques du nazisme. Ce n’est pas un propos polémique, c’est un fait. Et j’invite tous ceux qui ne l’auraient pas fait à revoir une récente émission d’Envoyé Spécial où l’on voyait apparaître dans l’entourage immédiat de la présidente du Front national un certain nombre de personnages, M. Chatillon, M. Lousteau, et M. Péninque, qui sont des défenseurs des textes négationnistes, qui sont des défenseurs des M. Soral et M. Dieudonné, et qui sont littéralement des nostalgiques de l’hitlérisme. N’avons-nous pas découvert que, jusqu’à une date récente, l’un d’entre eux, le premier pour ne pas le nommer, tenait à célébrer, chaque année, la date d’anniversaire de la naissance du fondateur du National-Socialisme. On sait tout cela. Envoyé spécial n’est pas une émission confidentielle. Tout cela a été dit et répété, il y a des nazis au cœur même de la machine du Front national.

 

On sait aussi que l’acte antisémite dans la pensée de ces gens revient constamment, tel un haricot sauteur, ou la tare congénitale des Rougon-Macquart, et passe de génération en génération. Et on a encore vu récemment sa présidente qui croyant faire du de Gaulle a fait du Pétain. Et dans l’affaire de cette déclaration, et du ton qui y a été mis, et de la gestuelle du corps qui l’a accompagné, dans cette déclaration sur la rafle du Vel D’hiv et sur la non responsabilité de la France, il y a eu un aveu terrible. Quoi qu’on dise – et les gens le savent – l’antisémitisme est toujours là, il est toujours à l’œuvre.

On sait aussi, ça a été dit et répété, on peut le répéter encore ce soir, bien-sûr, mais au fond à quoi bon, que le plus népotiste, le plus affairiste, le plus corrompu des partis politiques français c’est le Front national. Les affaires qui sont instruites en ce moment, à la fois concernant les rapports des élus frontistes au Parlement européen et à la campagne nationale française sont là pour le prouver. S’il y a un problème de corruption dans le système politique français, le Front national en est la manifestation la plus éclatante.

On sait aussi, ça a été dit et répété, cela est présent à la conscience de quiconque, que lorsqu’il n’est pas financé par la pompe à finance de l’argent publique détourné, le Front national est financé par l’argent prêté par des banques elles-mêmes soumises au pouvoir central, d’un pays qui n’est pas n’importe quel pays, qui est la Russie et qui n’est pas particulièrement un ami de la France. Donc on sait que ce parti qui prétend à la restauration de la France est un parti qui, aujourd’hui encore, comme toujours dans son histoire, s’est mis à la remorque d’un Etat non amical, dont le projet politique est de détruire l’Union Européenne, dont le projet politique est de déstabiliser les processus électoraux dans les grandes démocraties, aux Etats-Unis, en France, qui est donc la Russie de Vladimir Poutine. On sait tout ça. Le Front National paie ses kits de campagne, ses tracts, avec l’argent de Poutine.

On sait encore, et on peut le rappeler très vite, que ces 10, 20 dernières années, chaque fois que la France a été engagée dans une épreuve de force diplomatique difficile, ou dans des opérations militaires loin de nos frontières où des soldats français sont physiquement engagés, on sait que le Front national de Marine Le Pen a systématiquement, avec une espèce d’acharnement méthodique très étrange, choisi le parti de l’ennemi. Que ce soit dans la grande querelle géopolitique qui a entouré l’agression, la tentative de remodelage des frontières Est européenne et ukrainienne par Poutine, que ce soit au moment de la guerre de Libye, ou que ce soit dans les opérations syriennes. Dans ces deux cas des aviateurs français risquaient leur vie. Des soldats français, des forces spéciales françaises, dans des guerres justes ou pas on peut en discuter, risquaient leur vie. Et le Front national s’est rangé systématiquement, du coté, dans le camp, sous les couleurs, de l’ennemi. On sait tout cela.

On sait que, cela a été dit et répété, et démontré, que le programme du Front national est un programme qui, s’il était appliqué, aboutirait à la sortie de l’euro, laquelle aboutirait à une dévaluation de fait de la monnaie française, à une montée paroxystique des taux d’intérêts payés par la France pour parvenir à financer sa dette et à un appauvrissement net des classes moyennes et pauvres.

On sait enfin que le Front national est un parti qui attise la guerre entre les Français, jette les communautés les unes contre les autres, qui réduit souvent la citoyenneté française à son fond communautaire. Donc tout cela on le sait.

C’est bien peut-être de le répéter ce soir mais au fond est-ce qu’on a besoin de cette rencontre pour cela ? Non. Et je me disais en venant qu’il y a une chose qui n’est pas dite, ou en tout cas pas suffisamment. Ou plus exactement il y a un dit, une évidence qui se répète depuis des mois et des mois comme une espèce de donnée de fait et dont je m’étonne qu’elle ne soit pas véritablement questionnée. Cette évidence qui vous est répétée à longueur de journée par les faiseurs d’opinion, par les grands médias d’opinion et par les grands médias, c’est la présence inévitable de Marine Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle.

Ça fait un an que c’est une évidence incontradictible. Une sorte d’état de fait. Marine Le Pen doit être présente au deuxième tour de l’élection présidentielle. Et j’observais en venant, que ce fait, un Le Pen au deuxième tour, qui il y a 15 ans a provoqué un véritable tremblement de terre en France et dans nos consciences, est perçu aujourd’hui comme une espèce d’état des choses de la politique française. Une facticité de notre politique française. Alors pourquoi ? La paresse des esprits sûrement. Mais peut être aussi parce que chacun des autres personnages de ce théâtre politique y a un intérêt. Car c’est un drôle de manège, après tout, depuis que cette campagne a commencé ! Comme s’il allait sans dire que reviendrait à la candidate du Front national le rôle de faiseuse de Roi. Celle dont la présence assurée au deuxième tour est une manière de garder au chaud la place du futur vainqueur. Une sorte d’assurance victoire, moyennant quoi les candidats à la présidentielle depuis plusieurs mois maintenant, se disputent l’honneur d’affronter Marine Le Pen au deuxième tour de la présidentielle. C’est ça la bataille politique depuis des mois et des mois. On n’entend parler que de ça, sondage après sondage, débat après débat. Qui aura le privilège, qui aura l’honneur, qui aura la chance d’affronter Marine Le Pen au deuxième tour ? Et cette évidence indiscutée, me semble être l’un des symptômes les plus accablants de la période que nous vivons.

Je me disais que si au fond cette réunion avait un sens, c’était peut-être à mettre en péril, à faire vaciller, en tout cas mettre en doute, cette évidence. J’aimerais que les journalistes, qui peut-être rendront compte de cette soirée organisée par Jacques-Alain et l’École de la cause freudienne, j’aimerais tant qu’ils cessent de vivre dans cette hypothèse que je viens de dire. J’aimerais tant qu’ils cessent de faire comme si le pic de la campagne devrait être la préparation du grand débat entre M.X et Marine Le Pen. J’aimerais tellement et je voudrais leur adresser, par-delà cette salle, l’appel. J’aimerais tellement qu’un candidat au moins, l’un des grands candidats en lice ait le courage de dire qu’il ne souhaite pas affronter le Front national au deuxième tour, que ça serait un honneur pour lui d’affronter un républicain de l’autre rive. Et j’aimerais tant qu’un candidat, n’importe lequel, ait le courage de défataliser cette présence du Front national au deuxième tour, et cesser de la désirer. Cela serait un événement majeur. Si dans les quatre jours qui restent de cette campagne cela pouvait se dire, si quelqu’un proférait que l’enjeu de cette campagne, son grand moment, ne sera pas le débat final entre la candidate frontiste et le candidat républicain, mais l’élimination de la candidate frontiste et un débat entre républicains. Si cette prise de conscience pouvait avoir une chance de se faire, dans les quelques jours qui restent, quel grand moment ce serait, quel beau moment ce serait pour la République française.

C’est vrai des journalistes, c’est vrai des candidats, des hommes politiques et je crois que c’est vrai de chacun d’entre nous, comme dirait un des candidats : Allez les gens ! Nous pouvons, nous devons, nous avons tous le devoir, nous les gens, de dire à nos proches que ce vote n’est pas fatal. Que l’enjeu c’est un score le plus faible possible du Front National à ce premier tour, pour que justement la fatalité du 2ème tour n’advienne pas.

Je sais qu’il y a un grand nombre de psychanalystes dans cette salle et j’imagine, je suppose et je sais d’ailleurs, que c’est aussi de cela qu’il est question dans votre interlocution à vos patients. Je sais que le pacte analytique rend difficile peut-être cette intervention-là, mais il me semble que la situation d’urgence dans laquelle nous sommes, la honte que ce serait de voir dimanche prochain Marine Le Pen, arriver 1ère ou 2ème font que, dans ce premier tour de l’élection fait qu’il y a peut-être là, en tout cas je le livre à la discussion, une sorte d’exception qui peut être faite. Et peut-être convient-il là aussi que soit dit aux uns et aux autres qui viennent vous entretenir de leur mal-être de leur malaise, de la vie et de la mort, qu’il soit dit que le Front national c’est la mort en France, que cela a affaire à la mort. Y compris aussi à ceux qui peut-être en jouissent, ou sont tentés d’en jouir.

Voilà, moi j’aimerais cela, que cette petite soirée, cette belle soirée, soit, en tout cas pour ceux qui sont là, le point de départ de cette réflexion. Il ne s’en faut pas de beaucoup. Il ne faut pas beaucoup d’efforts pour que la France d’aujourd’hui soit vraiment républicaine. C’est-à-dire pour que Madame Le Pen ne soit pas au deuxième tour. Et moi, ce soir, je fais ce vœux-là, que nous sortions de cette apathie fétide et je fais ce pari-là. Je fais le pari, je le fais devant vous aujourd’hui, que dimanche prochain Mme Le Pen ne sera pas première et ne sera pas qualifiée au deuxième tour. Je vous rappelle d’ailleurs les dernières élections que nous avons connues, les élections régionales de l’année dernière. C’est exactement ça qui s’est passé. Dans les mois qui ont précédé, on a cessé de nous dire que le Front National était le plus grand parti de France. Les gros bataillons se sont mis en mouvement pour affronter cette situation et le jour du scrutin il est apparu non pas comme le premier, ni le deuxième, mais comme le troisième. Puisse cet exploit être réitéré. Puisse le peuple français ramener Marine Le Pen à sa vérité de message inaudible par La République. Et si cela est, alors cher Jacques-Alain, vous aurez fait une belle œuvre ce soir, et vous aurez une fois de plus, contribué à ce que nous nous réveillons de ce cauchemar de l’Histoire dont parlait un grand écrivain commenté par Jacques Lacan.

Un commentaire

  1. Che Mélenchon en a peut-être un peu trop dit sur son attachement à la fratrie républicaine lorsqu’au moment du coup de filet contre le Lee Harvey Oswald à deux têtes, il se fendit d’un SMS de soutien ostensiblement partiel et partial à deux de ses trois principaux concurrents, François Fillon et Emmanuel Macron, lesquels candidats progressiste et conservateur, bien qu’ils se revendiquent, de deux manières incontestablement distinctes l’une de l’autre, d’un libéralisme que le Front de gauche abomine au micro, paraissent défendre à ses yeux des valeurs fondamentalement plus humaines que ne le fait la fille du comique pétainiste Jean-Marie Le Pen, pourtant hostile comme lui à la mondialisation économique, en tout cas suffisamment humaines pour que l’homme qui songe à envoyer son hologramme à l’Élysée se soit ému de l’éventualité de leur passage par les armes. De même, l’avocat du diable que nous sommes induira de cette énorme masse d’énergie qui, depuis cinq ans, aura été dépensée par l’ensemble des mouvements politiques à s’écharper plutôt qu’à débusquer une à une les fissures dans le rempart du Front national, le fait que leur adversaire d’extrême droite n’a jamais été celle qu’ils souhaitaient affronter au second tour de la présidentielle.

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