C’est une très large et longue percée, bordée de bâtiments méthodiquement détruits par les bombes de la coalition et l’armée irakienne. Que l’on regarde à droite ou à gauche, la route qui pénètre dans Mossoul en venant du Kurdistan voisin, depuis le monde libre, offre un spectacle qu’on ne cesse de commenter. C’est notre deuxième mission en deux mois, avec Jacques Berès qui est venu opérer pour Waha, une jeune et courageuse ONG, et ces ruines surmontées de drapeaux chiites disent d’emblée un problème.

Dans une ville fondamentalement sunnite – d’où le choix de Daech d’en faire sa capitale en Irak – voir flotter des bannières vertes frappées du visage de l’imam Hussein n’est pas exactement un signe d’apaisement. Dans l’est de la ville, aujourd’hui libéré, la population – sunnite, donc – se méfie de ses libérateurs – majoritairement chiites – ou au contraire les utilise pour dénoncer en odieux collaborateur un voisin mal-aimé ou un concurrent gênant. Au Centre d’urgences du quartier Al-Zahraa, où Jacques officie, le docteur Jassim n’est pas reparu depuis plusieurs semaines. Arrêté, nous a-t-on dit, on le soupçonne de sympathie pour Daech. Chaque jour depuis sa disparition, nous avons demandé : «Et le Dr Jassim ? Vous avez des nouvelles ?» Au bout d’une semaine, exaspéré, on nous a répondu : «Oubliez le Dr Jassim. C’est mieux…»

Dans les temps sombres de Mossoul, les médecins étaient obligés de travailler bénévolement le matin pour le compte de Daech et pouvaient, l’après-midi, exercer librement. Tous potentiellement collabos, donc…

De l’autre côté du Tigre, loin des larges avenues , dans la vieille ville aux ruelles étroites, la bataille se poursuit. On dit que c’est dur, plus dur qu’à l’est, pour les combattants comme pour les civils.

En attendant que Waha trouve à s’implanter à proximité des combats, Jacques opère dans un hôpital repris aux islamistes à quelques kilomètres au sud de Mossoul. On y recueille un père et quatre enfants rescapés des bombardements. Deux ont le bras cassé, tous, la tête ceinte de pansements, les corps couverts d’éclats, ils racontent le calvaire des habitants de Mossoul-ouest. Dans ces derniers jours de mars, des centaines et des centaines de corps vus, écrasés sous les décombres de leurs propres maisons. Sortir, nous disent-ils, c’est mourir sous le feu des snipers de Daech, rester, c’est mourir sous les bombes des Américains. Mourir ou mourir, c’est souvent leur seule alternative. Pour ceux qui y échappent, il y aura d’abord les camps et plus tard, le regard soupçonneux du voisin.

Mossoul, pourtant, n’est plus à la Une. Après avoir glorifié sa fameuse Division d’Or, l’armée irakienne et son protecteur coalisé ont interrompu les communications. Silence radio. Nettoyer Mossoul-ouest des islamistes prêts à tout qui l’occupent encore exige évidemment des sacrifices, dont on préfère laisser le poids aux civils sunnites sous les bombes qu’à une armée de fantassins chiites peu désireux de mourir pour eux. Inutile, donc, d’alerter la presse – opportunément occupée à d’autres actualités. Bientôt, sans doute avant l’été, le grand ménage sera fini. On pourra alors pavoiser sur la chute de Mossoul avant de se tourner vers Raqqa. Et tant pis pour les quatre enfants, et leurs milliers de frères, amis, cousins…, dont le regard adulte dit déjà la haine et la vengeance. Les militaires appellent ça des dégâts collatéraux.

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