Mehdi Meklat avait un double maléfique, Marcelin Deschamps, une double face, gentil garçon d’un côté, pervers antisémite de l’autre, chroniqueur à France Inter, ou portraitiste d’un Abaaoud, dont il décrivait une semaine après le 13 Novembre la beauté et la lumière, gentil garçon, méchant garçon, miroir à deux faces. L’une serait en contradiction avec l’autre, et incompatible. Vraiment ?

Est-ce qu’on ne retrouve pas la même chose chez Penelope, François, Marine et les autres ? Sous couvert de légalité, loi parlementaire ou celle de Twitter, sous couvert de goût littéraire, Revue des deux mondes ou 140 signes, sous couvert d’amitié, Ladreit de Lacharrière ou ceux qui ne sont pas Charlie, n’est-ce pas le même plaisir de satisfaire ses pulsions, tout en offrant au monde une face impeccable et dédiabolisée ? Qu’est-ce que la dédiabolisation, si ce n’est décider un beau jour que le père Le Pen est un double maléfique ? Afin que la lumière du soleil éclaire et auréole le visage de Marine Le Pen, qui se déclare pour Israël tout en qualifiant de plaisanteries ou de maladresse les saillies de son père sur le détail et sur Bruel.

Penelope Fillon, sous ses airs timides, sous ses airs discrets, sous ses airs british, qui dit à son mari de rester candidat, n’est-elle pas d’une agressivité, d’une violence et d’une brutalité invraisemblables ? Le fait de savoir qu’il sera battu au second tour face au FN, est-ce que ça veut dire sous ses airs élégants et discrets qu’en fait elle est vulgaire ? Tous ces gens qui sont allés au Trocadéro avec leur drapeau, pour soutenir un homme à la voix posée mais au regard furieux, est-ce qu’ils ont deux faces eux aussi ? Respectabilité d’un côté, de l’autre pulsion irrépressible d’assouvir des désirs à portée de main ? En ramassant l’argent disponible sur le tapis sous prétexte que c’est possible, légal, et que la loi permet d’en fixer le montant à leur discrétion. Encore ? Encore le mot «discrétion» ? Discrétion, mais pulsion. Et que dire des ennemis de Marine Le Pen, qui ont voté aux primaires pour des candidats qui ne peuvent pas la battre ? Ont-ils deux faces eux aussi ?

Le succès de Macron vient-il de ce que ses déclarations ont toujours deux faces ? Facette «on a humilié les opposants au mariage pour tous», et facette «si j’étais homosexuel, je le vivrais au grand jour». Sourire à De Villiers, puis sourire à un gamin de banlieue à qui on assure qu’il peut devenir milliardaire. Un petit mot pour chacun, pour chaque culture, pour chaque administré, un petit mot pour Charlie, un petit mot pour celui qui ne l’est pas. Tant pis si je renforce le fossé entre les deux et si pour régner je divise.

On peut être comme Penelope, assistante parlementaire et ne pas faire de politique, puisque tout et son contraire est possible. Du moment que les deux faces ne se rencontrent pas. La respectable et celle à discrétion, qu’ils appellent privée, «j’aime ma femme», ou qu’ils appellent «Marcelin Deschamps». D’un côté Paris, de l’autre la Sarthe. Mon côté pulsions, je jouis comme je veux, à ma discrétion, ça me regarde. Mon côté puritain, je ne jouis pas, ma femme est exceptionnelle, Marcelin Deschamps j’exècre ce personnage. Mehdi Meklat a parlé de «pulsions», mais sommes-nous bien sûrs qu’il soit le seul à ne pas les maîtriser ?

La pulsion raciste, on l’a tous, comme la pulsion de mort, ou celle de destruction. On sait ce que ça fait de se laisser aller à l’injustice, à la sauvagerie. C’est marrant d’être sauvage, ça fait du bien, le plaisir de punir un innocent, ça lui fera les pieds, c’est tellement plus rigolo que de se maîtriser. Le plaisir d’être vulgaire, ou un peu sadique. Tweet de l’acteur Olivier Sauton : «Je préviens mes amis juifs : en cas de déportation, EVIDEMMENT je vous mettrais en première classe. J’ai trop le respect de vos habitudes.» La phrase est ouvragée, il a pris plaisir à la virgule et à la majuscule. Ce n’est pas l’intelligence des mots, c’est la manipulation de leurs effets. Tous ceux qui ont déjà visité un camp de concentration savent qu’on y voit la grande attention qui avait été donnée au détail. La solution finale suivait une logique raffinée, jusqu’à la chambre à gaz qu’on faisait passer pour une douche. Qu’est-ce qui va sortir, de l’eau ou du gaz ? Deux possibilités, deux faces.

Un miroir a deux faces, ce n’est pas complexe. C’est plat, c’est binaire. Il y a une seule poignée, vous le tenez d’une main. Dr Jekyll Mr Hyde. Plutôt que de se contenter d’alterner, ils auraient pu ajouter une nuance, un aspect. Mais un tweet nuancé, ça n’existe pas. Sourire béat, ou sourire carnassier, mais ça ne cohabite pas. Ça ne se mélange pas. Alors que sur les visages du Trocadéro on aurait eu du mal à dire si les moues étaient dégoûtées ou dégoûtantes.

Une chronique publiée originellement dans Libération.

7 Commentaires

  1. le langage utilise son double, celui qui se cache dans la métaphore pour débusquer le double qui se cache dans le miroir, le véritable arnaqueur , n’est pas celui qui se regarde mais celui qui est regardé. Finalement comme en littérature tout n’est que question de style même en politique : le style fait l’homme. Et il peut révéler un véritable manque de savoir vivre,, de la vulgarité qui se cache derrière des airs policés

  2. On croyait M. le Maudit guéri de sa nécrophilie. À toutes fins récupérables avait-il rejeté le Dieu insaisissable pour se dorer sur le disque d’Aton avec le Veau du Général.
    Couverture que tout cela!
    Le croque-mort, quant à lui, masquait une âme de Débauché raphaélique. Prônant la tolérance zéro pour le petit personnel parallèle, il s’enchaînait en douce, dans son manoir porno, avec Maîtresse Boutin et son loulou de Poméranie.
    Double pelage garanti!
    Double question n° 1 : Le faux repenti du 9.3 est-il duplice tout court ou duplice au carré? Sa langue fendue a-t-elle pour unique fonction de lustrer sa combinaison en mue, autrement dit, d’abbassiser sa pantomime lunaire et, en dedans, de la hamassiser en sorte que de sa mauvaise foi puisse apparaître sous son meilleur jour aux soldats mitrailleurs du grand patronat islamiste, jamais avare en baisers de la mort?
    Double question n° 2 : Le faux apôtre de la Sarthe est-il duplice tout court ou duplice au carré? Son puritanisme de façade explique-t-il qu’il ait laissé moisir dans sa cellule un DSK menaçant d’éveiller les soupçons sur ce jumeau en gauloiserie qui, ç’eût été trop flag, aurait volé à son secours, ou bien, à la renverse, la grande fortune a-t-elle, en bonne vestale de Propaganda Due, choisi, à travers lui, de mettre le paquet sur la Reconquista?

  3. Monsieur Miller j’aimerais vous faire lire ma thèse afin de vous solliciter pour mon jury. Comment vous envoyer un manuscrit?

  4. Votre texte est génial. J’ai pris beaucoup de plaisir à vous voir associer sans arguments Fillon à l’antisémitisme simplement par concaténation d’actualités concomitantes. Pourtant ce plaisir de salir au delà du raisonnable n’est il pas une pulsion immonde. Ca tourne en boucle et fond et forme se confondent. Et même votre style en général est fascinant car il est, comme vous dites, « dégouté et dégoutant ». Ca me fait penser à la réversibilité merleaupotienne en particulier au moment ou l’approche classique « actif-passif » n’est plus tenable. Au risque de me répéter votre doublette (chacune doublure de l’autre) dégouté-dégoutant est géniale. Accepteriez-vous de faire partie de mon jury de thèse?

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