Musique et littérature font-elles bon ménage ?

A l’heure où les frontières interdisciplinaires tendent à s’abolir, la mode est aux chanteurs qui prennent la plume. Dernier exemple en date, Raphael Haroche. Après onze albums de chanson française teintés de rock, l’artiste plus connu sous son seul prénom est allé faire un tour du coté des mots couchés sur le papier. Logique me direz vous : ses deux parents sont éditeurs. En cette rentrée littéraire de janvier, Raphael signe donc le bienvenu Retourner à la mer, chez Gallimard. Un recueil de nouvelles déjà célébré par la critique. Critique qui apprend à aimer ces plumes soucieuses de mélodie (Gaël Faye, Dominique A) s’aventurant sans peur de l’autre coté du Styx. Depuis 2001, Theo Hakola a entrepris le même voyage. Après deux décennies vécues entre blues, folk et punk avec le groupe Passion Fodder, celui dont vous avez pu lire les critiques sur le Chico Marxisme ici-même, à La Règle du jeu, se décide à prendre définitivement la plume. En 2001, il signe La Route du sang, publie ensuite cinq autres livres jusqu’au dernier en date, Idaho Babylone, un ouvrage dense, noir et cinématographique. Dans Télérama, Hakola explique : «Il n’y a pas tant de frontières que ça entre musique, roman, poésie ou bande originale de film ; tout est lié.» C’est là le charme des auteurs américains : ils ne s’embarrassent pas de limites et de frontières, ils se fixent des objectifs grandioses. Ils n’écrivent pas de petites histoires pour de petits paysages, ils se lancent dans des fresques racontant un pays-continent.

Comment sont les Etats-Unis d’Hakola ? Pour résumer : terriblement réels et plus divisés que jamais. En creux et sans d’ailleurs le nommer (sauf une fois, lorsqu’une actrice porno emprunte son patronyme) Idaho Babylone annonce Trump et décrit ceux qui l’éliront. L’histoire commence. Metteur en scène originaire de Spokane, dans l’État de Washington, Peter Fallenberg réside en France depuis plus de trente ans. Alors qu’il est sur le point de monter une nouvelle pièce de théâtre dont le rôle principal sera tenu par une célèbre actrice de cinéma, sa soeur Marnie l’appelle des Etats-Unis. Elle est perdue, totalement affolée : sa fille aînée, Macie, vient de disparaître lors d’un camp de vacances organisé par l’Église dont l’adolescente a récemment embrassé un peu trop ardemment les principes… Dérive sectaire. Trip religieux. À moins qu’elle ne se soit enfuie avec un certain Brandon, neveu d’un suprémaciste blanc de l’Idaho voisin ? Nous n’en dirons pas plus, sinon que le protagoniste, Peter, pourrait bien ressembler à l’auteur. Comme son nom l’indique, Fallenberg est une montagne écroulée, un Américain visiblement échoué à Paris, désireux de renouer avec son pays. Il quitte donc la capitale pour son Spokane natal. Sans tarder, ses racines lui reviennent en pleine face. Bienvenue dans l’Amérique ultra-religieuse, recroquevillée et loseuse.

L’effet est immédiat. La prose d’Hakola vous prend par la main. Elle vous étourdit de mots, ressemble à l’artiste qui écrit comme il chante : avec une profusion de situations et un assemblage de scènes terriblement cinématographiques. On est projeté loin. Idaho Babylone est parfois nébuleux. Souvent, on croit se perdre en lisant : il faut dire que l’auteur adore ouvrir des parenthèses et mêler l’anecdotique à ce qui importe. Finalement, à mesure qu’il affine ses personnages, le roman avance. Par épisodes. Avec de la maîtrise dans l’utilisation des dialogues et un humour cynique dans les tournures. On est là dans le roman noir, dans les tréfonds de plusieurs communautés lancées dans une quête effrénée de pureté. D’autant plus glaçant que cette Amérique existe…

Theo Hakola, Idaho Babylone, Actes Sud, 7 septembre 2016, 368 pages