Mercredi 1er février, vers 16 h 30, dans le métro, toutes les places assises étaient occupées, et sur une banquette, près d’une fenêtre, une femme lisait Le Canard enchaîné, elle tenait son journal déplié devant elle. La Une disait : «François Fillon proteste devant les enquêteurs : « Mais puisque je vous ai dit que Penelope n’a rien fait! »» Toute la page était consacrée à l’affaire. Il y avait aussi : «L’addition flambe : 300 000 euros de mieux pour Penelope et 84 000 pour les enfants».

Un monsieur d’une soixantaine d’années, assis en face de cette dame, a lié conversation avec elle. Ils avaient le même style sympathique et décontracté, mais ils ne se connaissaient pas. Elle, cheveux courts, bruns. Lui, cheveux poivre sel. Il disait : «Ah ben, c’est un coup, ah là, il est parti le coup, rien pourra plus le retenir, ça y est, là ça cogne. Elle travaillait pas, qu’est-ce qu’elle faisait toute la journée, elle s’ennuyait pas ?» Il souriait. Et elle, sur un ton ironique : «Ah ben elle s’occupait de sa maison. 3 000 mètres carrés. Faut s’en occuper. Ça en fait du ménage. Elle faisait son ménage !!» Ils avaient le même ton amusé. Puis l’homme est devenu plus grave : «Ce qu’il y a, c’est qu’on risque d’avoir Marine Le Pen.» Elle : «Hamon passera pas.» On pouvait penser, d’après son expression, qu’elle avait voté Hamon. Il a continué d’un air désolé : «Non, et on va avoir Marine Le Pen. On fera avec. Je dis pas que c’est bon, hein. On fera avec.» Derrière son journal déplié, la femme a acquiescé. Tout sauf Sarkozy, tout sauf Valls, mais Marine Le Pen ils feront avec. Ils savent que c’est pas bon, mais ils feront avec. Je suis sortie à Réaumur-Sébastopol, j’ai pris la 3 jusqu’à Père-Lachaise. Je fais ce trajet plusieurs fois par semaine, je le connais bien, mais plus rien dans les couloirs ne me paraissait pareil. Je me suis dit «voilà, c’était donc ça, ils ont voté Hamon, parce qu’ils sont prêts à faire avec, et ça ne les dérange pas de perdre au fond».

Début décembre, j’étais dans un café avec un ami metteur en scène et les acteurs de sa pièce. Parmi eux, il y avait une actrice autrichienne, qui disait : «Je suis actrice, mais ce qui m’intéresse par-dessus tout, c’est la vérité.» Elle montrait sa bouche en disant «truth, truth», elle avait les dents très blanches, et un rouge à lèvres vermillon. Puis tout à coup, en élevant la voix, son voisin lui a dit : «Je ne t’aime pas.» Ç’aurait pu être un truc entre eux, une sorte d’humour entre acteurs. Elle a répondu : «Je sais pourquoi tu dis ça.» Lui : «Je ne t’aime pas, parce que tu es vieille, parce que tu es folle, parce que tu es une vieille, actrice, folle.» Elle s’est tournée vers nous : «Il dit ça parce que nous n’avons pas les mêmes opinions.» Lui : «C’est sûr, et je te hais.» Elle souriait. Elle se tenait très droite, et elle affirmait : «Je dis la vérité.» Puis, sur le ton de celui qui craque, il a dit : «J’ai vu ton Facebook, figure-toi.» Elle : «Et alors !?»Lui : «Eh bien tu as posté des vidéos qui disent que c’est faux que 6 millions de Juifs ont été tués pendant la guerre.» On était dans un café à côté de l’Opéra. Tout le monde s’est tu. On l’a regardée. Elle a dit : «Je dis la vérité.» Je lui ai demandé si elle connaissait Faurisson. Elle a eu un petit rire, puis elle a tourné la tête légèrement, et ses cheveux ont volé. Alors j’ai noué mon écharpe autour de mon cou, et j’ai dit en enfilant mes gants : «Je m’en vais. Parce que je ne reste pas à table avec quelqu’un comme toi. Salope. Tu es une salope.» Dans le café, plus personne ne parlait parce qu’on criait. Celui qui avait dit «je ne t’aime pas» m’a suivie dans l’escalier, il était bouleversé : «C’est une vieille folle. Il faut qu’on la remplace, mais c’est compliqué de faire reprendre son rôle par quelqu’un d’autre.» Un jeune homme de 24 ans, qui jouait aussi dans le spectacle, nous a rejoints : «Elle n’arrête pas de m’envoyer des liens sur Faurisson, j’en peux plus !»

Quelques jours plus tard, vers la mi-décembre, on interrogeait Hamon sur ces cafés, à Sevran, qui sont interdits aux femmes, il a dit que ça lui rappelait les cafés ouvriers des années 50, et que ce n’était pas si grave. Il peut faire avec. Dans la foulée, Mohamed Sifaoui a tweeté : «On le sait désormais, Benoît Hamon veut miser sur une posture d’idiot utile de l’islamisme pour gagner la primaire.» Et, en effet, ça a marché.


Une chronique parue originellement sur Libération.

4 Commentaires

  1. Quand on ne se soumet pas et on gratte le fond de la pensée, on trouve ça …
    « Je souhaite généraliser la démocratie directe en supprimant le Parlement. A mon avis, le président de la République doit être élu à vie mais instantanément révocable sur simple référendum d’initiative populaire », propos du célinien Houellebecq.
    Action directe, donc, pour « sortir de cette crise de la représentation politique dans laquelle nous sommes ».
    Nous sommes plein dedans la « renaissance » de l’idéologie « Ni droite ni gauche », confortée par le plus décomplexé des propos, pour lesquels il y a une réelle affection : .
    « pas envie de se laisser emmerder par les humanistes ».
    Marine Le Pen, Nigel Farage, Geert Wilders, et d’autres plus proches applaudissent et bénissent …

  2. Excellent.
    ça me fait penser au roman de Houellebecq, « Soumission », si les femmes sont soumises, y compris par les intellectuels, on fera avec.

  3. Les salauds sont dans les rues, au café, à la télé, au métro, ils n’ont plus de retenu, la mollesse ambiante leur fait une place. Et puis ce nouveau national-populisme négationniste en toute liberté dans les dehors et ailleurs n’est-il pas salutaire pour notre démocratie, qu’avons nous à craindre ? Ah les salauds !
    Toujours plus difficile de trouver du jazz dans les rues.
    Hey Yeh d’Everette Harp ou Lacky Man de Dave Koz,
    Bonne Saint-Valentin Christine

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