«Ces matières inquiétantes et microscopiques en suspension dans l’air, générées par un trop plein d’effluents de la combustion du bois, de carburants et de vapeurs industrielles, attaquent nos cœurs, poumons et cerveaux.» (Avec AFP).

 

Elle en était sûre. Bohémie se raidit derrière son MAC. Cela ne pouvait être autrement. Ses synapses s’affolent. Elle s’était réveillée la nuit dernière, en sursaut, sans pouvoir respirer correctement et, dans la foulée, sa petite fille de deux ans, aussi. Cause ? Conséquence ? Haletante, aux environs de 5 heures du matin, dans son appartement parisien de la place Voltaire, elle avait scruté, en alternance saccadée, à la fois le ciel et les mouvements thoraciques de sa chérie-jolie-lumière-absolue, sûrement beaucoup trop couverte pour la saison, à la recherche de traces tangibles de pollution, et elle s’était sentie ridicule. Mais depuis les attentats de janvier 2015 et le précédent «seuil d’alerte» en particules fines dépassé lorsqu’elle était enceinte, elle s’inquiète. Elle broie du noir quant au futur proposé, en l’état, à sa fille. Les sommeils de son foyer sont tourmentés, parfois pour de bonnes raisons, parfois pour des motifs un peu plus hystériques. C’est plus fort qu’elle. Et la brume s’est encore épaissie au mois de novembre. A ce point précis d’agenda personnel, elle aurait déjà dû inscrire sa fille à la crèche. Un moment redouté qu’elle avait été retardé au maximum, jusqu’à ce que son homme la menace d’assumer clairement son quasi-statut de femme au foyer. Elle avait hésité avant d’hurler et lui étaient revenus à l’esprit son histoire familiale et cet impératif féministe de ne point trahir six générations de femmes libres. Un léger «bug» passager en somme. Alors elle avait accepté de s’engager dans une énième association – car c’est son truc, les associations, depuis à peu près trois décennies – , avec l’entrain de ceux qui pensent toujours que l’action collective peut sauver la planète, avant de se contenter, dans un deuxième temps, d’une motion et de se retrouver blogueur à 40 ans comme tout le monde. L’action fournissant également un maximum d’arguments de mauvaise foi pour s’exonérer des tâches ménagères incompressibles (type : «Comment peux-tu me reprocher de ne pas faire la vaisselle alors que je m’occupe de diffuser une pétition pour les migrants Darfouris ?» ou, plus culpabilisateur, «Tu es insensible à ce point à la privation de libertés des femmes Afghanes pour me demander de faire les courses le soir de cette Assemblée générale extraordinaire?»). Elle avait grandi entre un père promoteur immobilier et une mère institutrice plutôt portée sur la lutte des classes. Elle en avait déduit par réflexe réactionnel (et après leur divorce) qu’entre le MEDEF et Le Monde Diplomatique, il y a avait peut-être une niche : les associations. A l’aise donc, en arrivant dans ce nouveau local de l’AVCDSF, dédié officiellement à l’aide aux victimes cosmopolites du djihadisme sans frontière, elle s’était pourtant une fois de plus retrouvée à naviguer à contre-courant lorsque l’un de ses gentils collègues avait persisté dans le port du Keffieh palestinien tous les vendredis. Sûre de son bon droit à vouloir agir contre le terrorisme et auprès de ses victimes sans violence, elle avait tenté de lui expliquer la genèse de la gêne occasionnée par ce détail d’uniforme. Il n’avait pas compris. Si de ce dialogue était certes née une solide camaraderie, aussi joyeuse que tragique, il avait compromis sa carrière de victime professionnelle. Comment lui dire autrement (elle n’avait pas réussi, manifestement) : «Je suis juive et ce signe politique ostentatoire dans mon bureau et sur CE sujet me trouble» ? Elle avait bien tenté quelques traits d’humour noir, notamment après l’attentat de Sarona à Tel Aviv en juin, mais la farce s’était interrompue brutalement lorsque son autre collègue lui avait avoué comprendre le premier car il détenait, chez lui, en toute confidentialité, un drapeau du Hezbollah, «parce qu’il faut l’avouer, c’est un très beau drapeau». Malgré cela, Bohémie s’était dit que dans le foutoir de cette ville devenue délirante, elle avait tout de même de la chance : elle n’était pas à temps plein, il lui restait d’autres projets passionnants à mener, et le fait de se séparer de sa fille à la porte de la halte-garderie quelques jours par semaine, surveillée par un escadron militaire pouvant aller jusqu’à 10 hommes les jours de fêtes hébraïques, ne lui faisait finalement plus l’effet de la rampe de sélection de Birkenau.

 

«Une pollution qui tue et rend malade. Ne rien faire, c’est se rendre coupable de non assistance à personne en danger», continue de marteler sur les ondes d’une petite radio le représentant d’une poignée de professeurs de médecine, auteurs d’une tribune relayée sans buzz par un hebdomadaire sérieux. On dirait un mauvais film d’anticipation, songe Bohémie, coincée en cette journée hivernale, avec bonheur, entre son ordinateur et la table à langer – elle adorait ces journées de télétravail sans qu’il soit question de devoir laisser son bébé à des inconnues flanquées de l’étiquette d’«assistantes maternelles». Un scénario un peu cheap, à mi-chemin entre un John Carpenter muet et un Paul Verhoeven à petit budget qui auraient situé leur intrigue entre Paris et Lyon, ricane-t-elle. Avec une seule ficelle, en plus, suffisamment grossière pour engendrer quelques réactions «mainstream», mais paradoxalement assez subtile pour maintenir une montée d’adrénaline chic, typique du petit film d’épouvante indépendant : un fond de l’air chimique, d’où serait née cette angoisse de mort «made in France». Unité d’action et de lieu, avec une certaine inventivité dans le temps, pour  la trame d’une histoire inachevée et paranoïaque : des particules fines, «invisibles à l’œil nu dont l’impact sur notre organisme serait réel», ont commencé à s’abattre sur les citadins, à chaque épisode d’une série au péril exponentiel, ponctuée de «seuils d’alerte dépassés» et «répétitifs». Pour parfaire : ces «pics», de plus en plus «quasi-inédits», «intenses», et «particulièrement longs», créant et recréant l’événement, ne constituent en réalité qu’une acmé temporaire de ce à quoi nous sommes exposés de façon chronique. Les éléments se seraient ligués pour faire du mal à son bébé, car oui, elle considérait comme tel sa fille de deux ans malgré les quolibets.

 

N’importe quoi.

 

Tout cela est pourtant vrai. Soudain, lui reviennent en mémoire kaléidoscopique le gaz sarin utilisé à la Goutha, en Syrie, en 2013, la célèbre ligne rouge d’Obama, et sa promesse d’intervention non tenue. Puis les bombes au chlore. Y-a-t-il un lien aussi avec cette curieuse déclaration d’une candidate à la présidentielle sur la scolarisation des enfants de parents clandestins et les pompes aspirantes ? Elle ne sait plus. Si ce n’est que des groupes fascistes en Europe ne se sont jamais cachés de soutenir Bachar el-Assad. Tout s’emmêle. Que ce soit en matière d’extrême droite ou de particules, fussent-elles fines, ses radars de mère désignée juive (en général plus efficaces que les cartographes de Air Paris et le conseil de sécurité de l’ONU), tournent dorénavant à plein régime. Toutes les lignes rouges ataviques ont été pulvérisées. Tout bascule. Elle observe sa fille : si certes ses parents à elle ne sont plus clandestins, elle aurait tout de même bien besoin d’un masque à oxygène, ici et maintenant. Et si elle s’étouffait ? Et s’il lui arrivait quelque chose ? Et si elle devenait asthmatique ? Cette idée lui paraît soudain égoïste et étonnamment bourgeoise, si on compare sa situation à celle des enfants d’Alep. Une cité multi-millénaire est en train de mourir en direct, sous le nez de toute la planète, les exactions sur les civils sont avérées, dénoncées de partout, et même sur Facebook… (beaucoup de ses amis, dans un geste à l’audace inouïe, ont même changé la photo de couverture de leur compte), mais rien ne stoppera le carnage. Pas même Instagram. Possible que cela nous rende fous pour de bon. Cécile Duflot et quelques autres ont même été dépêchés à la frontière syrienne pour s’entendre dire qu’ils ne la traverseraient pas au prétexte officiel et cynique que les émanations toxiques des armes chimiques seraient trop dangereuses sur la zone. Qu’importe, ils sont restés. Tremble Vladimir Poutine ! Hervé Mariton est aux portes de Damas ! Et toujours ces histoires de gaz, on se croirait en Pologne. Un fou rire de désespoir intérieur l’envahit. Qu’est-ce que l’humour ashkénaze ? Selon certains, il ne ferait rire que ceux qui sont capables de rire de ce qui est triste. Un refuge poétique en définitive. Mais sa fille tousse. Elle a mal aux yeux. Et ça la mine.

Bohémie n’avait jamais compris pourquoi personne n’avait pu empêcher les massacres à Grozny et le génocide des Tutsis au Rwanda. Ces derniers mois, tout était devenu limpide. Et elle ne s’en remet pas. Ce putain de «Plus jamais ça» est vraiment une arnaque d’adulte. Enfant, elle était certaine que cela comptait pour de vrai. Nous n’aurons pas fait mieux que les générations précédentes, voire pire, car dotés d’un argument de taille en moins : on ne pourra vraiment pas dire que nous ne savions pas. Nous sommes connectés en temps réel avec ce qu’il se passe partout dans le monde, ou presque. Mais qu’aurait bien pu faire Bohémie toute seule dans un coin ? Ecrire un tube vintage avec Jean-Jacques Goldman peut-être. «Chanson pour la Syrie». Il serait resté dans les têtes, il aurait mobilisé l’opinion. Mais même lui, il ne s’engage plus. Et, toute proportion gardée, ou non, la présidente d’un parti d’extrême droite vient de dire qu’elle supprimera l’école gratuite aux enfants d’étrangers. Et que se passe-t-il ? Rien. Pas une manifestation. Aucune banderole nulle part. C’est bien trop calme. Bohémie exècre ce genre d’ambiance lisse, surtout quand on jette encore les homosexuels des toits d’immeuble pas si loin d’ici. Il faut dire que l’état d’urgence n’aide pas la catharsis et elle a honte de s’avouer que cet état-là la rassure a minima. Parce que Fiche S rime avec SS ? Seules ses deux meilleures amies sont au courant, sous le sceau d’un pacte éternel de secret absolu devant les dieux liberté, égalité, et de l’opération Sentinelle.

 

Vraiment n’importe quoi.

 

Une autre dépêche vient de tomber mollement, elles sont de plus en plus curieuses, au prorata du fossé entre ce qu’elles viennent raconter de notre époque et le niveau de réaction qu’elles suscitent (le nombre de retweets n’étant bien sûr pas comptabilisé dans la rubrique «réactions dignes de ce nom»). Du temps de sa grand-mère, une vraie réaction, c’était quand même autre chose ! C’était Neptune, Overlord, le 6 juin, un grand débarquement ! – quoique tardif si on relie bien tous les événements, mais les citoyens n’avaient pas encore accès à Youtube pour observer irréfutablement des tas de corps décharnés et des pièces remplies de valises, de lunettes et de cheveux. L’histoire leur aura accordé le bénéfice du doute, peut-être à tort, mais soyons fair. Aujourd’hui, c’est différent. On sait parfaitement de façon très documentée ce qui se passe dans les prisons de Bachar, par exemple. Qu’est-ce que cela change ? Pas grand chose. Ou si peu. Sûrement la faute aux faux-comptes numériques des russes. Rien à voir avec nous. Evidemment.

Sa fille se remet à tousser et SOS Médecin de lui dire que ce qu’elle a de mieux à faire, c’est d’aller aux urgences. Ok. Rester calme. Mais en fait non. Panique. Les urgences, c’est potentiellement une séparation. Si on lui avait demandé son avis post-accouchement difficile à la sortie de la clinique, le congé maternité aurait pu se prolonger d’un an ou deux. Son surmoi d’indépendante avait repris le dessus in extremis et l’honneur de la caricature avait été sauf.

 

Revenons donc aux particules élémentaires. Une énième dépêche annonce (la litanie devient ultra scénique) : pour les plus vulnérables, évidemment, «les nourrissons, les femmes enceintes, les vieux, les enfants en bas-âges, les déjà-malades (asthmatiques ou souffrant de pathologies cardiovasculaires ou respiratoires)», le danger serait maximum, et la consigne de «limiter les efforts physiques» et de «sortir de chez soi le moins possible». Les terriens urbains sont-ils alors en sécurité chez eux, enfin ? Non. Bien sûr que non. Sinon, pas d’intrigue. Elle se repasse la bande du coup de fil SOS Médecin et se dit que ce qu’elle aurait vraiment de mieux à faire en l’occurrence, dans ce cas précis, c’est de déménager. Les bagages, de toutes les manières, sont dans une alcôve de l’appartement depuis le 13 novembre, comme s’ils étaient prêts à fuir, sait-on jamais. Mais pour aller où justement ? La question s’était déjà posée après l’attaque djihadiste du Bataclan, pas très loin. Pourquoi diable les gens en veulent-ils tellement à l’Est parisien ? Charlie, l’Hyper Casher, les terrasses, tous dans le même coin. C’est anxiogène. Un complot ? Bizarre. D’ailleurs, en 2014, alors qu’on attaquait tranquillement la synagogue de rue de la Roquette, dans le 11ème arrondissement, pour libérer Gaza du Hamas, selon la ligne justificative des partis de gauche radicale, et qu’on organisait des cortèges où trônait fièrement le drapeau de l’EI sur la place de la Bastille, le grand public ne s’était pas inquiété plus que cela car 1) La cible en danger, c’était les Juifs 2) Personne ne connaissait vraiment ce drapeau noir au pois blanc assez laid et à l’écriture pas très nette d’une internationale de salauds incultes.

 

Bref, le lieu d’exil privilégié historiquement par Bohémie, c’était New York City. Sauf qu’avec l’avènement de Donald Trump à la Maison Blanche, cette idée s’impose moins qu’avant. Qui aurait pu prédire son élection ? Personne. La dépêche concernant son sacre trône désormais fièrement au panthéon des réalités surpassant les fictions.

 

En attendant de prendre la bonne décision, coté O2, un maigre espoir subsiste malgré tout cela, selon les prompteurs : il serait sérieusement utile autant que dérisoire «d’aérer aux heures creuses les habitations attaquées de par cette pollution, de l’intérieur». En filigrane, donc, à long terme : aucun repos, ni abri pour se dérober à la vue et au champ d’action de l’agresseur. Aucune artillerie existante n’est efficace. Le piège se referme ainsi. Inexorablement. Pour pallier aux masques blanc de chirurgie iconoclastes devenus absurdes, certains bloggers aguerris en paramédical douteux recommandent sur la toile de poser quelques touches de vaine «vaseline sur nos narines» pour contenir, ironie grotesque, ces poisons invisibles. Désespérés, car nul n’est actuellement en capacité de contrer d’une quelconque façon l’une des sources d’infiltration de l’ennemi (le trafic routier), les pouvoirs publics de l’Air Libre auraient négocié une sorte de trêve alternée avec ces forces irrépressibles de pollution rongeuse, domptées en surface en fonction d’un code chiffré sur des plaques en métal.

 

A nouveau : du grand n’importe quoi.

 

Bohémie est bien décidée à sauver sa fille, juive ET innocente, n’en déplaise à feu Raymond Barre, de cette folie. Son enfant à elle sera exfiltrée à la campagne, près d’une forêt à feuilles… caduques.

Pathétique. Mais pas d’autre choix cet après-midi.

Car en attendant un dénouement incertain, cette toux suspecte et le teint de plus en plus blafard de tous les enfants de toutes les crèches sont relégués au second plan, passant par dessus les synapses d’une population plus occupée à scruter des étranges déclarations en 140 signes rythmant une alarmante campagne présidentielle, où l’héritière d’un parti fondé (entre autres et accessoirement pour ses électeurs) par d’anciens nazis menace de l’emporter dans une quasi indifférence du peuple, plus occupé à départager avec passion ses dizaines de futurs opposants de droite comme de gauche. Un petit tocsin médiatique et politique retenti légèrement à quelques jours de Noël devant la recrudescence anormale des hospitalisations en pédiatrie pour troubles pulmonaires. S’en suivent alors machinalement jusqu’au prochain «pic», l’organisation de «rencontres au sommet» d’experts en poumon et en cardio-vasculaire, d’invitations sur les plateaux de télévision d’universitaires dépressifs et des déclarations ajoutées à la hâte dans les programmes et les plans de communication de candidats qui, jusque-là, avaient quasiment omis de s’attarder sur un brouillard pourtant évident. Les «Unes» de presse basculent, les bandeaux voient rouge, comme nos yeux, sur les chaînes d’infos, et puis, impérial, enfin, ce titre du journal Le Monde : «La France démunie face au plus grave pic de pollution atmosphérique depuis dix ans». Ultime reconnaissance.

 

A leur décharge à tous, les dossiers sociaux et la lutte contre le terrorisme ont légitimement occupé tous les esprits encore vaillants et disponibles. Problème : qu’importe les solutions en matières de lutte anti-terroriste ou le bon sens ou non des mouvements de courbes du chômage inversées, quid de ces enjeux, si l’idéal organique régulier serait dorénavant de ne plus s’exposer à la lumière naturelle sous peine d’être rongés par des flottilles de particules ayant muté, en une dépêche, de fines à «ultra fines» et de dioxyde d’azote. Bohémie, sa fille sous le bras et son sérum ophtalmologique dans le sac, au fond d’un Über bravant un barrage rageur de taxis réguliers, finit par se dire qu’elle se fout des primaires étant donné qu’à priori, nous serons tous morts d’ici cinq ans sans avoir revu un joli ciel bleu et quelques mètres de gazon vert. Bingo, elle n’aurait dans ce cas pas à s’inquiéter de l’adolescence à venir de la chair de sa chair, oscillant entre deux options : la laisser assouvir sa soif de découverte sans contraintes ou le cadenas total nécessaire dans un monde qui se redessine avec la menace terroriste. Ni métro, ni avion, ni sortie, ni voyage. Un cauchemar ! Bohémie se dit qu’elle est en train de devenir complètement cinglée et se demande pourquoi le leader mondial du secteur des VTC a choisi un nom Yiddish moins le tréma. Pour étoffer son idée pseudo-dramatique, elle ressasse les messages des trolls numériques, aussi naïfs que délirants, désireux d’appuyer sur quelques fibres d’inconscient collectif pas si latentes, nous désignant le responsable de ces maux : les Allemands ! Oui, le charbon allemand. Évidemment ! Et peut-être même une conspiration allemande, étrangère, dans tous les cas, c’est entendu. Et du frisson d’un bon prequel potentiel, quoique convenu et un peu vulgaire. Le bouc-émissaire aurait pu être pareillement réfugié (l’auteur atteint de conjonctivite, d’où le sérum, aura hésité). Mais non. Le verdict sera tombé presque trop vite, pour le bonheur néanmoins de son psychanalyste : l’ennemi n’était pas germanique, refoulant net les mécanismes de défense mis en place en urgence sous la menace d’un Zyklon «fin» délivré par les airs.

 

Non, la principale coupable : la météo. Les analystes homologués sont formels : les rapports accablent surtout les conditions météorologiques, «avec des températures basses, une situation anticyclonique stable et des vents faibles propices à l’augmentation des émissions locales induites par le chauffage et qui limitent les processus de dispersion atmosphérique des polluants émis par les sources urbaines et industrielles». En clair : l’ennemi cette fois, n’est pas DU TOUT allemand. Ouf. Et la conspiration évacuée.

 

 

Un problème demeure toutefois sur le divan : la consigne. Officielle. Pour les crèches et les écoles : rester au maximum cachés. Et les psys de ventiler de plus belle. Il faut dire que dans cette ville, puisque la rédaction d’un journal satirique a été décimée au nom de dieu et des Juifs parce que juifs abattus dans un magasin, ils sont nombreux au bout du rouleau et proches du débordement, à jongler de ESPT en EMDR. Pour les non-familiers de l’Institut de Victimologie et les non-psys, il faut lire «état de stress post traumatique» et «Eye movement desensitization and rewriting» cette thérapie étrange, à la mode et supposée utile pour quiconque s’étant retrouvé par mégarde ou nécessité sur une scène d’attentat. Elle consiste à faire effectuer des mouvements oculaires bilatéraux pour «reprogrammer» le mental après un traumatisme… Une légende raconte aussi que cette méthode aiderait en outre toute personne ayant cumulé de trop longues sessions passées immobiles devant I-télé. Un véritable enfer freudien en somme, intarissable depuis de folles victimes. Ne manquait plus qu’aux patients d’étouffer. Pas tout de suite, car il faut respecter la hiérarchie des malheurs, mais dans une immédiateté différée : pas comme dans les décombres d’Alep, réduite en cendres sous nos yeux, sans que personne n’ait pu empêcher que soient bombardés à mort les civils et les hôpitaux. Bohémie scrute trop les réseaux sociaux pendant que sa fille dort en toussant au fond du fier véhicule filant sur l’A86, et tombe sur une légion de profils hybrides en embuscade (40 % Pro-Bachar, 20 % Poutiniens, 20% FN, 10% FDG, 10% d’auditeurs divers) attaquant le moindre catégorisé «droit-de-l’hommiste», même les posts niais, (et les statuts plus narcissiques que généreux de certains de ses congénères), en soutenant que les photos d’enfants morts à Alep ne seraient en réalité que propagande islamiste. Et d’ailleurs, tous les enfants d’Alep ne seraient eux-mêmes que des islamistes cherchant à s’infiltrer en Europe par la route dite des «migrants» pour exprimer leur pulsion djihadiste en Europe, et ce dès six mois. L’enfant d’Alep ne mériterait pas notre compassion, il n’est plus un enfant en réalité selon ces légions, il est trop intelligent : dès son plus jeune âge, alors que les autres ne pensent qu’à jouer, manger et dormir, celui-là complote, élabore des stratégies de haine et les met en œuvre. Elle se dit, après quelques insultes légales et élégantes rédigées d’une main, qu’il faut saluer la constance de leur ligne du côté obscur, le message n’aura pas bougé d’un iota en 5 ans.

 

«Un camion avec deux hommes à bord a foncé dans la foule sur un marché de Noël faisant au moins neuf morts à Berlin lundi soir, vers 20 heures, tout près de l’église du Souvenir. Il s’agit d’un “acte volontaire” mais personne ne peut encore utiliser le terme “attentat”. Le procureur local n’a pas donné son “go”. Prudence en vitrine. Mais le premier qui obtiendra l’info se réserve le droit de ne pas en avertir ses collègues. Tout le monde croit avoir bien compris les intentions du camion à la plaque d’immatriculation polonaise.» (Avec l’AFP).

« Je suis allemand» lirons-nous sûrement demain matin partout sur les réseaux sociaux, et même des « Ich bin ein Berliner». Bohémie se dit qu’elle pourrait être à Berlin ce soir, en tweetant un numéro d’urgence délivré par la police allemande. Cela n’aurait pas été si surréaliste.

 

L’histoire devient trop improbable pour Bohémie. Le scénariste de tout ceci en fait trop, c’est mal foutu. Elle va s’endormir aussi et se réveiller bientôt, non dans ce village de banlieue verte, mais sur le lac Majeur, si possible sous la neige, et si possible sans Mort Schuman. Aucune société civilisée ne renoncerait aux poumons de ses petits pour privilégier ses voitures. Aucune société équilibrée ne sacrifierait ses femmes enceintes et ses vieux de la sorte. Le monde moderne ne pourrait tolérer assister au massacre d’une révolution logique sans se soulever en masse. Les Yézidis ne pourraient avoir été plongés dans un marasme génocidaire et on ne laisse plus les bébés crever en nombre avec leurs mères dans des ruines. Personne, de nos jours, n’aurait l’idée barbare d’aller exécuter des enfants dans une école ou une salle concert ou de réduire en esclavage sexuel des petites filles. L’islamisme ne peut gagner du terrain sur notre sol. L’extrême droite en miroir n’arrivera jamais au pouvoir dans ce pays. C’est impossible. Tout ira bien. En forçant un peu le déni.