Il lisait les journaux, il avait l’air énervé, je lui ai demandé ce qui se passait. Il m’a répondu :

«La machine à perdre est en marche, Ségolène Royal, Martine Aubry, Cécile Duflot, Anne Hidalgo, Christiane Taubira, tout le monde se met en marche pour abattre Valls. Je trouve ça bizarre. Il y a un mec qui vient, qui est là, après un séisme total, et à cause de la phrase qu’il a dite sur les gauches irréconciliables, ces gens-là l’accusent de diviser, alors que c’est eux maintenant qui divisent. C’est un mec qui peut avoir une chance de gagner, et tout le monde se met contre lui. C’est un manque d’intelligence total. Je trouve ça petit. C’est des petites personnes. Taubira, si on devait lui tenir rigueur de tout ce qu’elle a dit quand elle était en Guyane ! Elle était indépendantiste, elle a eu des propos contre la France terribles. Et si on devait lui tenir rigueur pour Jospin en 2002. Ségolène Royal, si on devait lui tenir rigueur de ce qu’elle a dit à Cuba. Moi, j’étais là, comme un imbécile, en train de la défendre, parce que je trouvais dégueulasse que Lang dise qu’elle buvait du rhum à Cuba, alors que c’était lui en 82 qui buvait du rhum sur l’île privée de Castro. Mais je la défends plus, elle est pareille, ils sont en train de faire perdre leur camp.

C’est un candidat sérieux, Valls. C’est un mec qui peut gagner le truc. Moi-même je me dis que je vais voter pour lui. Alors qu’il avait dit des trucs qui m’avaient pas plu. Quand il a dit à Evry, « tu me mets quelques Blancs, quelques White, quelques Blancos », j’ai trouvé ça dur. Mais c’est un mec qui peut fédérer quelque chose. Là, les temps sont sérieux. Parce qu’il a dit les gauches irréconciliables, on va laisser gagner les autres ? Martine Aubry, les 35 heures, c’est un truc qui fait perdre la gauche depuis un bon moment, on accuse les 35 heures sans arrêt, les 35 heures ont fait je sais pas quoi… toutes sortes de mal à l’économie française. Si on devait lui tenir rigueur de ça. L’autre Duflot, elle a été éliminée chez les Verts, ils l’ont virée à une primaire, qu’est-ce qu’elle vient se mélanger dans les affaires des gens ?

Moi, j’ai pas l’éducation de ces gens-là, j’ai pas leur niveau politique, je suis pas engagé dans leur parti comme eux, quand le mec a dit son truc sur les Blancos, j’ai trouvé ça… dur. Mais je vais voter pour lui. Avant, je l’aimais bien. Et puis quand il a dit cette phrase sur les Blancos, les quartiers où les gens se mélangeaient pas, je l’aimais plus du tout. Je trouvais ça… un peu dur. Avec le temps, je trouve qu’il a raison. Il a peut-être mal exprimé ce qu’il devait exprimer, il l’a peut-être exprimé de façon trop dure, mais quand je vais à Bondy, je vois les problèmes qu’il y a dans les quartiers où il y a pas de mixité, quand les gens sont pas mélangés, où une communauté prend le pouvoir sur une autre, même le centre de Paris, le VIe, le VIIe, t’as vu ce que c’est devenu, t’as vu leur arrogance. C’est pas que moi qui le vois ça, tout le monde le voit. Les quartiers où il y a un seul type de personnes, on voit comment ça se passe, j’ai pas besoin de l’expliquer. Alors aujourd’hui, je vais pas lui tenir rigueur d’avoir dit son truc sur les Blancos.

Il y a un risque qui est supérieur. Je vais voter pour lui. J’ai pas envie de vivre sous Fillon ou sous Le Pen, moi. Sous prétexte que Valls a dit un truc à un moment donné. Aujourd’hui c’est Valls la chance. C’est tout. Si les autres sont avec lui, s’il est pas traité comme n’importe quoi, il peut. Moi je veux pas vivre sous Marine Le Pen. Je suis noir. Je suis désolé. Je suis martiniquais. J’étais sur le tarmac quand on a empêché son père d’atterrir en Martinique.

S’ils veulent vraiment battre Le Pen, qu’est-ce qui va rester ? Je vais voter Macron moi ? Je vais voter Peillon ? Je vais voter Fillon ? Je connais pas ces gens-là. Valls, je le connais. Au début, j’avais de la sympathie, il vient d’Evry, tout ça. Si je vote pour Fillon, c’est pour voter contre Le Pen. Moi je vais pas voter contre. Je suis pas quelqu’un qui fait de l’épuration. Je vote pas contre des gens. Ça m’intéresse pas. Valls, je pouvais voter pour lui, c’était un vote d’adhésion. Les autres sont en train de l’éliminer. Sur les Blancos, c’était dur, mais il avait raison. Je vais pas voter pour Fillon, parce que c’est voter contre. Parce que je suis chômeur. Parce que je suis tout ça. Je suis un petit dans leur truc. Ces gens-là, ils parlent pas de moi. Ils sont trop méprisants pour les gens comme moi. J’existe même pas dans leur truc. Les gens comme moi existent pas dans leur bouche. Ils disent « parasites », ils disent toutes sortes de choses comme ça. C’est pas de leur faute, mais je vais pas voter pour eux, ça m’intéresse pas. C’est tout, c’est pas compliqué.»


Article paru originellement dans Libération.