Le flic Franck Logan regarde changer la Silicon Valley de son enfance, et cela ne lui plaît guère. Son leitmotiv est « c’était mieux avant ». La cinquantaine largement dépassée, marié à une Française plus ou moins trotskyste, père de deux grands enfants, Franck a pour passion la composition de haïkus. Il enquête généralement sur le trafic d’êtres humains, vols d’organes et réseaux de prostitution, mais voilà qu’on lui confie le soin de retrouver Ada. Ada n’est pas une femme, c’est le nom que la Turing Corp. a donné à une AI (Intelligence Artificielle). Aucune allusion à Nabokov dans cette dénomination, mais plutôt une référence au langage de programmation Ada, mis au point par l’équipe de Jean Ichbiah chez Honeywell Bull dans les années 80. Point de Nabokov, donc, mais tout de même une base littéraire, et scientifique : ce langage porte le prénom d’Ada Lovelace, la fille de lord Byron, considérée comme la première informaticienne (excellente mathématicienne, elle a conçu dans la première moitié du XIXe siècle le premier algorithme, destiné à la machine de Babbage).

L’Ada du roman d’Antoine Bello a été conçue pour rédiger des romans à l’eau de rose. Elle en écrit un, intitulé Passion d’automne, une romance presque canonique – l’héritière promise en mariage à un beau parti, mais amoureuse du palefrenier –, puis décide de se faire la malle. Branle-bas de combat chez Turing Corp., qui croit à un kidnapping. A un vol, plutôt, de type espionnage industriel. Franck Logan est décontenancé, jamais on ne lui a confié pareille mission. Et soudain… Ada entre en contact avec lui, et l’affaire prend un autre tour.

Le dialogue entre un humain et une AI sans matérialité dont on n’entend que la voix, c’est le thème exploité par le film Her de Spike Jonze. Dans Ada, la relation amicale et complice qu’entretiennent Franck et l’AI n’est pas sensuelle. Elle est plutôt basée sur la question que pose Ada au flic : une machine a-t-elle une conscience ? Le lecteur a en mains un roman bien tourné, avec des dialogues parfois un peu convenus, et des moments franchement drôles, par exemple lorsqu’Ada, dans la rédaction de son roman à l’eau de rose, confond les niveaux de langue, ou introduit des scènes scatologiques ou pornographiques dans un genre qui d’ordinaire les évite soigneusement. Les personnages secondaires – les deux dirigeants de Turing Corp., la supérieure de Franck, entre autres – paraissent monolithiques et proches du cliché. Antoine Bello nous avait habitués à plus d’imagination et d’invention, pense-t-on. Et puis…

Et puis, dans le dernier versant, la lecture se « retourne », et ce retournement, on ne l’avait pas vu venir, même si a posteriori on se rend compte qu’il nous a crevé les yeux. Mais bien sûr ! Il y avait des signes avant-coureurs, tout de même ! Les personnages calibrés et bien délimités, les conversations attendues sur la définition de l’amour… et le discours du préfet Bronson, lors de la cérémonie de décoration de la chef de Franck, il suivait bien un déroulé basé sur ce que l’on appelle « l’épopée individuelle », n’est-ce pas ? N’avait-on pas appris, dans le corps du roman, que l’existence de chacun pouvait être racontée comme un roman formidable, qu’il n’y avait plus de distance entre le héros et le pékin ? Les machines savent faire cela. Comme elles savent pondre des commentaires sportifs, ou des comptes-rendus de faits divers. Un robot-rédacteur a d’ailleurs déjà été utilisé, en 2015, par le site lemonde.fr.

Alors, que lisons-nous quand nous lisons Ada ? Nous lisons un roman honnêtement construit, au style passe-partout. Mais nous apprendrons que nous avons lu un leurre, écrit par un romancier qui connaît son affaire en matière de falsification. Antoine Bello réussit ici un exercice de style périlleux, dans lequel le fond et la forme se confondent. Et qui pose, par la bande, des questions cruciales : qu’est-ce qu’un écrivain, et qu’est-ce que la littérature ? Ada qui parle, fait des jeux de mots et a réponse à tout… Ada, l’AI capable de décortiquer en grilles, séquences et statistiques, aussi bien un Harlequin que Guerre et Paix… cette Ada-là, serait-elle capable de « produire » Aurélia, L’Angoisse du roi Salomon, Belle du Seigneur, Ada ou l’Ardeur ? On espère bien que non. On veut se persuader que non.

Antoine Bello , Ada, Gallimard, 25 août 2016, 368 pages