Une vieille mère et une jeune amante parlent de l’homme qu’elles ont en commun : Geoffrey, la cinquantaine bien tassée, fils adoré et amant éconduit. Elles en parlent sans doute de vive voix, lorsque Noémie va rendre visite à Jeanne, dans la ville proustienne de Cabourg. Mais le lecteur tient entre ses mains un roman épistolaire, et seules les lettres échangées entre les deux femmes – et quelques rares lettres du fils et amant – permettent de reconstituer ce qui s’est joué, ce qui a été envisagé et vécu. La correspondance est à la fois mensongère et révélatrice. Plus que dans le récit, les voix que l’on entend dans un roman épistolaire sont sujettes à caution. Régis Jauffret, dans son dernier ouvrage, traite le thème des liaisons dangereuses sur un mode plus qu’acide. Ses personnages marchent sur le fil d’une folie assumée, tressant la mort et l’amour dans des entrelacs et des retournements qui donnent à voir les circonvolutions de cerveaux enflammés.

Le roman épistolaire, au XXIe siècle, prend surtout la forme d’échanges de mails ou de SMS : peu de place, dans ces genres d’écriture, pour le style. Régis Jauffret, lui, fait écrire à Jeanne, Noémie et Geoffrey de vraies missives comme on n’en fait presque plus, de celles que l’on rédige à la main, que l’on confie aux bons soins des postiers, et qui ne sont pas délivrées immédiatement. Dans un monde contemporain où l’immédiateté est la norme, la réintroduction de la durée, au-delà de la diégèse du texte, donne aux pensées et réactions des personnages une profondeur de calcul. Et c’est bien là toute l’affaire de Cannibales. Le calcul, la pensée passant par l’écrit. Dans ce scripta manent – le papier, c’est du tangible, l’écriture électronique n’est peut-être que de la parole volatile, effaçable d’un clic qui n’est même pas un geste, quand il faut déchirer, ou brûler, c’est-à-dire toucher, le courrier analogique pour le faire disparaître – le mot n’est pas posé au hasard, la tournure de phrase a été tournée et retournée, sans doute corrigée, avant d’être tracée. Ecrire une lettre, c’est réfléchir au fond et à la forme. Ecrire une lettre, c’est presque signer des aveux.

Que se disent-elles, la vieille Jeanne et la jeune Noémie, dans leur correspondance ? Elles parlent de Geoffrey, et d’amour. Singulièrement, elles parlent très peu de l’amour qu’elles portent ou portaient à Geoffrey. L’homme au centre de leurs échanges est à peine sujet, il est prétexte à confidences et à considérations, il est l’objet d’un projet qui peu à peu prend corps : on va manger l’infâme, on va le tuer tout d’abord, puis le découper, le faire rôtir et l’accommoder. La cuisine, ici, loin des chefs étoilés, est affaire de femmes. Geoffrey a été de chair, enfant cajolé puis amant caressé, il deviendra viande comme on devient poussière. Ce n’est pas l’amour qui est dévoration, parce que l’amour, dans le roman, est passé ou inenvisageable. Jeanne : elle a donné à son fils le prénom du seul homme qu’elle ait aimé, et dont Geoffrey n’est pas le fils. Noémie : « Les hommes sont toujours de trop », affirme-t-elle. Cannibales est l’histoire de l’entre-dévoration de ces deux femmes. L’histoire de deux trajectoires féminines, séparées par deux générations si l’on réfléchit en termes d’époque, réunies par un homme à qui elles imaginent une fin digne de la mythologie et de la psychanalyse et qui finit bien plus prosaïquement au fond d’une banlieue très contemporaine. A croire que Geoffrey, pourtant architecte reconnu, tenant rang et portant beau, n’était pas à la hauteur du destin que ces deux Parques lui avaient tissé.

Le roman épistolaire est affaire de style. D’ailleurs, la grande époque de ce genre culmine au XVIIIe. Régis Jauffret caractérise ses personnages féminins par leur trait de plume – leur combat à fleurets à peine mouchetés :

« Je vous prie à l’avenir de m’écrire sous la douche. Quand l’eau chaude les aura désagrégées, vous prierez la bonde d’avaler vos écritures avec votre crasse. »

« Je vous embrasse sur votre âme cruelle aux ailes aiguisées et sanglantes, votre âme dont la mienne est l’adorante puînée. »

Si le sort de la victime est scellé – mais pas tout à fait comme il était prévu –, le sort de Jeanne et de Noémie est plus fluctuant. Entre tractations devant notaire, nouvel amant et découverte des opiacées, épidémie moyenâgeuse et overdose surmontée, les femmes semblent contourner leur propre fin. Les missives adressées au néant ne restent pas lettre morte, dans d’ultimes rebondissements. La mort, aussi, est affaire de style.

 

Régis Jauffret, Cannibales, Éditions du Seuil, 18 août 2016, 208 pages