Grand reporter au Point, chroniqueuse à BFMTV, Anna Cabana s’est fait une spécialité de raconter la politique par le prisme de l’intime. Là où de ses confrères recherchent la petite phrase, elle préfère donner de la superbe aux ministres, conseillers et élus, leus prêtant des destins romantiques, les faisant basculer, au fil des chroniques, vers la fiction. Généreuse, passionnée, Anna Cabana converse. Elle entre dans l’intime sans se protéger vraiment, ce faisant, elle vous oblige à vous dévoiler aussi. Quelle est la part de maîtrise ? Qui est-elle vraiment ? Pour en savoir plus, nous la retrouvons, un matin de juin, dans les salons de l’Hôtel Meurice, à l’occasion de la publication de son roman Quelques minutes de vérité, chez Grasset. De Patrick Buisson au sexisme en politique en passant par Duras et la psychanalyse, Anna Cabana s’est livrée. Entretien. Propos recueillis par Laurent David Samama.


Laurent-David Samama : Dans votre livre, à la différence de vos articles pour le magazine Le Point, vous écrivez à la première personne…

C’est simple, dans Le Point, je n’ai jamais écrit à la première personne, jamais… Dans une lecture entre les lignes de mes articles, on peut voir ce que j’observe mais je ne le dis pas clairement, je planque le « je ».

C’est dur de dire « je » ?

Très. Très dur et très plaisant à la fois. Les deux. J’attendais un enfant quand j’ai écrit ce livre. J’ai continué à travailler jusqu’au bout mais je n’étais plus par monts et par vaux. De fait, j’ai dû faire moins de déplacements alors même que j’aime suivre mes personnages sur le terrain, on y obtient d’eux des choses qu’on n’obtient jamais ailleurs. Ca suppose d’être constamment en vadrouille. Pendant la grossesse, ce n’était plus le cas. Je me suis posée. J’ai vu défiler quinze ans de journalisme. Vous connaissez la phrase de Duras ? « Ecrire c’est se demander ce qu’on écrirait si on écrivait ». J’aime beaucoup cette phrase. Pour moi, l’écriture c’est exactement ça : un pas de coté. La grossesse, du fait de l’inertie qu’elle vous impose et de la responsabilité qu’elle vous amène, participe de la même idée.

Quand vous commencez l’écriture de Quelques minutes de vérité, avez-vous une idée précise de la forme que le livre va prendre ?

Je n’ai pas véritablement décidé d’écrire ce livre, c’est venu… Je me demandais si j’allais écrire un roman, refaire une monographie qui était mon terrain de compétence le plus tranquille, et j’ai en fait écrit le chapitre sur Isabelle Balkany. C’était une entrée en matière qui était bizarre, bizarre avec plein de « a ». J’ai pris un plaisir fou à écrire ce chapitre-là : c’était exactement elle et exactement moi, c’était cette rencontre improbable, écrire sur cette personne, Isabelle Balkany, dont les gens ont une image abominable et pour laquelle j’ai une tendresse inexorable, tout simplement. Je suis allée chercher dans les émotions. Ce qui ne veut pas dire qu’elles sont cachées d’habitude. Je n’écris qu’avec elles, même lorsque je parle de politique à la télévision, je le fais avec émotion. Mais disons que je ne l’assume jamais comme tel. Là, c’est un parti-pris. A chaque chapitre, je me disais « tu es dingue » car il s’agissait de dévoilement de soi et de dévoilement de l’autre. Et puis il y a de l’autodérision à mon endroit, je suis parfois ridicule dans ce livre. Un exemple : dans le chapitre avec Isabelle Balkany, j’ai vingt-deux ans, je suis inexpérimentée, une môme gauche, terrorisée (par Patrick Balkany, ndlr) mais avec du culot. Cela va jusqu’au dernier chapitre où je raconte que je ne dévoilerai pas un épisode clé. Dans ce cas, on arrive à mes limites et mes fragilités.

C’est en cela que l’exercice se rapproche du roman…

Oui, vraiment. Le dernier chapitre, je l’ai écrit en pleurant. Mon émotion était engagée dans le processus. J’ai bien conscience que dans le microcosme dans lequel je travaille, ce qui intéresse les gens serait de savoir de qui ce dernier chapitre traite alors qu’au fond ce n’est plus du tout le sujet. Le vrai sujet c’est plutôt : où sont les limites de l’écriture ? Quelles sont celles de mon métier ?

Le fait que vous écriviez au Point, un magazine où beaucoup de journalistes sont également écrivains, vous pousse-t-il à vous rapprocher inéluctablement de la littérature ?

J’imagine que vous me parlez là de Jean-Paul Enthoven. En arrivant au Point, en le rencontrant, on est d’abord marqué par la grâce de son écriture. C’est une chose rare, qui ne se décide ni ne se décrète. On l’a ou on ne l’a pas. Jean-Paul Enthoven a cette grâce quant il écrit. J’ai eu la chance d’avoir avec lui une relation assez peu urbaine, j’ai cassé son urbanité, il s’agit de quelque chose que je sais faire : jeter l’urbanité à la poubelle, le sortir de sa zone de confort. Par ailleurs, Jean-Paul est un mentor. Sur un livre comme celui-ci, il m’a donné de la force. J’ai attendu d’avoir écrit une quinzaine de chapitres pour les lui faire lire. Il s’agissait déjà d’un livre. Sa réaction a été géniale. Là où je pensais trouver en lui le pire des censeurs, quelqu’un craignant le risque de cette écriture de l’intime, j’ai eu en face de moi un éditeur appréciant l’audace du mode de narration. Il m’a poussée dans mes retranchements.

Pour en revenir au Point, c’est un magazine qui permet d’être libre. J’y ai un statut particulier, j’ai la chance de ne pas appartenir à un service, de ne pas être dans une obligation de suivi. J’ai commencé en étant rubricarde, je faisais ce que personne ne voulait écrire et, au bout d’un moment, j’ai conquis le droit de faire ce que je voulais. Au Point, j’ai vraiment cette possibilité. Une liberté de ne pas être dans l’idéologie mais dans l’émotion, la liberté de faire de grandes fresques de 40 000 signes dans un hebdo. C’est rare, j’ai de la chance, aujourd’hui plus que jamais quand on connaît la situation de la presse…

Les hommes politiques vivent-ils mal le fait d’être transformés en personnages ou aiment-ils ça, au fond ?

Ils sont dans l’ambivalence. Ils ont peur de moi et, en même temps, ils cherchent à déjouer quelque chose. A la fois, ils n’aiment pas du tout le biais qui est le mien, c’est-à-dire les transformer en personnage de roman mais ils jouent pourtant le jeu.

Justement, les politiciens de la nouvelle génération ont-ils autant de réticence à jouer le jeu du portrait ? Les Thévenoud, Morelle, Wauquiez n’ont-ils pas compris, mieux que les autres, tout le bénéfice qu’ils pouvaient tirer de l’exercice ?

Ils viennent surtout avec un message déjà prêt qui participe du storytelling et cela ne m’intéresse pas. Les jeunes en politique ont dans le cerveau une sorte de produit marketing, ils savent pertinemment l’histoire que le public a envie d’écouter ! Il faut donc déjouer cela en plus de faire sortir le politique de sa zone de protection pour qu’il donne, enfin, quelque chose de lui. C’est un double travail. A certains égards, c’est plus difficile pour moi. Au fond, un personnage comme Alain Juppé, qui n’aime pas parler de lui, est plus simple à gérer. Une fois que vous avez établi une relation qui lui permet d’être capable de se dévoiler, il n’y a plus rien à casser car il n’est pas formaté pas des communicants, il n’a pas de message particulier à faire passer. Les jeunes, eux, arrivent avec un message. Ils vous l’assènent vingt fois, trente fois, soixante fois, ils vous le lancent à la gueule jusqu’à ce que vous explosiez. C’est ce qu’il y a de pire…

La liberté du journaliste en presse écrite, c’est également celle de laisser « sa chance au produit ». On ne réclame rien de particulier, c’est la grande différence avec la télé…

C’est certain ! Moi, je n’ai pas de caméra, je peux suivre longtemps les politiques, je n’attends rien de spécial. Pour mon dernier papier dans le Point, j’ai suivi Nicolas Sarkozy. J’avais une idée au départ, je suis allée en Inde avec lui, j’ai investi en temps, en billets d’avions. Je voulais recueillir les doutes de Nicolas Sarkozy sur sa capacité à gagner la primaire. J’espérais qu’il allait me dire qu’il n’allait pas aller jusqu’au bout, que l’on pourrait discuter de la notion de renoncement. Je partais avec cette idée en tête, la fleur au fusil. Au bout du compte, je n’ai pas trouvé ça. Pas du tout, du tout, du tout… J’ai vu un Sarkozy qui n’était pas dans le renoncement. Là où une télé ou une radio se serait acharnée, aurait tout fait pour obtenir la phrase montrant que Sarkozy doute, j’ai lâché l’affaire et changé d’angle. J’ai la liberté de faire ça. Je n’enferme personne. Mon employeur ne l’exige pas. J’ai le droit d’être surprise. J’ai le droit de me tromper et de le raconter.

Que dire de l’approche très psychologique de la politique que l’on vous reproche parfois ? Il y a quelque chose de très américain dans votre obsession de l’ascension et de la chute…

Ceux qui n’aiment pas ce que je fais disent que je dévoie le journalisme politique en le psychologisant à outrance. Au fond, je trouve que le reproche que je pourrais me faire serait plutôt de « romanesquiser » la politique. Mon biais à moi, bien plus que la psychologie, c’est le roman. Mes personnages n’ont d’intérêt que lorsqu’ils deviennent des personnages de roman. Ils m’intéressent et je n’ai envie d’écrire sur eux que comme ça. Ma scène politique est une comédie humaine où je cherche l’émotion, le tragique – le tragique restant, de loin, ce que je préfère. Il s’agit d’une alchimie. A un moment, on trouve quelque chose comme un précipité chimique qui va être de l’émotion tragique. Mes détracteurs ne me reprochent pas cela pourtant, moi, je me vois très bien le faire.

Et pour ce qui est de votre approche très psy ?

Pour ce qui est de la psychanalyse, je ne peux pas dire qu’elle est étrangère à ma vie, ce n’est pas vrai, j’ai baigné là dedans dans la mesure où mes parents ont tous les deux la religion de la psychanalyse. Moi, je la hais ! C’est ce qui est intéressant. J’ai été abandonnée à la psychanalyse étant enfant, j’en connais les travers. C’est même pire que ça : je sais comment ça bousille les gens ! En même temps, c’est comme les grilles de lecture dont vous cherchez à vous échapper et qui demeurent les premières à être opérantes… Je ne suis pas la psy des hommes politiques. Pas du tout ! J’aime trop peu ce que sont et ce que font les psys pour avoir envie de ce rôle-là… En revanche, il est vrai que la sémantique de la psychanalyse fait partie de ma vie. Mon triptyque fut longtemps Albert Cohen, Marguerite Duras et la psychanalyse. Nécessairement j’ai été marquée au fer rouge par ces trois éléments. Disons que je tente aujourd’hui des affranchissements… (rires)

Dans le journalisme, la presse écrite, vous avez eu des mentors ?

J’ai appris le journalisme avec Nicolas Domenach, mon mentor. Avant Enthoven, il y a eu Domenach. Les mentors, je vais les chercher, les deux personnes que je viens de citer ne tenaient pas spécialement à jouer ce rôle. Au bout du compte, ils ont été paternalistes, protecteurs à en crever.

Les termes employés sont forts. L’affaire Baupin, tous ces épisodes récurrents du sexisme en politique, c’est de cela dont ils voulaient vous protéger ?

(Elle hoche la tête) Mais moi, vous savez, j’ai encore besoin d’être protégée… J’ai eu la chance de ne pas avoir été harcelée sexuellement, ça ne m’est jamais arrivé, pas d’élastique de string, rien, peut-être parce que je fais peur aux politiques et que j’ai commencé avec Nicolas Domenach, démocrate chrétien, qui me patronnait. Les politiques savaient qu’il était mon mentor, tout le monde le connaissait dans le milieu, le politique pouvait donc légitimement se dire qu’en m’embêtant, il aurait eu un problème avec Domenach… Mais nous n’avons jamais eu à vivre ce cas de figure.

(Elle poursuit) Quand j’ai commencé le journalisme, Nicolas me disait ceci : « La question n’est pas de tutoyer ou pas les hommes politiques, ni de déjeuner ou dîner avec eux, peu importe. La seule chose est de ne pas coucher avec eux. Si tu commences à le faire, on saura que tu es accessible à cela. Dans le milieu, il faut qu’on pense qu’on ne pourra jamais t’avoir. C’est ce qui te protègera de tout, y compris de toi-même ».

Aurait-il dit ça à un homme ?

Bien sûr que non ! Bien sûr que non…

(…)

La deuxième chose que Nicolas (Domenach, ndlr) me disait, c’était : «T u écris ! ». Plus tu les aimes, plus tu écris ! Pourquoi ? Car ça met de la distance. Ca fonctionne merveilleusement. L’écriture vous oblige à travailler et vous protège.

Il y a-t-il des politiques sur lesquels vous avez du mal à écrire ?

Laurent Wauquiez ! J’ai du mal à écrire sur lui car je l’ai connu dans une vie antérieure à la politique. Il était le plus lumineux de tous. Je suis restée fidèle à cette image-là. J’avais seize ans, il avait cinq ans de plus, il était mon colleur d’Histoire en prépa, pour le coup, ça crée quelque chose qui rend difficile l’écriture. Et d’ailleurs j’ai toujours foiré mes articles sur Laurent. Foiré c’est le mot. Des articles trop méchants car je me protège. Comme je l’aime beaucoup, je trouve qu’il ne fait jamais les choses assez bien. Je cherche encore la lumière dans ce qu’il fait. Lorsque je ne la trouve pas, j’écris des choses dures. Parfois, ça ne fonctionne pas. Heureusement, il n’y a pas beaucoup de cas similaires dans mon univers.

Dans votre livre, chaque texte, chaque épisode semble avoir sa propre musique. C’est tour-à-tour profond avec Juppé, impressionnant avec Modiano, sur le fil avec Morelle, amusant avec le couple Balkany, inquiétant avec Buisson…

Ca me plaît que vous disiez cela, vraiment. Au sujet de Buisson, je me suis trouvée troublée : au départ, je croyais qu’il me considérait car il aime les réprouvés. J’en étais alors une pour le clan Sarkozy (qui refusait alors de lui adresser la parole, ndlr). Ensuite, le fait que je suis juive est un sujet, un sujet absolu. Je ne me suis jamais sentie aussi juive que dans les yeux de Buisson. C’est très sartrien. Je n’ai pas de preuve de son antisémitisme, je ne peux pas dire clairement « Patrick Buisson est antisémite », reste que j’ai la phrase de Sartre en tête. En rencontrant Buisson, je me suis soudain sentie juive de la tête aux pieds. Je n’étais plus que ça. Il me regardait ainsi, je répondais à cela. Cela m’a renvoyée à une forme de différenciation qui est passionnante et absolument terrifiante. Il m’a fascinée. C’est un des hommes les plus intelligents que j’ai pu rencontrer. Je l’ai revu des tonnes de fois. Pourquoi ? Qu’allais-je chercher à chaque rencontre ? L’intelligence de l’ennemi. Quand elle est structurée, étayée, profonde et puissante comme cela, c’est absolument fascinant. Ça brûle…

Anna Cabana, Quelques minutes de vérité, Grasset, 6 avril 2016, 216 pages

Un commentaire

  1. Et Hollande dans tout ça! Eh bien, il a été contraint de renoncer à se présenter à sa propre réélection. Tiens donc… par qui? par lui-même? du fait qu’il ait conditionné sa candidature à l’inversion de la courbe du chômage? À cause de cela, les sondages le donnent perdant au 2nd tour dans tous les cas de figure. L’ont-ils envisagé dans sa dimension de candidat ou de président de la République en fonction… parce que ce n’est pas du tout la même semoule. Eh non. Un président de la République échappe à la comparaison. Impossible de le mettre en balance avec un homologue à l’échelle nationale. Oui, d’accord, le précédent Giscard, victime d’un acharnement rancunier de la part des soixante-huitards coincés depuis treize ans dans l’œuf de la révolution. Enfin, à quelques exceptions près, accordez-moi qu’un Président battu a l’avantage de n’avoir plus à se battre. Il peut désormais profiter de cette propension humaine, trop humaine, à se souvenir des belles choses et attirer sous son aile de (protec/préda)teur la part des peuples qui lui demande de tenir auprès d’elle le rôle du petit père. Ça, c’est le temps de l’entre-deux-campagnes. Une fois renfilé son costume de candidat, un Mitterrand ou un Hollande ne tarderont pas à se rappeler aux bons souvenirs des électeurs. Début quatre-vingt-huit, la virulence du Père de la Nation avait su provoquer des sensations contradictoires aux rejetons des années Frime, habitués de sa part à une drague effrénée basée sur le degré de clémence illimité propre au grand-père de famille trop heureux de passer le témoin à son fils — ici s’échoua Chirac le Requin — dans le couloir sans portes du palais d’Injustice. La remontée sur le ring du roi des bêtes politiques nous galvaniserait d’autant plus qu’elle nous faisait découvrir une facette du grand homme que la Génération morveuse n’avait pas eu l’occasion de juger sur pièces. La campagne aurait pour effet de rajeunir l’ancêtre projectif, suscitant, au sein de la jeunesse, une impression de fratrie profitant inévitablement à celui autour duquel s’agrégerait cette union fraternelle. Hollande peut créer une semblable impression. Ne perdons pas de vue qu’un Sarkozy écrase à peu près n’importe quoi lors d’un meeting collectif des Républicains où les chefs se sont noblement succédé au pupitre, son énergie considérable surlignant les faiblesses de ses prédécesseurs et n’en soulignant que mieux son atout maître. C’est contre ce genre de rouleau compresseur que l’actuel chef de notre État l’a emporté. Preuve qu’un Hollande candidat n’a rien à voir avec le Hollande président comme, par ailleurs, aucun nouveau visage de 2017 ne conservera l’attrait surnaturel de son revers de surmoi au-delà de l’état de grâce. Hollande candidat, ce pourrait être le vainqueur de 2012 + l’expérience de la fonction suprême + le bras de fer intranquille avec Vlad les Dents longues contre la soumission que représenterait le format Sébastopol débouchant sur la Pax Scythana + le maintien de l’État de droit recouvrant du bonnet phrygien le foulard islamique. Hollande candidat, ce serait l’assurance d’un battle d’impro profitant toujours à l’adversaire le plus frais, par exemple, celui qui pond treize mots d’esprit à la douzaine. Nonobstant la réalité défaite, les dates de la primaire ont été annoncées par le Premier secrétaire. On imagine alors une primaire des frondeurs désignant son propre candidat, le candidat de sa propre gauche qui reviendrait, ensuite, couler le navire qu’il avait préalablement quitté au cœur de la tempête. Taubira attaquant frontalement une politique dont elle fut l’une des incarnations triomphantes? mettant à mal un politique aux côtés duquel elle se tenait aux heures les plus édificatrices de notre histoire branlante? le NéoPS ou la trahison érigée en modèle de civilisation? je n’y crois pas une seconde. On n’oblige pas Obama à repartir en campagne, à mi-parcours, contre celle qui fut sa Secrétaire d’État. Vent debout contre la fatalité! Plus que jamais debout envers et contre toute facilité. Laurent Joffrin évoque le combat des Horaces et des Curiaces pour justifier la nécessité d’une primaire socialiste. S’il n’y avait eu un précédent contradictoire, je me rangerais vitement à son avis. Malheureusement, la première des primaires pour une présidentielle française n’empêcherait pas Aubry de refuser le poste de PM, ce cadeau empoisonné qu’allait lui proposer celui qu’elle considérait déjà comme son assassin politique, pas davantage qu’elle ne retiendrait M. 17 % de juger tout à fait inacceptable que M. 6 % soit promu à sa place au grade de chef de gouvernement et devienne, de facto, son supérieur hiérarchique. Montebourg oublierait au passage le ralliement de la première heure de son rival au candidat vainqueur des deux seconds tours. Si maintenant je reprends la référence du patron de Libé, il est intéressant de noter que la division des Curiaces est de nature stratégique. Si tel était le cas au Parti socialiste, nous pourrions envisager une stratégie alternative, or ce n’est pas par maladresse que risque de se saborder notre bon vieux Curiacé Potemkine. C’est à cause du fait que plusieurs membres d’équipage croient dur comme fer que trois Horaces ont piraté le poste de pilotage. Mais attendez! Aux dernières nouvelles, les Français plébisciteraient une candidature de JFK à la prochaine présidentielle. Le ministre de l’économie affirme, quant à lui, que la politique du gouvernement est en train de porter ses fruits. Ce faisant, il donne raison à la ligne économique préconisée par son sélectionneur, et donc, par le sélectionneur de son sélectionneur. S’il nous empapaoute, que la France libérale abandonne son idée alléchante! à moins que tout ceci ne soit, pour employer une formule célèbre, qu’un concours de beauté. Vous me direz que Macron, contrairement à Hollande, n’a jamais conditionné son avenir politique au recul du chômage. Très bien. Sauf que, pour le moment, s’il promet d’être un guépard de l’économie mondialisée, l’homme n’en demeure pas moins un fœtus politique. Et le libéralisme sans dégagement sur le Grand Autre, cela s’appelle l’ultralibéralisme. Macron nous expliquera sans doute que, s’il disposait d’un vestiaire personnel au très select club des Ultras, il n’aurait jamais siégé dans un Conseil des ministres avec Hamon ou Vallaud-Belkacem. Par là, il sous-entendra que, si jamais il parvenait un jour à se hisser au sommet de l’État, il poursuivrait sa politique en matière économique tout en restant très ferme vis-à-vis des multinationales sur les principes de l’antiracisme, de l’antisémitisme, de l’égalité homme-femme, des droits de l’homme, des droits des enfants, de la culture et de l’éducation dont on oublie parfois qu’elles dépendent l’une de l’autre, que l’objet culturel ne doit jamais être mis sur le même plan que la saveur ou la couleur d’un bien de consommation fermé à toute discussion. Un livre, un disque ou une nation sont censés contenir une œuvre digne de porter un nom. Il est bon qu’une œuvre puisse vaguer ou divaguer sous forme numérique, ce n’est pas une raison pour qu’on la fasse dépendre des caprices d’un citoyen de l’e-monde auquel on confère le pouvoir de la faire disparaître aussi vite qu’il l’a téléchargée, d’un simple clic, à la Savonarole. Reste à savoir différencier une œuvre d’une chose qui s’en arroge le titre alors qu’elle n’est rien d’autre qu’un pur produit pour partie digeste, pour partie indigeste, un produit éjectable et, par là même, jetable sitôt la date de péremption dépassée.