Commençons par rejeter avec lui tout ce que ce jeune homme de soixante-douze ans, architecte de son Etat et héritier de haute culture – Mai 68 et la déconstruction derridienne sont passés par là – a dû rejeter et qui porte un nom à jamais honni de tous les amoureux des villes.

Oui, qui a inventé, ainsi que le rappelle Christian de Portzamparc dans la somme qu’il vient de publier sur sa vie et ses travaux d’architecture partout dans le monde, qui a inventé « la ville sans lieu », comme si elles pouvaient être créées n’importe où en périphérie des villes-mères, dans le premier champ de betteraves venu ? Qui a défini ces mêmes villes comme « des établissements humains», un quartier comme « une zone (d’activité) », un ensemble comme une addition de « plans-masse », un immeuble comme « une machine à habiter », la rue comme un « corridor », qu’il convenait de « mettre à mort » ? Non, il ne s’agit pas d’Oscar Niemeyer, le créateur ex nihilo de Brasilia, cette tropicale aberration, mais d’un de ses prédécesseurs. En pire. Le même tueur de ville tenait le tissu urbain pour un non-sens, ne jurait que par des tours posées sur des dalles reliées entre elles par des avenues, pardon des tuyaux de voies rapides, disait de l’architecture qu’« elle n’est pas un art », nous considérait, vous et moi, sous l’angle d’un homme nouveau à modeler dans un volume d’habitation, le même strictement pour tous, et appelé « le Modulor ». L’Histoire ? Il convenait de faire table rase du passé. Paris ? Raser le centre et remplacer par des gratte-ciels cruciformes. New York était « une catastrophe. Une antiquité. » Le dessin ? « Subjectif ». La forme ? Du formalisme ! La courbe ? A bannir ; féminine ; l’orthogonal et rien d’autre ! Le style ? La fonction, et elle seule ! La beauté ? L’Utile, et basta ! L’ornement ? « Un crime ».

On aura reconnu les préceptes totalitaires du pape du brutalisme bétonnier, l’épouvantable Le Corbusier, qui, avec ses épigones béats, aura défiguré les villes et les banlieues d’après-guerre, arguant de la technique, de la rationalité, du progrès, de l’hygiène, de l’urgence de masse et de la dictature des grands nombres. Aux fins, en vrai, de l’alignement humain et de l’administration des hommes comme s’ils étaient des choses. Un personnage, on ne saurait l’oublier, qui proposa ses se(r)vices à Hitler, Mussolini et Staline. Des suppôts un peu partout dans le monde, qui, au nom du modernisme, auront manqué défaire cette civilisation urbaine sur laquelle reposent depuis toujours, en Occident et ailleurs, le lien social, la communauté des hommes et leur association.

La question pour les architectes de la fin du XXème siècle, sur ce champ de ruine que laissaient derrière eux le Corbusier et les siens, était la suivante : comment, à l’encontre de l’empilement sériel, de la laideur cellulaire des grands ensembles, du n’importe où concentrationnaire des cités, faire ville tout en étant moderne, produire avec les acquis du modernisme de l’urbanité, ne pas céder à la tentation de revenir à la ville classique, ses inégalités, ses blocs fermés sur le dehors, ses décors surannés, ne pas tomber dans le pastiche, ne pas fuir dans le post-moderne, le baroque, l’ethnique ?

La réponse la plus éloquente à cette quadrature du cercle s’est appelée en France Christian de Portzamparc, Prizker Price 1994 (le Nobel de l’architecture), auteur, en autres morceaux de bravoure, de la Cité de la Musique à la Villette, du Café Beaubourg, des deux cents logements des Hautes-Formes à Paris, de l’ambassade de France à Berlin, de la tour LVMH à New York et de la Cité des Arts à Rio.

L’architecture ? Un art publique. La ville ?« Une beauté non voulue », une « Casbah », une dynamique sans auteurs, une addition d’acteurs solidaires. La rue ? Porteuse de liberté, « un moteur de recherche humain »,« le vent de l’éventuel »(André Breton). Le quartier ? Le contraire de la « Bigness » comme du parcellaire : l’îlot urbain. Ouvert, fendu avec passages, traversées, place, bâtiments singuliers, décrochements, avancées, retraits, feuilletage, entrelacs, refend, gémellité, mélanges, désordre. Voilà pour la ville.

Quant aux grands bâtiments signifiants et leur fonction « en majesté », fin de l’orthogonal, de la verticalité pure, de l’ancrage ; décalage des lignes, anti-géométrie, anti-symétrie ou plutôt géométrie non-symétrique. Soit une régularité mêlée d’aléatoire. Même chose des couleurs : leur mélange. Cela aura donné, signé Portzamparc, les façades de gratte-ciel new yorkais en prisme et biseau, une boutique Dior en Asie de forme tulipe, une Cité de la Musique surmontée de vagues ondulatoires, en lignes serpentines, des bâtiments publics, écoles supérieures, musées, avec des excroissances non moins que des failles. Les bâtiments, là, sont en apesanteur ; il y a, ici, élévation du plan horizontal non sur des pilotis mais par un grand écart des voiles de béton atterrissant en courbe sur le sol. On voit des coupoles renversées, on pénètre par des arches contournées, on passe des portiques.

A l’intérieur de ses bâtiments publics, Portzamparc crée des péristyles de lumière, il aime les canyons et leurs passerelles supérieures, les trouées, les anfractuosités, la transparence, ses murs sont comme des vêtements, les salles de concert sont des ventres ballon creusés en profondeur, l’avancée irrégulière des balcons fait comme un piano démembré.

Portzamparc nous réconcilie avec une architecture esthétique moderne, sans l’exubérance d’un Jean Nouvel, le futurisme déconstructeur d’un Frank Gehry, le pur fonctionnalisme de tant d’autres.

Firmitas, utilitas, venustas. Solidité, utilité, agrément et beauté : Portzamparc, classique de la modernité, a lu le De Architectura de Vitruve, qui dédia son traité à l’empereur Auguste.

Son auto-traité à lui s’appelle « Les Dessins et les Jours ». Ce sont quarante ans d’architecture et plus, en six cent pages intelligentes, belles et humaines. Souvent poétiques.

Oui, Portzamparc a mis une fleur à sa bétonnière.

 

Christian de Portzamparc, Les Dessins et les jours, Somogy éditions d'Art, 6 avril 2016, 560 pages

Un commentaire

  1. Intéressant article, comme d’habitude. J’aimerai entendre Gilles et Tancrède discuter, entre père et fils, à propos de la Samaritaine et la vision de Portzamparc !