Pour Jean-Paul Enthoven, « la littérature et la critique littéraire sont comme l’inspiration et l’expiration d’une même façon d’être en vie, d’une même façon d’aimer la littérature». C’est donc naturellement qu’il a mêlé ces deux exercices pour concevoir ses Saisons de papier – un recueil de textes qui visite un large spectre de la littérature à travers des auteurs aussi divers que Lucien de Samosate, Casanova, Kafka, Milan Kundera, Philip Roth ou Patrick Modiano. Le fascinant panthéon littéraire de Jean-Paul Enthoven n’oublie pas d’emprunter lui-même une forme littéraire. Rencontre avec le passionné homme de lettres.


Dans Saisons de papier, vous rassemblez des textes déjà parus dans des journaux ou des revues, et vous y ajoutez de nombreux textes inédits… Comment avez-vous procédé pour composer cet ouvrage? Comment avez-vous choisi ces textes?

De fait il ne s’agit pas de « collected papers »… Les textes que j’ai réunis dans ce volume ont été, pour la plupart, réécrits, retravaillés, réajustés… Et c’était inévitable car un chroniqueur est toujours victime de ses tics d’écriture, des figures de style qui reviennent sous sa plume, des incipit ou des métaphores qui, bien souvent, se répètent… Pour l’ordinaire d’une chronique de presse ou de revue, cela ne se remarque pas – en revanche, c’est insupportable, et en tout cas lassant et indigne, lorsque lesdits textes se suivent… De proche en proche, chaque texte étant retravaillé, « retaillé », on en arrive ainsi à un ensemble relativement inédit…

J’ajoute qu’il m’a fallu faire précéder la plupart de ces textes d’une mise en situation – car rien ne vieillit plus vite qu’un débat idéologique ou qu’un écrivain dont les livres, une fois passé leur quart d’heure warholien, deviennent aussi obscurs qu’un monolithe « chu d’on ne sait quel désastre obscur »… Qui se souvient aujourd’hui de Pierre Boutang, de Jean-Paul Aron, de Maurice Clavel ou de François-Régis Bastide – voire de Jean-Edern Hallier ? Du coup, j’ai eu besoin de remettre certaines figures « en situation »…

Vous dirais-je enfin que le choix même des textes que j’ai retenus, et la manière dont ils se répondent dans un ensemble que j’espère méthodique, contribue au caractère inédit de l’ensemble. Hemingway compare quelque part un personnage de roman à un iceberg… Il y aurait un dixième de visible qui flotte, et neuf dixièmes, invisibles, sous l’eau… Mais ces neuf dixièmes invisibles sont très importants car ils garantissent la stabilité de l’iceberg visible… J’ai agi de même, si je puis dire, avec mes chroniques : en retenant, en gros, une chronique sur dix… Mais l’ensemble « visible » repose sur une grande quantité de chroniques invisibles qui, je l’espère, suggèrent que je parle un peu en connaissance de cause…

Vous êtes un grand lecteur d’œuvres littéraires… L’êtes-vous également de critiques littéraires ?

Franchement, je ne fais pas de différence entre la littérature et la critique littéraire… D’ailleurs, la meilleure preuve à mes yeux en est que les plus grands critiques sont souvent, eux-mêmes, de grands écrivains… Je pense, bien sûr, à Proust : il est, à propos de Baudelaire, de Racine ou de Saint Simon, le plus génial critique littéraire qu’on puisse lire. De plus, quand il commence sa Recherche, il ne sait pas s’il va écrire un grand roman ou un livre de critique littéraire – qui, je vous le rappelle, devait initialement s’intituler, Contre Sainte-Beuve. On aurait pu, également, prendre l’exemple de Nabokov… Pour moi, la littérature et la critique littéraire sont comme l’inspiration et l’expiration d’une même façon d’être en vie, d’une même façon d’aimer la littérature….

Dans votre avant-propos, vous écrivez : « Aujourd’hui, je conserve peu d’illusions : la critique littéraire, telle qu’elle existe désormais, ne sert plus à grand-chose, sinon par l’effet de snobisme qu’elle peut éventuellement amorcer… ». La critique littéraire aurait-elle mal évolué ?

Non, il y autant de critiques éventuellement talentueux. Mais, simplement, c’est l’économie générale de la lecture qui a du plomb dans l’aile… Les journaux réservent de moins en moins de place à la littérature alors qu’il est encore fréquent de consacrer trois pages à un film important ou à la mort d’un rocker d’envergure. Mais si un écrivain a la malchance de n’être qu’un écrivain – je veux dire : un écrivain qui n’est pas un « personnage », pas une « star, (et, à l’exception de Houellebecq, en existe-t-il depuis Sartre ou Lacan ?) – on l’expédie avec un service minimum… Dans le monde du « spectaculaire généralisé », tel que l’analysait Debord, c’est l’image qui a gagné la partie. D’où mon titre, « Saisons… », car le propre des saisons est d’être transitoires et de s’achever…

Dans le même temps, je ne suis pas complètement pessimiste, parce qu’il y a eu certains textes de l’antiquité, pour ne considérer que ceux-là, qui nous sont parvenus car il s’est trouvé un moine, un seul, quelque part dans sa cellule de Bohème ou de Macédoine, qui, dans sa solitude, a recopié tel fragment d’Aristote, de Lucien ou de Xénophon… Je ne demande pas que tout le monde, demain, se passionne pour Stendhal, Tocqueville ou Montaigne – je serais même un peu perturbé de vivre dans une société pareille – mais il est bon qu’une société restreinte, qu’un club d’Elus, conserve le message, garde la flamme intacte, et transmette le « secret » à des générations futures. Cette économie-là me convient… En attendant une Renaissance – puisque celles-ci font généralement suite, paraît-il, aux périodes crépusculaires …

Vous paraissez critique envers les « exigences du digital, des cœurs de cible, de l’écran et du story-telling » de notre époque. Pensez-vous que la télévision et Internet ont tué la critique littéraire ?

Je crois que je vous ai, déjà, un peu répondu. En revanche ce que je sais avec certitude, c’est que si on rassemblait les gens les plus intelligents de l’histoire de l’humanité – disons, de Marc Aurèle à Dante, de Diderot à Érasme, de Voltaire à Einstein ou à Darwin – et si on leur présentait tous les supports possibles pour transmettre la pensée – le bloc de granit, la cire, le papyrus, le papier, l’écran, etc. – Eh bien, je suis certain qu’ils choisiraient le livre tel qu’il existe aujourd’hui pour des raisons évidentes : c’est ce qu’il y a de moins coûteux à fabriquer, de plus facilement transportable, de plus transmissible, de plus indépendant d’une source d’énergie… Le drame, c’est que le livre a été inventé il y a trop longtemps. Par conséquent, la passion du moderne, qui est l’une des plus dévastatrices passions humaines, a pour conséquence qu’on lui préfère, peut-être provisoirement, d’autres formes de support… Cela-dit, je ne suis pas un « mécontemporain » façon Finkielkraut – que j’admire par ailleurs. Je suis, pour ma part, plutôt à l’aise avec le monde tel qu’il est. J’observe simplement que, de facto, le papier n’est plus à la mode – et que cela pourrait bien être le plus incontestable symptôme de la fin d’une civilisation.

Internet permet notamment à l’amateur de s’essayer en tant que critique littéraire. Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ?

Je ne vois pas en quoi Internet leur rend la chose plus facile ou plus difficile… Je suis favorable à ce que le plus grand nombre ait un point de vue, surtout sur la littérature, et écrive où bon leur semble… Ce qui importe, c’est d’avoir du jugement. Parfois, par exemple, certains libraires, qui croient bien faire leur travail, accrochent des petites fiches de lecture sur les ouvrages qu’ils vendent avec leurs propres commentaires : « ce roman est épatant », disent-ils, ou « celui-ci est nul, croyez-moi », ou « ennuyeux »… Souvent je regarde ces fiches, et en général, le libraire-critique-littéraire-amateur dit qu’il a adoré des livres exécrables et qu’il a détesté des livres admirables… L’autre jour, j’ai vu quelqu’un dans ce genre, en province, dire d’un livre d’Annie Ernaux « chef d’œuvre, à lire d’urgence ! » et, à côté, un livre de Modiano avec ce jugement : « C’est toujours la même chose, vous pouvez vous en passer »… l’un des grands problèmes de l’âge démocratique, c’est qu’il n’est jamais une garantie de bon goût.

Dans Saisons de papier, vous présentez votre travail de critique littéraire – que vous exercez depuis vos plus jeunes années, lorsque vous pensiez encore que la critique était l’antichambre de la littérature. Mais vous êtes également devenu écrivain et éditeur par la suite. Quel plaisir trouvez-vous à « traverser le miroir » ?

Qu’appelez-vous « traverser le miroir » ? Vous voulez dire, peut-être, que j’ai commencé par le plus facile, à savoir la critique littéraire – cet exercice incroyablement arrogant quand on n’a, soi-même, encore rien publié – avant de devenir éditeur, puis écrivain… Comment un gamin de vingt ans peut-il avoir assez d’outrecuidance pour dire que Claude Lévi-Strauss, Adorno, Jankélévitch ou Michel Tournier, ma foi, ça pourrait être mieux… Que Aron, Deleuze ou Le Clézio, c’est un peu faiblard… Heureusement que cet âge-là dispose d’une réserve quasi inépuisable d’inconscience – qui permet d’assumer de telles audaces… Toujours est-il que, dix ans après ces débuts arrogants, je suis devenu éditeur, ce qui signifie ceci : en tant que critique, je jugeais les livres en aval du processus de création ; en tant qu’éditeur, je m’autorisais à les juger en amont… Fallait-il, décidemment, que j’aie un faible pour la posture de celui qui sait ce qui distingue, en littérature, le bon, du mauvais… Et, le tout, en m’épargnant la case intermédiaire, c’est-à-dire celle de la création proprement dite – puisque j’ai attendu beaucoup de temps avant de publier mon premier livre… Cela, je crois, s’appelle une névrose. Il m’a fallu un certain temps pour soigner la mienne…

Et comment avez-vous trouvé le remède ?

Longtemps, en effet, j’ai tourné autour du livre que je n’écrivais pas, que je n’achevais pas… Et puis, il y a eu – parmi beaucoup d’autres choses – une circonstance précise, une péripétie, que je vais vous exposer avec impudeur…

Un jour, après un déjeuner avec Philippe Sollers, sur le trottoir du boulevard Montparnasse, celui-ci m’a dit : « Tu sais, tu devrais quand même publier un livre… Parce que c’est le seul endroit où l’on a son nom tout seul, sans rien autour… » Puis, il a eu un moment d’hésitation et a ajouté : « non, ce n’est pas le seul endroit… On a aussi son nom tout seul sur une tombe. D’ailleurs ça a la même forme, une tombe et un livre, ça ressemble à un parallélépipède… »

Je ne suis guère freudien, je m’empresse de le préciser, mais ces quelques mots m’ont brutalement renvoyé à un souvenir d’enfance : j’avais un frère, mort avant ma naissance, qui portait le même prénom que moi –les parents sont souvent assez irresponsables pour donner à un vivant le nom d’un mort récent – sur la tombe duquel ma mère m’emmenait souvent me recueillir… Je voyais donc mon nom sur un « parallélépipède »  de marbre… Pas la peine, donc, de le mettre ailleurs, sur la couverture d’un livre par exemple… Ces quelques mots de Sollers, qu’il en soit mille fois remercié, ont tout déclenché – et je crois qu’il ne le sait même pas… A partir de là, j’ai eu de moins en moins de goût pour le métier de critique littéraire, puis pour mon métier d’éditeur… Je continue encore d’exercer l’un et l’autre, et je le fais honorablement me semble-t-il puisque des gens que j’estime me font confiance, mais mon cœur véritable, c’est-à-dire mon esprit, lui, est désormais ailleurs…

Votre livre est structuré non par ordre chronologique ou alphabétique, mais par catégories, dans lesquelles vous classez les auteurs de « dandysmes », à « idées, idéologies ». Ces catégories sont-elles d’avantage révélatrices sur les auteurs que les courants littéraires ?

Il aurait pu y avoir cent autres classements… J’ai choisi celui-ci car les livres que j’aime, finalement, appartiennent à un petit nombre de genres, et convoquent des familles d’affects qui, par définition, sont souvent de même nature… Si j’avais eu du goût pour les romans d’aventure ou pour les figures particulièrement héroïques, j’aurais pu avoir un chapitre intitulé « Aventuriers et héros » mais – outre cette confidence qui va me coûter fort cher auprès des hussards encore en vie : je n’ai jamais réussi à finir « Les trois mousquetaires » – il se trouve que j’ai plus de goût pour le dandysme, l’amour, les écrivains solaires ou mélancoliques… D’où le « plan » de mon livre…

Je suis aussi, et assez curieusement, intrigué par les livres – romans, mémoires ou essais… – écrits par des gens qu’a priori je déteste, comme des antisémites, les collabos, ou certains fascistes. Devant ces ouvrages – dont les auteurs s’appellent Drieu la Rochelle, Maurice Sachs, Paul Morand ou Ernst Junger…– je me suis demandé : comment fonctionnent-ils, ces gens-là, que se passe-t-il dans leur tête ? L’un des chapitres du livre s’intitule donc « La mauvaise réputation »… Enfin, j’ai toujours été intrigué par les héroïnes, réelles ou romanesques, qui me semblent être, comme disait Roland Barthes à propos de tout autre chose, des « appels de fiction » – puisqu’il suffit de croiser une femme intéressante pour tenir les premières pages d’un roman. D’où le chapitre que je leur consacre… Et puis, bien entendu, j’aime les  « idées », et il y a donc un chapitre qui leur est consacré…

Souvent des gens me demandent : que dois-je lire ? Je leur réponds : vous viendrait-il à l’idée de rentrer dans une pharmacie et de demander, sans plus de précision, « un médicament » ? Il faut, d’abord, savoir de quoi vous souffrez, de quoi vous jouissez… Avec les livres, c’est la même chose : si vous souffrez d’un chagrin d’amour, il faut prendre Albertine disparue, matin, midi et soir pendant huit jours… Si vous jouissez d’un excès de bonheur, je vous conseille de faire une cure de Tendre et la nuit du docteur Fitzgerald…

D’ailleurs, ma chère Françoise Sagan, que j’aimais et admirais tendrement, et que tous mes complices de La Règle du jeu aiment et admirent également, rédigeait pour ses amis des « ordonnances littéraires » : s’ils souffraient de ceci ou de cela – en général, les amis de Françoise étaient de bons clients pour le mal ou le bonheur d’aimer – elle leur disait : « Toi tu vas me lire un peu de Baudelaire, ça va te guérir de ton spleen », ou du Tchékhov, ou du Proust… Françoise Sagan était un grand médecin – sauf pour elle-même, bien sûr…

Vous visitez un large spectre de l’histoire littéraire, de Lucien de Samosate (125 ap. JC.) à Christine Angot… Quel siècle de la littérature vous passionne-t-il le plus ? Quel regard portez-vous sur les auteurs contemporains, au travers de votre métier d’éditeur ?

Choisir parmi ses préférences, dit-on, c’est toujours s’installer dans une ingratitude… Ce qui est sûr, c’est que j’aime les livres qui sont des vrais livres… Et, à partir de là, ils n’appartiennent ni à un temps, ni à un âge… Il est néanmoins exact qu’entre 1815 et 1950, en gros, il s’est passé en France et en Europe une sorte d’âge d’or de la littérature… Ce n’est pas un hasard si, dans mes « Saisons… », on retrouve principalement des écrivains qui ont vécu dans ces parages. Mais je ne me priverai jamais, cela va de soi, de Diderot, de Flaubert, de Montaigne…

Mes contemporains ? Qui serai-je pour en juger ? Quand on considère le XIXe siècle, qui est le siècle du roman par excellence, on peut compter dix chefs-d’œuvre incontestables… Or, aujourd’hui, on en réclame un par trimestre, c’est absurde… Je sais seulement qu’il y a des écrivains qui, je le pense, existeront longtemps comme Patrick Modiano, Milan Kundera ou Philip Roth… Si vous m’aviez posé la question il y a trente ans, je vous aurais répondu Simenon, bien que ce soit un personnage humainement détestable… Mais restons humbles : si cela se trouve, des écrivains que j’ai sous-estimés de leurs vivants deviendront immortels avec le temps…

Vous pensez à qui ?

Ne parlons pas d’ « immortalité », mais enfin : prenez l’exemple de Romain Gary, à propos duquel je me suis tellement trompé… Quand je le voyais, au début des années 1980, quand je le lisais, il me paraissait démodé, usé, « humaniste » (c’était une injure, en ce temps-là…). Son gaullisme le disqualifiait à mes yeux naïvement « progressistes », son classicisme me le rendait moins intéressant qu’un Claude Simon, qu’un Robbe-Grillet, qu’un Butor – dont seuls les étudiants américains lisent encore les livres… Or, Gary, le vieux Gary usé, était non seulement, en vérité, un type merveilleux, mais un écrivain de grande race. J’ai compris cela une seconde après sa mort, en m’avisant qu’il était tant d’hommes à la fois…

Comment oserai-je, après cela, légiférer sur l’importance de tel ou tel ? Dans l’une de ses lettres à Reynaldo Hahn, Proust rappelle qu’ « il est difficile de trouver du génie à une personne avec laquelle, la veille, on était à l’Opéra »… Laissons donc faire le temps, qui s’y entend mieux que personne pour distinguer, in fine, l’ivraie du bon grain… En revanche, si on peut ne pas savoir qui survivra, on sait avec quasi certitude qui ne survivra pas. Mais ne me demandez pas à qui je pense parce que je suis éditeur et parce que je ne veux pas provoquer des drames…

Vous consacrez quelques pages de Saisons de papier à des personnalités qui ne sont pas issues du monde des lettres, comme Frank Sinatra ou Alain Delon… Les estimez-vous donc si romanesques ?

Avec Delon, avec Sinatra, on en revient à Barthes et à ses « appels de fiction »… Il existe des situations, des paysages, et surtout des créatures, qui, par leur seule apparition – par leur pure « épiphanie », dirait Joyce – et par tous les « arrières-mondes » que l’on suspend à leur seul nom – déclenchent, au plus profond de nous-mêmes, des mécanismes immédiatement fabulatoires et romanesques… L’imagination s’emballe, l’esprit s’élance… Que l’on songe au début de « L’éducation sentimentale » ou à l’apparition d’Oriane de Guermantes…

Certes, Delon et Sinatra seraient bien surpris de se voir comparer à une duchesse qu’ils ne connaissent peut-être pas, mais c’est bien le même mécanisme qui est à l’œuvre… Il suffit d’apercevoir Frank Sinatra dans un de ses films, pour sentir qu’il traîne avec lui tout un monde dans lequel il y a des notes de jazz, de l’alcool, des femmes, de la solitude, de l’ultra-vie… Sinatra sort d’un roman américain, c’est ainsi – et, à ce titre, il appartient à la littérature. Même chose avec Alain Delon – ou Maurice Ronet que j’ai bien du mal à distinguer du Jacques Rigaut dont il tient le rôle dans Le Feu follet, ce livre de Drieu devenu film par la grâce de Louis Malle.

Dans ma vie, en vérité, je ne me suis intéressé qu’aux êtres qui sortent d’un roman ou qui sont susceptibles d’y entrer. La littérature, pour tout dire, n’est à mes yeux qu’une machine toujours capable d’éterniser des réalités transitoires. Dans une lettre de Hemingway à Fitzgerald, il lui dit, « Je voudrais qu’on fabrique, avec nos romans, quelque chose qui soit plus durable qu’une voiture ou qu’un chien… » . Tel est bien le programme…

Jean-Paul Enthoven, Saisons de papier, Grasset, 2 mars 2016, 640 pages