Tristan Garcia est venu rencontrer, à la médiathèque de Saint-Priest (Rhône), les lycéens qui avaient lu En l’absence de classement final, et qui avaient publié dans la presse locale un article sur ce recueil de nouvelles. Dès le début du dialogue, la question de la mélancolie est abordée. « Je ne pense pas que je sois vraiment mélancolique, c’est la littérature qui est mélancolique ». Et Garcia de poursuivre sur le travail de l’écrivain. Ses livres, il les envisage toujours à partir de la fin, parce que la place de l’écrivain est dans « l’après ». Raconter une journée, c’est se placer au crépuscule – et c’est bien au crépuscule que la mélancolie est la plus prégnante. Tristan Garcia préfère les formes tragiques, et les histoires qui finissent mal. Un livre qui donne de l’espoir n’est pas satisfaisant. Si tout se passe bien en littérature, comment avoir envie de lutter dans la vie ? Mais si le mal est à l’œuvre dans le livre, alors le sursaut dans la vie est la seule voie possible, et pencher vers le bien la seule option. Ce raisonnement n’a que l’apparence du paradoxe. Les lycéens se regardent, haussent les sourcils, s’interrogent.

Puisqu’il est question de sport, dans le recueil qu’ils ont étudié, les questions portent ensuite sur ses vertus salvatrices, et sur le style employé dans les nouvelles. Tristan Garcia rebondit tout d’abord sur l’état actuel du sport, qui est à l’image du système libéral. Un sport mondialisé, formaté, dont les héros sont les idoles interchangeables, n’ayant la plupart du temps que peu de goût pour la discipline qu’ils exercent, et dont on peut penser qu’ils ne l’ont choisie que parce qu’elle représentait une ascension sociale fulgurante. Fric, bagnoles, nanas, pour faire court. La professionnalisation récente du rugby désespère quelque peu l’écrivain. Il souligne, en réponse à une réflexion sur ce sport en Afrique du sud, que l’année 1995 est marquée à la fois par le passage de l’amateurisme à la professionnalisation, et par l’image de Mandela revêtu du maillot des Springboks. Quant au style employé dans les nouvelles du recueil En l’absence de classement final, Garcia explique que le sport, c’est du rythme et des corps. Pour transcrire la vitesse et l’organique, une voix proche de l’oralité lui a paru essentielle.

« Je n’ai pas fait le choix d’être un écrivain de style. J’ai choisi d’être un écrivain de l’écriture ». La différence entre le style et l’écriture, Garcia l’explique ainsi aux lycéens : le style, c’est parler de soi ; l’écriture, c’est s’adapter au sujet que l’on a choisi de traiter. Il y a des sujets lents, et des sujets fulgurants. Mémoires de la jungle, un de ses romans dans lequel le narrateur est un singe, est d’une écriture différente, évidemment, des Cordelettes de Browser, roman se déroulant sur des temps différents, et glissant vers la science fiction. C’est le sujet qui commande l’écriture. Alors que c’est le moi de l’écrivain qui commande le style. Son moi d’écrivain, Tristan Garcia ne s’en soucie guère. Ce qui l’intéresse, c’est le sujet qu’il va traiter. Ses livres ne se ressemblent pas, et l’unité de son œuvre est à dénicher dans une démarche de recherche. Une recherche d’écriture, pas une recherche stylistique. L’écriture, c’est le monde. Ecrire le monde nécessite de trouver les justes moyens.

Après la lecture d’un passage significatif de 7, son dernier roman, on l’interroge sur ses admirations littéraires. La réponse, là encore, n’a que l’apparence du paradoxe. Tristan Garcia recentre le problème soulevé sur le travail d’écriture, et parle de Gracq et de Giono, qui ne sont pas les écrivains phares de son panthéon, mais qu’il a beaucoup lus. Comment écrire la forêt après Gracq ? Et comment évoquer le minéral après Giono ? Il semble que ces deux écrivains soient parvenus, chacun à sa manière, à une sorte de perfection dans la description. Alors oui, pour ces motifs-là, ils sont des modèles.

La rencontre avec un écrivain est toujours, pour un public jeune et en majorité non-lecteur, une découverte de l’inconnu. L’attitude de Tristan Garcia face à la littérature, à ses textes et à ceux des autres, devient une découverte sensible. Son discours est généreux, et l’assistance ne s’y est pas trompée. La rencontre s’achève sur une séance de dédicaces et de selfies. Le soir, les lycéens retrouveront l’écrivain aux Subsistances, dans le cadre plus solennel des AIR (Assises Internationales du Roman, à Lyon), pour une table ronde autour des jeunes romanciers philosophes.

Tristan Garcia, En l’absence de classement final, Grasset, 5 avril 2012, 208 pages