Un spectre hante l’Europe, a écrit un jour un philosophe qui pourtant ne croyait plus aux fantômes. Comme l’a montré Derrida dans Spectres de Marx, ce spectre, ces spectres, c’est le passé qui habite et disloque le présent, ce sont tous les cris qui remontent de sous la chaux du temps linéaire. L’Europe, c’est d’abord le spectre de l’Europe, la continuelle descente au pays des morts, où passé et futur se regardent de part et d’autre du miroir.

Voilà pourquoi, à intervalles réguliers, à la confluence du temps cosmique et du temps humain, nous « commémorons » les morts. Nous restons persuadés, au fond, que les jours ont une vie propre, que les heures ne sont pas seulement des encoches arbitraires dans la continuité du temps, mais bien des lieux de rencontre entre le rythme de notre conscience intime et la métrique de l’univers. Et à de certaines heures, appelés par la répétition calendaire, les morts reviennent.

C’est bien parce qu’il existe d’abord un temps objectif, spatial pour ainsi dire, qu’il est donné à ceux qui sont passés de l’autre côté de le disjoindre, de le mettre hors de ses gonds.

Les morts reviennent, hésitants, tâtonnants, ils murmurent à peine, mais ils sont là, quoique d’un « là » insaisissable, pour ne rien dire de leur être qui l’est à peine.

Et de même qu’ils vivent de nous – allons ! écarte-toi de la fosse ! détourne la pointe de ton glaive : que je boive le sang et te dise le vrai –, nous vivons d’eux.

Une nation, comme toute famille, se constitue dans le rapport aux morts et au passé. Ce rapport seul serait névrose : il lui faut, si l’on ne veut pas vivre dans une maison hantée, le désir d’y faire éclore l’avenir. Il faut aux hommes du présent apprendre à conjurer les morts : à la fois les appeler au moment voulu, leur parler en silence, mais les chasser aussi quand c’est au présent, aux vivants, quand c’est aux enfants d’élever la voix.

Lors de la Pâque, les Juifs mangent des « herbes amères », le plus souvent des racines de raifort : où s’apprend, dans sa chair et par l’organe de la parole, des baisers et du chant, le rapport à la souffrance, à la profondeur, à la terre des trépassés, aux cent attaches qui lient notre présent au passé comme autant de radicelles, à la signification décuplée de nos vies dès lors que les vies non-mortes se mettent à les habiter. Avec ces racines, du pain azyme : pain de hâte, pain de légèreté où la mémoire, désempoussiérée, prend un goût d’avenir. Pain sans levain, sans pourriture donc, sans aigreur, à laver l’estomac de la lourdeur du temps.

Cet oxymore culinaire résume ce que devrait être notre relation au passé et au futur.

Le 29 mai prochain, nous commémorerons la bataille de Verdun. Nous conjurerons, ce faisant, les mânes de ceux qui moururent pour le pays, les larmes des survivants, des femmes et des progénitures orphelines. Nous rappellerons la bravoure, nous goûterons peut-être un peu au chagrin. Nous n’oublierons pas non plus, car le temps a passé, que d’autres périrent, pour ne pas vouloir se battre, des mains de l’armée française.

Nous ne jugerons ni les uns ni les autres.

Nous saurons que chacun avait ses raisons et que les nôtres n’eussent été ni meilleures ni pires, que si l’Allemagne était despotique, la France républicaine s’alliait à la Russie autocratique et antisémite, et envoyait aussi mourir dans ses tranchées une chair à canon de couleur qu’elle méprisait plus que tout.

Nous n’oublierons pas de dire comme l’on peut se tromper en croyant faire le bien, comme l’on doit parfois se tromper.

Nous rappellerons à Verdun l’absurdité et la bravoure, et même l’absurdité de la bravoure.

Plus grand que le destin de notre seul pays, se rejouera là le destin de l’Europe entière. Il fut un temps où l’Europe, c’était la guerre : il est fondamental qu’elle s’en souvienne. Il est fondamental qu’elle se remémore les temps de haine gratuite pour mieux mesurer la fragilité de ses valeurs. Fondamental qu’elle entende les voix des morts, leurs espoirs et surtout leurs désespoirs, pour que lui redevienne précieuse la tâche de se construire. Et qu’elle comprenne enfin, peut-être, qu’elle n’est pas une administration mais une métaphysique.

Cette commémoration, avant même d’avoir eu lieu, est entachée par une polémique. Pas besoin d’y revenir : la venue déprogrammée de Black M a déjà fait couler beaucoup d’encre, et fait dire nombre de sottises, des deux côtés d’ailleurs, chez les « pro » et les « anti ».

Je ne crois pas Black M islamiste. Je ne suis pas persuadé que, en soi, le « pays de koufars » soit plus choquant que certaines paroles fort peu républicaines de l’anarchiste Brassens. Je sais assez, étant juif, ce que peut être la psychologie revancharde d’une minorité, pour reconnaître que l’expression d’un mépris stéréotypé pour la majorité tient parfois de l’exutoire. Et puis j’ai été touché par l’évocation par ce chanteur de sa propre mémoire familiale.

Ne refusons pas à l’art d’être le lieu de ce genre d’ambiguïtés. Ne lui refusons pas même d’être immoral : il vaut mieux, d’ailleurs, un art immoral, qui questionnerait nos rapports à la morale, qu’un art amoral, qui n’en dise rien.

Cela étant dit, il reste que notre époque est celle d’une confusion généralisée, laquelle n’autorise aucune nuance, et donc aucune justice. Black M n’est pas islamiste mais Black M n’avait rien à faire au centenaire de Verdun.

Non parce qu’il représenterait une France non-blanche que nous ne voudrions pas voir : Johnny Halliday n’y serait pas davantage à sa place. Un concert de rap n’a pas à se tenir là parce qu’une fête, tout simplement, un divertissement vulgaire, que l’on me pardonne, est proprement le contraire de ce qu’un tel jour exige de nous.

Le 29 mai, la République devrait retrouver ce qui lui manque si cruellement : le sens d’être un destin, le sens d’être tout court – et cela passe par un autre souci que celui du divertissement de masse. Ce souci est le souci de l’être. Le souci du temps. Le souci des morts. Le soin de la transcendance.

Qu’on le veuille ou non, et j’assume pleinement le caractère « élitiste » de ce propos, on peut discuter des goûts et des couleurs. Tout ne se vaut pas. Tous les arts, en particulier, ne se valent pas et, comme disait Gainsbourg, il y a bien des arts mineurs et des arts majeurs. Lui faisait référence à la nécessité de « s’initier » que la musique classique requiert mais pas la chansonnette. Pour moi, je distinguerais plus encore entre l’art spontané, élitiste ou non, et l’art calibré pour une demande industrielle. Si le premier exprime et rencontre des idées, des sentiments, ou même des besoins, le second ne remplit qu’une demande façonnée par l’outil statistique.

La culture élitiste n’est pas la culture populaire. Et la culture de masse n’est ni la culture populaire ni la culture élitiste : la culture populaire émane de besoins plus profonds et n’a cure, en théorie, des impératifs du marché ; la culture de l’élite exprime les aspirations les plus hautes, non pas de l’élite elle-même, mais de toute l’humanité ; la culture de masse vise une satisfaction immédiate et instrumentale.

Le silence de Verdun et le bruit de la culture de masse sont antinomiques, un point c’est tout.

Malheureusement, l’élite aujourd’hui se hait. Elle n’accepte de sa condition que les privilèges qui y sont attachés – avec plus ou moins d’hypocrisie d’ailleurs – mais refuse toutes les responsabilités qui lui incombent. Elle préfère s’encanailler en écoutant les vociférations de Booba que prêter l’oreille aux voix des anges. « De droite », elle admire un « combat de Mandingues » complaisamment filmé par Tarantino comme elle ferait d’un combat de chiens : la vulgarité des autres la flatte. « De gauche », elle ne croit plus le bas peuple digne de pénétrer les mystères de l’intellect et de la beauté parce qu’elle y a elle-même renoncé.

Le mot « élitiste » est devenu une insulte, ce qui pourrait se comprendre. L’ennui est qu’on en a oublié un autre, celui d’Antoine Vitez : c’est le mot « élitaire ». On a oublié, oui, qu’il pouvait exister une « culture élitaire pour tous », et qu’il était du devoir de la République de l’appuyer.

Qu’on est loin, et pourtant trente ans n’ont pas passé, du Bicentenaire de la Révolution, quand Jessye Norman chantait La Marseillaise, drapée dans nos trois couleurs. Jessye Norman, une femme, habituée à Haendel et Schubert, noire, descendante d’esclaves, embrassant la geste de l’Armée du Rhin. Qu’on est loin de ça. Qu’on en est loin, et comme c’est triste !

Si l’on m’avait demandé de quelle musique accompagner le centenaire de Verdun, j’aurais répondu, parmi mille possibilités, presque sans hésiter et non seulement parce que je l’aime passionnément mais parce que j’y vois ce que la culture européenne a produit de plus élevé tout en étant, de par son « sujet », le plus pertinent pour un événement tel que celui-là : la Deuxième Symphonie de Mahler, Résurrection. Je crois en effet que cet admirable chant de la poussière, du silence et de l’ombre, du jour qui monte et de la terre qui s’ouvre, eût dit nos espoirs et le souvenir de douleurs que nous n’avons pas vécues et devant la solennité desquelles nous n’avons qu’à nous incliner.

La grandeur de la musique classique en général, dont les combinaisons seules savent dire tout ça en l’universalisant ; de Mahler en particulier, fils de cette Europe justement morte à Verdun, Juif et donc témoin singulier, essentiel, de la conscience européenne – et quoiqu’il choisît comme musicien, de s’inscrire dans une tradition chrétienne –, cette grandeur-là nous eût humiliés en nous élevant, nous eût appris, face à l’ouverture du temps, à demeurer à nos places et à ne questionner les morts qu’en baisant la poussière de leurs tombeaux. Il est à croire que nous avons perdu toute déférence, que nous n’avons plus les trépassés en soin que si nous pouvons y trouver notre compte, pour ne rien dire du sens du sublime qui, inspirant Te Deum et Requiem, donnait naguère aux vivants l’idée qu’ils vivaient d’une vie plus durable, plus profonde et plus sainte, de l’Alliance en un mot, qui les dépassait tous en les enveloppant.

Et pourtant. Un peu de silence, un peu de calme : est-ce si difficile ? Tout ne serait pas perdu si les micros savaient se taire, tout serait, peut-être, à nouveau possible. Si nous nous souvenions, jeunes que nous sommes, que nous sommes nés dans un monde plus vieux que nous, et que de cette vieillesse vit notre jeunesse, nous parviendrions peut-être à tirer les moissons du sépulcre.

Le problème est précisément là : au lieu de protester de nos pulsions, « chacun ses goûts » et « je suis en terrasse » qui se donnent évidemment la main, nous devons apprendre de la bouche d’ombre, écouter ses histoires répétées, qu’elles nous plaisent ou nous déplaisent, que nous nous y « retrouvions » ou non. A ce prix seulement ferons-nous à nouveau société, et non dans l’absurde « vivre-ensemble » de toutes les horizontalités.

9 Commentaires

  1. Dans l’ensemble, d’accord avec cet article, mais le style n’en aurait-il pas été plus fluide s’il n’avait fallu faire oublier le tweet regrettable de BHL, je cite :

    « Un maire PS cède aux Le Pen et autres Philippot. Un descendant de tirailleur sénégalais se voit mis au ban de la République. Sombres temps. » ?

    Et s’agissant des messages propagés par monsieur Black M, ne faudrait-il pas aussi tenir compte, avant de convoquer Brassens, de celui-ci, datant de 2014, et qui fait référence à Jemaa El Fna, cette place de Marrakech où le 28 avril 2011, un attentat islamiste coûta la vie à 17 personnes, dont 8 Français :

    Salam’aleykoum
    En direct de Dar-El-Beida
    Sous-estimer le Black ne fait plus jamais ça
    Sinon j’te fais payer le triple comme à Jemaa El-Fna (oh ohoh)
    Sous-estimer le Black ne fait plus jamais ça
    Sinon j’te fais payer le triple comme à Jemaa El-Fna (oh ohoh)
    (etc)

  2. Ce » BRUITEUR » ,ce mutant de l’islamoaraberie banlieuesarde française,ferait bien de lire et bien l histoire de son peuple noire que les arabes ont LES PREMIERS rendus esclaves!
    Son islamisation n’est que la conséquence de la soumission de ses aieux au colonialisme terroriste arabe .
    Comme les nord africains ,LES AMAZIGHS(berberes),l afrique noire n’avait que deux solutions pour sauver leurs vies ou périr décapité par l’épee mahométan!
    -S’islamiser( ou s ‘arabiser car l islam étant le cheval de troie de l’arabisme colonial)
    -Vivre comme DHIMMIS des « sous hommes » dans une socité araboislamisée,à l’exemple des autochtones amazighs (bérbéres) juifs,chrétiens de kabylie….

    A quand un,e pseudo chanson ,un ensemble de bruit que l on appelle rap ,pour dénoncer l esclavagisme arabomusulman en afrique ?

  3. Vous illustrez parfaitement l’alliance du sabre et du goupillon (ce qui vous en tient lieu) L’alliance de la religion et du nationalisme, dont pour 14-18 le bilan est de 18 millions de morts. 18 millions de morts que Jaurés et les anarchistes avaient essayé d’empêcher, en vain. Les pacifistes et les révolutionnaire laissant des chansons admirables, signées Couté, Montéhus, ou anonymes (« la chanson de craone »). Verdun est une bataille particulièrement inutile avec ses 700.000 morts. Inutile est un mot léger quand on sait ce que Pétain fit de sa gloire.
    Et n’oublions pas ce que l’humiliation du traité de Versailles et l’armement des anti Spartakiste, et l’assassinat de Rosa Luxembourg -faisant écho à celui de Jaurés- a finit par enfanter.
    Black M est un petit c….image du confusianisme d’une certaine jeunesse, et de ce que le show biz promeut.

  4. Ce sera un événement très fort, magnifique et hautement symbolique. J’ai hâte d’en être le spectateur. Je me passerais bien de ces polémiques inutiles qui nous éloignent du véritable sens de cette commémoration.

  5. Bravo et bien dit! Les concerts de variété n’ont rien à faire lors de commémorations d’un tel événement de notre Histoire.

  6. François Hollande a affiché son soutien à Black M, en affirmant qu’il faut associer les jeunes à la commémoration. Tout le monde sera d’accord avec lui, ce n’est pas le problème. Le véritable problème ce sont les propos tenus par Black M dans les textes de ses chansons. Il y a des jeunes plus talentueux et plus appropriés pour cette occasion, des exemples positifs…