L’ex-camarade kagébiste Vladimir Poutine a déclaré un jour que la chute de l’URSS, en 1991, était la plus grande catastrophe géopolitique du XXème siècle. Catastrophe qui trouva son symbole prémonitoire cinq ans plus tôt, en 1986, dans la catastrophe de Tchernobyl.

Forte de son troisième livre sur le sujet, Traverser Tchernobyl, Galia Ackerman et moi-même augurions que, ce parfait vade-mecum en mains, le déplorateur en chef des catastrophes soviétiques, nostalgique de la grandeur de feu (c’est le cas de le dire) de l’URSS, se rendrait peut-être sur les lieux, en avant-première du trentième anniversaire, le 26 avril prochain, de la catastrophe la plus grave de l’ère nucléaire.

Aie ! Finalement le mot catastrophe n’est plus du tout à la mode, du côté du Kremlin. « Catastrophe ! Catastrophe ! Est-ce que j’ai une gueule de catastrophe ? a rugi l’intéressé. Puisque c’est comme ça, allez-y tout seul à Tchernobyl. Bonnes radiations et bonne catastrophe. » Par pitié, ne te fâche pas, Vladimir. Tu es un winner, Vladimir. L’Abkazie, l’Ossétie, la Tchétchénie, la Crimée, le Donetz, la Syrie : tu venges l’homo sovieticus des humiliations gorbatchéviennes. Les Tsars, Staline, Brejnev, tout le monde est fier de toi. Finie la Chute finale, grâce à toi, Vladimir. Et puis, si tu vois ce que je veux dire, Tchernobyl est en territoire ukrainien… Une prise territoriale de plus aux dépens de l’ingrate Ukraine europhile trouverait là toute sa justification. Pense à cela, Vladimir. Ecris une fois de plus l’Histoire, par le feu (nucléaire) et sur le sang versé des liquidateurs de la Centrale explosée, viens, trente ans plus tard, à Tchernobyl en faire un symbole à la face du monde du retour de la Grande Russie sur ses terres soviétiques de toujours, les plus pures, car préservées par la radioactivité, de ton nouvel Empire eurasien. Bon, attendons…

Viendra, viendra pas Vladimir Poutine à Tchernobyl, en proprio historique des lieux, en pénitent post-soviétique ? Pure politique-fiction, évidemment. Ce Traverser Tchernobyl de Galia Ackerman, indispensable Baedeker pour touristes du désastre, vaut à lui seul le voyage, tout en vous épargnant un ou deux cancers parmi tous ceux qui ont affecté les habitants proches de la Centrale maudite et, bien au-delà, une population de huit millions d’habitants, toujours dans les zones durablement contaminées, dont deux millions d’enfants où ne se comptent plus les malformations génétiques. C’est un voyage dans le temps quasi-préhistorique d’une Union soviétique urbaine et militaire figée dans son mauvais béton brejnévien, c’est une ville secrète, jadis privilégiée, avec ses slogans déchus au fronton de palais du peuple, des syndicats, de la culture, des sports, et les décors kitschs des appartements ouverts à tous vents, ce sont des villages et des forêts entières abandonnés aux radiations, aux hautes herbes et aux animaux sauvages, que peuplent ici et là de vieilles babouchkas solitaires revenues mourir dans leurs isbas interdites, des trafiquants de ferrailles hautement radioactives, un gigantesque radar orphelin de la guerre froide, un cimetière juif retourné à la nature où se cache un monument aux victimes de la Shoah par balles, zone interdite que viennent visiter, inconscients du danger ou excités par lui cueilleurs de champignons radioactifs, braconniers en tous genres, scientifiques, curieux et, en mission quasi-métaphysique, Galia Ackerman, née sous Staline, qui vécut toute sa jeunesse dans le giron soviétique, ses pénuries, ses mensonges, son irréalité, et qui, non sans quelque nostalgie, regarde à Tchernobyl, qui fut une des gloires de l’empire soviétique, ce passé détestable qui fut le sien remonter à sa mémoire.

Au terme de sa plongée, trente ans après, dans une catastrophe planétaire dont les effets se feront sentir des milliers d’années ici, reste, comme elle l’écrit, une question philosophique. Venir à Tchernobyl, est-ce un retour dans le passé, ou un saut dans le futur et ses promesses d’apocalypse ? Fin de partie, ou bienvenue dans l’enfer de demain et l’holocauste de la planète terre par la folie des hommes, leurs guerres, leurs déchets, leurs pollutions ?
La fin, oui, d’une société, conjuguée à l’aurore d’un monde possiblement dantesque.

Après Hiroshima, Tchernobyl mon amour.

Galia Ackerman, Traverser Tchernobyl, Premier Parallèle, 17 mars 2016, 230 pages