Qu’est-ce qu’un « couple » ? Deux personnes qui vivent ensemble ? Peut-être. Pas sûr. Deux colocataires, vivant pourtant sous le même toit, sont-ils en couple ? En patinage artistique, deux sportifs concourant pour le titre de champion du monde en couple forment-ils un couple à la ville comme à la glace ? Au tennis, on dit « double mixte », et non pas « couple ». Et puis, un couple, ce n’est pas forcément hétérosexuel, non ? Considérait-on Jean Marais et Jean Cocteau comme un couple ? Mentalement, sans doute. Dans le vocabulaire, c’était une autre affaire. La récente loi Taubira, en autorisant le mariage entre personnes du même sexe, a forcé les lexicographes à revoir leurs définitions. Et qu’en est-il de ces unions pérennes entre deux personnes qui ne partagent pas le même appartement ? Et pourquoi dit-on « un couple de bœufs » et « une paire d’amis » ? Décliner les exemples et contre-exemples s’avère un exercice à la fois ludique et révélateur. Les mots nous trompent, et nous nous trompons en les employant.

Dans l’inconscient collectif, le mot « couple » est synonyme de « mariage ». Plus ou moins. Plutôt plus que moins. Le mariage, c’est le couple officialisé, devant monsieur le Maire, et éventuellement devant monsieur le curé, l’imam ou le rabbin. Un époux, une épouse, des enfants à venir, un crédit pour la maison, un divorce, peut-être, et une histoire à recomposer. Le mariage, c’est l’atome originel de la famille. Et la cellule familiale, c’est le socle de la société. Jean Claude Bologne remet tout cela en perspective, ces évidences sociologiques et ces bizarreries lexicales. En historien des mœurs, il déroule un fil diachronique riche de surprises.

Son ouvrage s’articule en quatre volets : l’origine du couple, le couple légal, le couple sacré et le couple amoureux. Autant d’articulations délimitées, peu ou prou, par des époques définies de l’Histoire – la Préhistoire, l’Antiquité, la mainmise de l’Eglise, la révolution industrielle et les temps modernes. Si l’on ne peut que spéculer, d’après les fouilles, sur le couple préhistorique, on comprend qu’il est à l’origine de la civilisation. Jean Claude Bologne fait commencer « notre histoire » à Athènes… En Grèce antique, tout est affaire de citoyenneté. Hétaïres, concubines et épouses se partagent les tâches et les reconnaissances. A l’époque, tout est soumis à ce que l’on ne nommait pas encore les « classes sociales ». Chez les Romains, l’affaire évolue en souplesse, il n’est qu’à se souvenir des amours de Poppée et Néron. Les Romains sont forts en droit et ont « multiplié à l’infini les types d’unions ». Tout se complique – se simplifie ? – sous le règne de l’Eglise. En 1184, le mariage devient l’un des sept sacrements, car il faut répondre par les armes ET par le canon – ecclésiastique –, à l’hérésie cathare. En 1215, la publication des bans devient obligatoire. A la même époque, les prêtres et les clercs peuvent prendre concubine. Nous sommes dans une période floue où les institutions se cherchent et tentent de s’adapter aux mœurs et coutumes. Permettre et interdire, entériner des situations de fait et condamner ce que l’on juge comme abusif. Le droit antique est redéfini : la transmission du nom, de l’héritage et du culte familial, est mise en balance avec l’idée de sexualité. Parce que l’Eglise, à partir du Moyen-âge, s’intéresse de très près à la sexualité, sur laquelle elle fonde l’idée du mariage, et donc du couple. La frontière entre époux et concubins reste floue – et tolérante – jusqu’au concile de Trente (1563), où l’excommunication des concubins est proclamée. Le mariage chrétien se base alors sur une sexualité exclusive, pour l’homme comme pour la femme. Se posent ainsi – et se poseront pendant longtemps – les questions du plaisir féminin, du désir entre époux, des relations sexuelles durant la grossesse, de la concupiscence, entre autres. La vie intime du couple est à la fois banalisée-balisée et laissée à l’appréciation de chacun. On sursautera, sans doute, à l’évocation des réflexions de ces temps anciens, qui codifient les marges entre désir et obsession, plaisir et perversion. L’Eglise décrète que la position du missionnaire est la seule à assurer une descendance viable et conforme, les enfants difformes étant le fruit, affirme-t-elle, de contorsions interdites. Durant des siècles, la sexualité des époux – seuls couples légitimés – est passée au crible des bonnes mœurs. On laisse au lecteur le plaisir de naviguer plus avant dans les recherches historiques de Jean Claude Bologne. La liberté de choix, le mariage à l’essai, le PACS… L’histoire du couple est aussi le reflet de nos sociétés contemporaines, qui n’en sont pas moins traditionnelles, au gré de l’air du temps. Les acquis d’hier et d’aujourd’hui s’inscrivent dans nos mœurs, nos lois et nos chairs. Et devraient – c’est un vœu pieux – ouvrir sur des perspectives d’avenir enthousiasmantes. Ce n’est pas gagné d’avance.

« Qu’il réponde à un désir de fusion ou d’épanouissement personnel, qu’il se nourrisse des querelles ou du partage des expériences, qu’il rassure par sa fidélité ou permette, par une transgression mesurée, de satisfaire les curiosités passagères, le couple a su s’adapter aux contradictions de la vie moderne. Plus que la forme qu’il va prendre, de la multiplication des unions légales à la synthèse du “mariage pour tous”, voilà peut-être le signe le plus marquant de sa vitalité. »

On aimerait pouvoir y croire. Reste, angoissante, la question des mariages forcés sous nos latitudes et ailleurs. Et la question du féminin – pas forcément du féminisme – dans nos sociétés postmodernes. Le couple ? Quelle définition ?

Jean Claude Bologne, philologue de formation[1], s’intéresse depuis toujours à l’histoire des mœurs plus qu’à celle des mentalités. On se souvient de son Histoire de la pudeur (1986), révélatrice, et de ses autres essais, parmi lesquels se détachent, comme en contre-point, L’Histoire de la conquête amoureuse, Pudeurs féminines et Histoire de la coquetterie masculine. Bologne sait dessiner en historien et en homme de son temps un panorama historique de nos réactions contemporaines. Dans Histoire du couple, il bouscule nos certitudes, celles que l’on croyait fondées sur l’évidence. Eh bien non, le mot « couple » n’est pas, et n’a pas été, le synonyme strict de « mariage ». Et l’amour, par ricochet – et même si le terme n’est que suggéré dans cet essai brillant et délicieux – reste à la fois révolutionnaire et institutionnalisé. Qu’est-ce qu’un couple ? La confrontation abdiquée de l’Histoire, de la loi, et de la volonté. Une réalité sociale et politique autant qu’intime.


 

[1] Jean Claude Bologne est également romancier et nouvelliste. C’est sans doute dans son roman Le Secret de la sibylle (éditions Du Rocher, 1996) qu’il aborde avec le plus de netteté dans son œuvre fictionnelle la question du mystère du couple, sous l’angle de la quête initiatique.

Jean Claude Bologne, Histoire du couple, éd. Perrin, 3 mars 2016, 410 pages