Que nous faut-il pour vivre ? De l’espoir, de la chaleur, et du rêve. Dans les sept nouvelles qui composent le recueil Le Goût de l’ombre, Georges-Olivier Châteaureynaud nous emmène au cœur de nos vies fragiles. Il s’empare de tout ce qui nous fait trembler ou douter. La mort, par exemple. La postérité de l’écrivain. La bonne fortune ou la solitude.

La première nouvelle du recueil, intitulée « Le Sytx », nous entraîne tout de go là où nous irons tous, au cimetière. Le héros règle sa consultation au médecin qui vient de lui apprendre son décès, sort quelque peu désorienté – mais soulagé – du cabinet de consultation, et s’en va lui-même à la boutique des pompes funèbres pour décider des modalités de ses obsèques. La narration à la première personne tient ici de l’évidence fantastique : c’est le mort qui parle, qui raconte son « après », qui décrit les réactions et les péripéties. Il est le narrateur impossible. Nulle référence religieuse dans ce texte magnifique, essentiel. Nous sommes dans un monde parfaitement contemporain et parfaitement grec culturellement. Le recours à l’environnement mythologique – on compose avec Mme Charon, on n’oublie pas l’obole pour pouvoir payer le péage qui conduit de l’autre côté – permet de traiter le thème dans toute sa trivialité. Voilà, quoi, on est mort. On tente bien de revenir, mais c’est peine perdue. Avec un humour dévastateur, Châteaureynaud joue sur la situation et sur le maniement de la langue. Des notations impossibles telles que « Ma veuve et mes orphelins », « Madame Charon me fit signe de descendre dans ma fosse et de m’allonger », tiennent le sujet à distance et le ramènent à sa banalité. Humour plus que noir ! Manière de rire de l’angoisse et de s’arranger avec l’inévitable.

Les univers mythologiques et merveilleux tiennent une grande place dans ce recueil. On y croise, par exemple, une sirène. Dans la nouvelle « L’autre histoire », des célébrités sont réunies sur l’île d’un milliardaire sud-américain. Le narrateur, un écrivain qui se demande pourquoi il a été invité, devient le dépositaire d’un secret. Dans « Le Chef-d’œuvre de Guardicci », un homme achète une momie chez un antiquaire et la ramène dans sa Bretagne natale. La momie chantonne, on l’habille d’un jean et d’un sweater. Dans « Le Scarabée de cœur », c’est le narrateur qui demande à être momifié, car il « ne souhaite pas tant la mort que l’éternité ». Les personnages entretiennent tous un rapport étrange avec la notion de boîte : le cercueil, le sarcophage, les étuis dans lesquels on range les instruments de musique. Chez Châteaureynaud, la vie est à peu près incompréhensible et le monde vaguement hostile, à tout le moins contraire. La boîte devient l’abri, comme l’île du milliardaire, territoire bien délimité où l’on se réfugie.

Olivier Châteaureynaud
Olivier Châteaureynaud

Mais les nouvelles de Châteaureynaud ne sont en aucun cas morbides. La douleur et les coups du sort sont compensés, si ce n’est récompensés. S’ils donnent l’impression de laisser la vie glisser sur eux, les personnages ont toujours un sursaut, parfois une acceptation joyeuse, qui conduit à une lumière, un petit ou un grand bonheur. Dans « L’Ecolier de bronze », l’écrivain Dorsay découvre qu’un musée lui est consacré, mais dans ce musée, nulle allusion à ses œuvres. Dorsay rêvait de postérité, il trouve l’amour ici et maintenant. C’est sa victoire. Dans « Tombola », un jeune homme élevé par une tante acariâtre et possessive gagne sa liberté grâce à un billet de tombola vieux de vingt ans et un chien errant. On ne sait jamais comment la vie va bifurquer, dans les nouvelles de Châteaureynaud.

Le dernier texte de ce recueil, intitulé « Mangeurs et décharnés », débute sur une note heureuse : « Après les affres d’un licenciement sec, j’avais eu la chance de décrocher assez vite un emploi ». Le narrateur doit déménager, il se retrouve seul dans une ville qu’il ne connaît pas, mais enfin, tout va bien, puisqu’il a du boulot, et touche donc un salaire au bout du mois. Cette nouvelle, qui prend appui sur une situation très contemporaine, très sociale – c’est rarement le cas chez Châteaureynaud – est apparemment réaliste. Le narrateur découvre un bon restaurant, décide d’y venir tous les jours, après tout, les plats servis sont délicieux, la serveuse est jolie comme un cœur, et les autres clients le saluent amicalement, et même chaleureusement. Cette nouvelle, poignante, et dont on ne divulguera pas ici le déroulement bien entendu, met en scène un petit employé qui pense avoir trouvé chaleur et réconfort dans sa nouvelle vie, et n’aspire à rien d’autre qu’à être un peu choyé : « Rien n’est plus rassurant dans le désert glacé du monde, que d’avoir ses habitudes quelque part ». Là encore, le restaurant devient l’abri où l’on se réfugie, où l’on échappe à la solitude et à la peur.

Georges-Olivier Châteaureynaud nous trouble et nous émeut. Nous nous reconnaissons dans ces personnages fragiles, dans ces situations étranges mais banales où le fantastique le dispute au quotidien. Le trouble et l’émotion naissent aussi de l’écriture. La métaphore, qui est la marque de toute son œuvre, est ici plus inventive et révélatrice que jamais. Mme Charon, par exemple, qui tient le magasin de pompes funèbres dans « Le Styx », est un personnage qui apparaît sous le signe du poisson prédateur : « Je ne m’étais jamais beaucoup intéressé à cette longue personne froide et brusque, aux yeux et aux dents de brochet. » Huit pages plus loin, au dénouement, l’image est confortée, d’une cohérence exemplaire :

« J’espérais avoir touché en elle, coup sur coup, deux cordes sensibles, à savoir l’appât du gain et l’indifférence à autrui. Grave erreur ! L’intégrité du brochet ne peut être mise en doute. Il a conscience de sa mission, et par les eaux qui sont comme un brouillard, entre les algues des étangs, il ne feint pas de traquer le fretin, il le guette et le happe et le déchire pour de bon ».

Châteaureynaud, à sa manière si touchante et si singulière, prouve, dans Le Goût de l’ombre, toute l’étendue de son talent. Sur notre condition banale, il pose un regard décalé, tendre et symbolique.

Georges-Olivier Châteaureynaud, Le goût de l’ombre, Grasset, 3 février 2016, 192 pages

3 Commentaires

  1. Ayant une passion pour les romans qui nous font plonger du rêve à la réalité, je ne peux qu’être attiré par ce livre !