Il fut un temps où Hollywood était objet de fantasme, les acteurs étaient ténébreux, les actrices mythiques. La Californie constituait une frontière au sens américain du terme, elle était un terrain des possibles à conquérir, le cinéma n’était pas partout, surtout pas à la télévision ni sur Internet qui n’existait pas encore, pas de piratage, pas d’œuvre consommable dans l’instant, en streaming, tel un vulgaire produit de grande consommation, pas de Fast and Furious septième du nom ni de sequel, de prequel, de spin-off, de crossover, de reboot, de remake et autre sidequel… Le cinéma de l’âge d’or était magique et entouré de mystère. Hollywood tendait vers un idéal, il n’avait rien de normal. C’est précisément cette époque qui fascine Nelly Kaprièlian. Une époque qui, à force de la fasciner, a fait d’elle un écrivain à part entière en parallèle de sa carrière de critique littéraire au jugement précis, expert. Après le très réussi Manteau de Greta Garbo (Grasset, 2014) dont nous parlions ici même, Nelly Kaprièlian est de retour dans la cité des anges. Dans ce second roman, elle nous raconte l’histoire de Veronica, star oubliée de l’âge d’or hollywoodien, un personnage fictif largement inspiré du parcours de l’actrice Veronica Lake (même chevelure d’or, même folie, même destin brisé). Durant soixante-deux pages très exactement, l’auteur, tour à tour, lyrique, romantique et inquiétante, creuse la psychologie de l’actrice. On entre dans les tréfonds du personnage. On devine également l’artiste partageant quelques traits de caractère avec la narratrice. Très vite, les centres d’intérêts et autres obsessions littéraires de Kaprièlian surgissent : le thème de la femme puissante en façade, la recherche de l’élégance, le cynisme, les destins brisés, le journaliste perdu dans un ailleurs gigantesque : l’Amérique. Demeure un dernier élément, incontournable : le passé. Les racines arméniennes tourmentent et rattrapent la narratrice, partout, tout le temps. Même à Los Angeles, elle ne peut y échapper.

Pour Veronica, être née femme dans un monde d’hommes constitue une forme de malédiction. On citera ainsi ce développement lu en début de roman (p.21), qui en dit long sur les douleurs physiques et psychologiques infligées aux actrices :

« Elle était devenue une star grâce à ces vagues qui déferlaient sur son visage, un rideau ondoyant dissimulant son œil droit : une femme cyclope que le monde entier célébrait. « Une moitié de femme, son autre part dévorée par l’ombre, c’est toujours ce qu’ils veulent : pas trop de vérité, juste la moitié de la vérité, juste sa part supportable. Et c’est ce qu’ils célébraient à travers mon visage à moitié mort. » Elle leur faisait croire qu’elle était une vraie blonde, alors que sa mère lui versait chaque semaine de l’acide sur la tête pour obtenir ce blond doré. Elle avait longtemps hésité entre Blond glacier, Blond platine, Blond miel, Blond cendré, Blond vénitien, Blond cuivré, Blond champ-de-blé, et puis elle avait opté pour de l’acide pour éclaircir le châtain de sa fille, même si celle-ci se plaignait d’avoir le cuir chevelu brulé. Veronica rejoignait ainsi le troupeau des produits manufacturés, les Mae West, Jean Harlow, Lana Turner, Lizabeth Scott, et plus tard Marylin Monroe, dont les cheveux meurtris s’arracheraient par poignées. »

Aux racines du drame pourrait-on dire…

S’il n’est pas tendre avec les hommes, le roman n’est pas plus clément avec son héroïne cinématographique qui aura délibérément fait voler en éclats sa carrière et sa vie privée. D’où, passé le premier tiers du livre, une rupture de rythme et de style. La narratrice, une journaliste envoyée par son magazine à Los Angeles, avoue son attraction-répulsion pour le sujet de son roman. Nelly Kaprièlian, ou peut-être son double, entre en scène. Page 62, on lit :

« Il était 1 heure du matin à Los Angeles. A travers la fenêtre de ma chambre d’hôtel, j’apercevais le rectangle terne de la piscine, vaguement effleuré par les lumières du bar où s’attardaient encore quelques clients. Je me servis un dernier vers, allumai une cigarette et regardai mes notes : cinquante pages qui ne me servaient à rien. »

Sans révéler l’intrigue, nous dirons simplement que Veronica va amocher, par autant de gifles successives, son destin. L’actrice va fuir les plateaux de tournage, voler des identités, en un mot : s’échapper. Pas plus que le cinéma, les hommes (et les femmes) ne seront jamais un refuge. Au fil des pages, le livre se transforme en roman noir et prend, de fait, une nouvelle dimension. Veronica devient lugubre et romantique, mortelle mais jamais vulgaire car sans hémoglobine. En toile de fond, la ville de Los Angeles, personnage à part entière, tantôt moderne, envahie par les starlettes botoxées, tantôt mythique, perdue, la ville des studios d’hier, des villas cachées derrière la végétation, du Sunset Boulevard et de la pittoresque Mulholland Drive. Voilà un roman qui ressemble à l’atmosphère habilement surannée des albums de Lana Del Rey, Veronica des temps modernes, idole inrockuptible s’il en est.

Nelly Kaprièlian, Veronica, Grasset, 20 janvier 2016, 288 pages

4 Commentaires

  1. Je l’ai dévoré ce weekend. On entre dans cet univers et on n’en ressort qu’une fois le livre refermé.

  2. Le Manteau de Greta Garbo avait été un vrai coup de coeur pour moi. Je me précipite donc sur ce nouveau roman de Nelly Kaprelian !