Notre ami Erol Özkoray, écrivain et journaliste turc, vient d’être condamné par un tribunal pénal d’Istambul à onze mois et vingt jours de prison ferme pour son livre sur la révolte de Gezi d’il y a presque trois ans, ce parc centenaire au centre de la ville que la municipalité AKP [en turc : Adalet ve Kalkınma Partisi soit le Parti de la justice et du développement] entendait raser. S’y ajoute une seconde condamnation à 10.000 livres turques (3.300 euros) de dommages et intérêts, pour avoir soi-disant insulté le président Erdogan, à l’époque Premier ministre.

Erol Özkoray dans son livre Le Phénomène Gezi avait reproduit des graffitis anonymes issus des milliers de manifestants pacifiques brocardant Erdogan, graffitis que le tribunal estima insultants et lui-même avec eux, le condamnant à une peine de prison assortie d’un sursis de cinq ans… sans qu’il ait de loi sur le sujet incriminé. « S’il n’y a pas de loi, il n’y a pas de crime » avait fait valoir Özkoray, ajoutant que son avocate n’avait pu le défendre. Qu’à cela ne tienne, ce second procès vient alourdir cette première condamnation, le tribunal fixant les dommages et intérêts à partir de 2014, pour un montant de 5000 euros. Seul effet positif, si l’on peut dire, de ce jugement : Erol Özkoray a le droit de faire appel des deux procès…

Invité par la ville de Växjö dans le cadre du programme ICORN, une ONG norvégienne qui défend les intellectuels et les artistes persécutés dans leur pays, Erol Özkoray vit depuis six mois en Suède où il continue en toute liberté d’écrire ses livres. Il est le premier intellectuel turc à devoir vivre en exil, pour le seul crime d’être entré en opposition par la plume avec Erdogan, le nouveau sultan ottoman avec sa mégalomanie ubuesque, qui entend mettre le pays au pas à coups d’intimidations bottées, multiplie les purges et les procès contre ses opposants de tous bords, et, depuis dix ans, couvre la Turquie de mosquées « qui sont nos casques, et les minarets nos baïonnettes ».

« Je n’ai nul espoir en ce qui concerne l’appel, tant la justice est aux ordres d’Erdogan. Je ne bougerai pas de Suède » dit Erol Özkoray. « Politiquement, les choses sont devenues très dangereuses en Turquie, le pays court à la catastrophe : Un totalitarisme théocratique se met en place. Ce sera un régime de type islamo-fasciste. Le but d’Erdogan est de passer en 2023, centenaire de la République établie par Ataturk, à la Nouvelle Turquie qui mettra fin à la République et à la laïcité. Nous sommes face à un dictateur qui soutient le sunnisme rétrograde des Wahhabites saoudiens, épouse les thèses des Frères Musulmans, flirte politiquement avec Daech et rêve de devenir Calife. Tout cela me fait dire que nous sommes en face d’un pouvoir politiquement étranger à la Turquie, accaparé par un groupe étranger.»

Erol Özkoray incite l’Europe à considérer de plus près ce pouvoir despotique, qui est un danger pour sa sécurité. L’’Union européenne doit l’isoler politiquement sans tarder, sinon le risque de guerre civile pourrait, dit-il, pointer à l’horizon : « Le pouvoir islamique actuel n’a pas de légitimité, pour quatre raisons : Erdogan a violé le contrat moral avec le peuple turc de défendre la République, car il met en place une dictature islamique ; il a commis des crimes en réprimant violemment la révolte de Gezi en 2013 (huit tués, 10.000 blessés) ; il est complice de crimes de guerre en Syrie et en Iraq en soutenant l’Etat islamique, ainsi qu’à l’encontre des Kurdes syriens interdits de secours à Kobané face aux assauts meurtriers de Daech, et en mettant aujourd’hui le Kurdistan turc à feu et à sang. Son statut devrait être celui de Milosevic. Il devrait être jugé devant le Tribunal pénal international de La Haye ».

Pendant ce temps, l’Europe fait les yeux doux à la Turquie pour qu’elle retienne chez elle les milliers de Syriens, chrétiens, Yézidis, fuyant le régime de Bachar al-Assad et les tueurs de Daech, reprend les négociations pour l’entrée d’Ankara dans l’Union européenne et s’abstient de toute représentation sur la politique de terreur qui s’abat sur les populations civiles du Kurdistan turc.
Ce n’est pas demain ni après-demain qu’Erol Ozkozay pourra regagner en homme libre le pays de Yacher Kemal, d’Orhan Pamuk et Hrant Dink, qui est le sien. Qui était le sien.

4 Commentaires

  1. Cet écrivain fait preuve d’un grand courage. Il faut soutenir les défenseurs de la liberté en Turquie et partout ailleurs.

  2. Erdogan n’est qu’un despote. La presse est muselée, les écrivains sont réduits à vivre en exil… Quel avenir pour ce pays ?

  3. Récemment, Erdogan a cité l’Allemagne nazie d’Hitler comme exemple de régime présidentiel, que dire de plus…