La France a tendance à l’oublier par les temps qui courent : les arabes ont de l’humour. « Associer humour et arabe, ce n’est vraiment pas tendance, et plutôt osé. Et, pourtant, il est peut-être plus que jamais temps de rire et de sourire » écrit Mohammed Aïssaoui en introduction de son nouveau livre, Comment dit-on humour en arabe ?, véritable florilège de sketchs, blagues, portraits d’humoristes et autres articles de presse sur cette question relativement méconnue. Comme il existe un rire juif, il existe bel et bien un humour arabe. C’est historique et sociologique : on rit d’abord de soi, entre soi, avant de rire avec l’autre. L’humour n’est ainsi jamais un repli, c’est une mise en perspective de son essence, une façon de se construire, parfois même un moyen de résistance, nous le verrons plus tard.

Ce rire arabe, lequel est-il ? Comment se caractérise-t-il ? Dans les premières pages de son livre, Mohammed Aïssaoui, chroniqueur au Figaro Littéraire et écrivain, apporte plusieurs clefs. « Enormément d’autodérision, un rire très politique – cette manière unique de se moquer de ses propres dirigeants plus ou moins élus, et plutôt moins que plus. Une bonne dose d’ironie et une poignée de burlesque ». Et l’auteur de poursuivre : « Autodérision, politique, ironie, burlesque… Ca ne vous rappelle rien ? L’humour juif, bien sûr ! L’humour arabe ressemble comme un frère jumeau à l’humour juif. (…) Dans « Djur-djurassique Bled », l’artiste Fellag dit ceci : « Les Algériens rient énormément, dans la rue, dans la vie, dans la misère, dans la tragédie. Si le rire est « politesse du désespoir », alors le peuple algérien est très poli ». Se dessinent alors les contours de mécanismes du rire partagés par ceux que l’on pourrait appeler, selon l’expression chère à Bernard-Henri Lévy, les « damnés de la Guerre ». Le rire comme instrument d’humanité, parfois comme dernier recours. Un véritable instrument de résistance. Sur ce thème en particulier, on recommandera chaudement la lecture de l’introduction du livre de Mohammed Aïssaoui tant elle résume en peu de mots toute son œuvre. Car autant le dire tout de suite, il y a de la constance chez cet auteur qui se trouve toujours là où on ne l’attend pas. Depuis plusieurs années Mohammed Aïssaoui dessine les contours d’un parcours unique entre exercice hebdomadaire de la critique littéraire et écriture à part entière. Fil rouge de son œuvre : l’envie ou plutôt le besoin de construire des ponts entre les hommes. Perdu dans une époque où tout pousse au morcellement, au repli et au conflit, Aïssaoui rappelle aux humains qu’ils peuvent être capables de grandeur. Après L’affaire de l’esclave Furcy (Gallimard, 2010), histoire vraie d’un esclave qui décide de s’emparer de la justice pour devenir homme libre, l’écrivain se lance dans un impressionnant travail d’enquête. Il écrit L’Etoile jaune et le croissant (Gallimard, 2012), part à la recherche de ces musulmans oubliés de l’Histoire qui ont pu, ont dû, sauver des juifs durant la Seconde Guerre Mondiale. Œuvrant pour la mémoire, l’auteur est allé fouiller dans les archives de la Mosquée de Paris pour mesurer, loin des fantasmes et du silence, l’ampleur réelle du sauvetage des juifs durant la guerre. Précieux, courageux.

Voilà que notre homme s’attaque aujourd’hui à un autre gros morceau : l’humour. Pas n’importe lequel : l’arabe. En évoquant les stars d’aujourd’hui (Jamel Debbouze, Nawell Madani), il met sur un piédestal la tradition et ses précurseurs. Alternant les sources et les époques, le livre permet également d’écrire une histoire contemporaine de l’humour sur scène. Après une longue période de spectacles humoristiques construits autour du format classique du sketch posant une galerie de personnages dans des situations précises (Devos, Fernandel) est récemment apparu le format du stand-up. Pour le résumer, disons cela : on y raconte, sans décor et sans artifice, les tracas du quotidien, le tout à la première personne du singulier. La salle réagit. Elle interpelle souvent l’humoriste. Sur la forme, désormais épurée, tout change. Comme l’analysait Stéphane De Groodt (belge, pas arabe), « dans ce format, l’énergie compte autant que le texte, sinon plus« . Il faut occuper l’espace. Tenir tête à la salle, venir arracher les rires sans se reposer sur le dispositif scénique. Si le stand-up révolutionne la forme, il constitue également une révolution dans le fond. Par le biais de cette nouvelle façon de faire de l’humour, nombre de bateleurs issus de la diversité ont pu émerger. Symbole de cette nouvelle génération de comiques devenus idoles du public, Jamel Debbouze. Issu des cours de théâtre d’improvisation de Trappes, Debbouze se fera connaître du milieu branché avant de rentrer, par le biais du petit écran, dans tous les foyers de France. En 1995, c’est le duo Bizot-Massadian qui le repère et le met à l’antenne de Radio Nova, alors bouillon de contre-culture. Très vite, son style, sa vivacité d’esprit et son humour appuyant sur les fractures de la société française séduisent. Canal+ l’enrôle. Sur la chaîne cryptée, Jamel travaille à des pastilles diffusées à l’antenne, puis il apparaît dans H, sitcom rigolarde qui lancera la carrière de toute une génération d’humoristes black-blanc-beur. Nous sommes alors en 1998. La France vient de remporter la Coupe du Monde de football. L’attaquant tricolore Thierry Henry apparaît dans la fameuse série, aux cotés de Jamel, Eric et Ramzy. Bien dans son époque, H mélange les ressorts traditionnels de l’humour français et puise dans le registre communautaire pour refléter la réalité d’une France en mutation. Tandis que le personnage de Jamel mise sur l’explosivité et l’ouverture à son époque, d’autres personnages secondaires empruntent au rire arabe traditionnel (c’est notamment le cas du personnage benêt, simple d’esprit de Sabri, interprété par Ramzy Bédia). Le succès est au rendez-vous. La série court sur quatre saisons. Elle sera ensuite rediffusée à de nombreuses reprises sur divers canaux (c’est encore le cas aujourd’hui). Pour toute une génération, H constitue un incontournable culturel. Un fondement du rire ensemble. Pour Jamel, ce ne sera que le début d’une carrière bien remplie. One man shows, tournées dans toute la France, apparitions au cinéma, production de films et de spectacles : en vingt ans, le gamin chétif de Trappes est devenu un colosse de l’humour. C’est désormais par son biais, dans son théâtre du Comedy Club, que se lancent les carrières. Jamel a ouvert la voie et, pourrait-t-on dire, libéré des voix. En 2015, le rire arabe n’est plus confidentiel, il est désormais français à part entière ! On en oublierait presque qu’avant Debbouze, il y eut d’autres humoristes puisant eux aussi dans leurs racines. Un humour arabe authentique, moins énergique et plus poétique, moins installé, beaucoup plus désabusé… C’est ce que nous rappelle Aïssaoui avec justesse dans son livre, sélection de bons mots et de sketchs rigolards où l’on retrouve Fellag et Smaïn, en précurseurs.

Mohammed Aïssaoui, Comment dit-on humour en arabe ?, Gallimard, 22 octobre 2015, 144 pages

Un commentaire

  1. Daech est un épiphénomène. Contrairement aux scènes les plus spectaculaires de cette série addictive que, par souci de simplification, nous attribuerons aux scénaristes d’al-Qaïda ou de ses impétrants cannibales, la guerre totale des cavaliers de l’Apocalypse verte est faite pour durer. Chaque jour, le Jihâd complet sévit en Israël sous le noble masque de la guerre d’indépendance. Chaque jour, l’État islamique d’Iran poursuit sa course vers le nucléaire militaire dans l’ombre du drapeau noir de la piraterie sunnite.