Il y aurait quelque indécence à traiter d’un sujet aussi parfaitement déplacé dans les circonstances présentes, si son auteur, Alain Nemarq, dans un passage de ce Bonheur sinon rien, intitulé Bref regard sur la face noire de l’humanité, n’avait écrit ceci il y a un an, qui prend à sa publication un relief qu’on n’aurait pas, hier encore, soupçonné : « Il est de nouveau minuit dans le siècle (…) La résignation sous couvert d’impuissance, la résignation passive ne sont plus de mise. L’heure, de nouveau, est à la résistance consciente ; la ligne de front, chaque jour un peu plus, passe à travers chacun de nous. Il faut s’en convaincre. S’y préparer. Pour que le monde ne bascule pas. »

Dans un registre voisin de cette lucidité préventive, d’où viennent, pour notre auteur, son appétence au bonheur et sa quête éperdue ? Fils de la Shoah, Alain Nemarq a vécu son enfance après-guerre dans l’ombre du génocide. « Les survivants de ma famille se réunissaient chez nous, dans notre petit appartement d’Asnières, chaque dimanche à l’heure du café. Il y avait avec eux, portés par eux, racontés par eux, les disparus. La notion de disparition a généré chez moi par contre coup le tropisme irrépressible de jouir de l’immédiat. Jouir de la vie tout de suite, sur le champ. Sans attendre. (…) On mangeait un kouglof confectionné par ma grand-mère. Ils étaient tous dans une économie de survie, avec pour seule finalité de se reconstruire, de retrouver une parcelle de bonheur. Là, cette parcelle de bonheur, c’était de jouir de l’instant, d’être entre eux à manger ce bon kouglof, d’être soudés un après-midi, d’être vivants après avoir survécu et tant risqué, c’était de manger à sa faim une si bonne chose après tant de privations. »

Bref, le bonheur est une réponse, un défi lancé au malheur et à la mort qui guette et peut surgir à chaque instant, pire encore, dans des moments heureux, où elle n’était ni appréhendée ni encore moins imaginée. Tel ce vendredi soir de fête et de musique à Paris, devenu un vendredi noir pour les centaines d’amoureux de l’existence qui, pour ce péché mortel aux yeux des Fous de Dieu, ont péri ou resteront meurtris à vie. Nemarq, grand admirateur de Montaigne, cite, à l’appui de ce renversement du bonheur en néant, ce passage des Essais : « Parmi les fêtes et la joie, ayons toujours ce refrain de la souvenance de notre condition, et ne nous laissons pas si fort emporter au plaisir, que parfois il ne nous repasse en la mémoire combien de sortes notre allégresse est en butte à la mort, et combien de prises elle la menace. »

Je n’ai pas le cœur à rendre compte davantage de ce petit livre charmant, si vif et vivifiant, fracassé, lui aussi, par les salopards djihadistes, où il est question de tout et de rien, de l’amour d’une mère, des muses de l’artiste, des philosophes, Spinoza en tête et de son conatus, qui est l’expression en nous de la puissance vers ce qui nous paraît bon, autrement dit le désir (mais Haro sur Rousseau l’ombrageux, ennemi des divertissements, des villes aux mœurs forcément corrompus et des passions sensuelles). Ce Sinon rien qui sonne aujourd’hui comme un cri de résistance, est un vademecum qui traite du bonheur en avion, du bonheur d’être français, de l’amitié, bien sûr, de Mai 68, de mille choses encore, bonheur de gagner au Monopoly et autres barrages contre ce Pacifique de haine et de sang que viennent de déchaîner les ennemis du genre humain.

Alain Némarq, Le Bonheur sinon rien, Le Texte Vivant, 15 octobre 2015, 224 pages