Oublié le discours forban, tout récent, d’Erdogan à Strasbourg et sa nostalgie de l’Empire ottoman : «  Le chaos règne partout où l’Empire ottoman s’est retiré », « l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient, le Caucase sont encore dans nos mémoires ». Oublié le génocide arménien d’un « Etat négationniste » (Pierre Vidal-Naquet), malgré les tardives condoléances d’Erdogan aux Arméniens (23 avril 2015). Oublié le jeu dangereux mené par la Turquie avec la Syrie. La Turquie est membre de l’OTAN et tout est à l’avenant. Vacillants sont les Etats européens, à l’encan sont les migrants. Victoire au mieux offrant : 1 million ? 7 millions d’euros ? Les chiffres divergent mais l’Europe converge sur la nécessité d’un plan d’action pour aider la Turquie à l’étiage des flots des migrants¹.

La Chancelière allemande, d’habitude plus ferme, se précipite le 18 octobre 2015 en Turquie. Précipitation n’est pas justification. Il est vrai que l’Allemagne abrite la plus grande communauté turque d’Europe. Cela fait plus de quatre ans que se pose le problème des réfugiés syriens. Y avait-il une telle urgence, à près d’une semaine² des élections turques ? Angela Merkel veut convaincre. Elle serre les mains avec entrain. La «Marche turque »  de Mozart est joyeuse, la démarche allemande est dangereuse. L’Europe, elle, devient amnésique, et rances ses institutions politiques. « Donnant-donnant », qualifie-t-on l’intervention allemande. « Perdant-perdant » serait plutôt ce coup intempérant. L’acceptation par la Turquie devrait faciliter de nouvelles négociations pour son adhésion à l’Union européenne. Erdogan a déjà gagné, l’Europe en a fait un sultan, un de plus dans cet Orient livré aux marchands et aux brigands.

A ceux qui applaudissent à ce marchandage « radieux », seule réponse, celle de Daladier (après les accords de Munich), à sa descente d’avion, au Bourget : « Ah les cons s’ils savaient ! »


1 Afin d’endiguer les flux migratoires, la Commission européenne a conclu, le 15 octobre, un accord avec Ankara pour un plan d’action commun. La Turquie se montre prête à accueillir plus de réfugiés en échange d’une aide financière, qui s’élèverait à 3 milliards d’euros.

2 Le 21 août 2015, le président turc Erdogan a annoncé la dissolution de l’Assemblée et la tenue d’élections législatives anticipées le 1er novembre 2015, suite à l’incapacité de l’AKP, en minorité au Parlement depuis juin 2015, de constituer un gouvernement.